Halloween en Chine : pourquoi la fête ne prend pas ?

Halloween en Chine : la fête occidentale de trop ?

Les Chinois fêtent-ils Halloween ? Très peu, alors que Noël s'est installé partout dans le pays. Entre culte des ancêtres, cosplay géant à Shanghai et stations de métro où l'on se démaquille, Halloween en Chine en dit long sur la façon dont le pays choisit les fêtes étrangères qu'il adopte.

Shanghai, fin octobre 2023. Sur Julu Road, la foule est si dense que la police a installé des barrières. Au milieu des déguisés, un agent de la circulation répète en souriant : « 我不是cosplay » (wǒ bú shì cosplay) ; « moi, je ne suis pas déguisé ».

Ce soir-là, Halloween (万圣节, wànshèngjié) semble avoir enfin trouvé sa place en Chine.

Et pourtant, à l'échelle du pays, la fête reste en suspens. Ni rejetée, ni adoptée. C'est justement ce flottement qui est révélateur.

Pourquoi Halloween reste une fête étrangère pour les Chinois

Dans certaines écoles internationales ou bilingues des grandes villes chinoises, la même scène se répète chaque automne. Un professeur, souvent un expatrié qui enseigne l'anglais, envoie un message aux parents : préparez un déguisement, apportez une citrouille creusée. Les parents lisent, perplexes.

Pourquoi vider une citrouille ? Pourquoi déguiser son enfant en monstre ? Ce n'est pas du rejet. C'est une incompréhension sincère ; la fête ne correspond à rien dans leur univers.

L'enseignant veut partager sa culture, et l'intention est sympathique. Mais il projette une évidence qui n'en est pas une. Pour beaucoup de familles chinoises, Halloween est un mot, pas une tradition. Il n'y a pas de souvenir d'enfance associé, pas de réflexe culturel. Juste un costume à trouver, sans trop savoir pourquoi.

Et puis il y a les parents qui savent. Ceux qui ont étudié à l'étranger, vécu quelques années aux États-Unis ou en Angleterre. Eux achètent la citrouille sans hésiter, préparent le costume, postent les photos sur WeChat. Ce qui se joue alors dépasse la fête : savoir quoi faire d'Halloween devient un discret marqueur social. Une familiarité avec les codes occidentaux qui signale un parcours, un milieu, une ouverture.

Entre la perplexité des uns et l'aisance des autres, il y a toute la question : pourquoi certaines fêtes étrangères s'installent en Chine, et d'autres non ?

Pourquoi les Chinois fêtent Noël mais pas Halloween

Pour comprendre pourquoi Halloween flotte entre deux eaux, il faut regarder ce qui a fonctionné.

Noël s'est installé en Chine. Pas le Noël chrétien (la dimension religieuse y est quasi absente), mais un Noël réinventé : une soirée en couple ou entre amis, des vitrines illuminées, des centres commerciaux bondés. On s'y offre même des pommes emballées dans du papier coloré, les « fruits de la paix » (平安果, píng'ānguǒ), parce que pomme (苹果, píngguǒ) sonne comme paix (平安, píng'ān) et que le réveillon se dit « la nuit de la paix » (平安夜, píng'ānyè).

Une coutume que personne ne connaît en Occident. Noël a trouvé une case vide dans le calendrier de fin d'année, et il l'a remplie à la chinoise.

La Saint-Valentin a suivi le même chemin. Le 14 février s'est ajouté à Qixi (七夕, qīxī), la fête chinoise des amoureux, sans la remplacer. Les deux coexistent, et les commerçants s'en réjouissent.

Halloween, en revanche, arrive sur un terrain déjà occupé. La Chine a ses propres rituels liés aux morts, profondément ancrés, familiaux, solennels. C'est là que la mécanique se grippe.

Déguisement de Halloween en Chine

Culte des ancêtres et fantômes : pourquoi Halloween détonne en Chine

En Chine, le rapport aux défunts est une affaire sérieuse.

Le festival Qingming (清明节, qīngmíngjié), au printemps, est le jour où les familles se rendent sur les tombes de leurs ancêtres. On nettoie les sépultures, on dépose de la nourriture, de l'alcool, de l'encens. C'est un moment de recueillement et de continuité familiale ; c'est aussi un jour férié.

Le festival des fantômes affamés (中元节, zhōngyuánjié), au septième mois lunaire, repose sur la croyance que la porte entre le monde des vivants et celui des morts s'entrouvre. On prépare des repas pour les esprits errants, on brûle du papier-monnaie pour subvenir aux besoins des défunts dans l'au-delà. Dans beaucoup de familles, on évite encore de sortir tard le soir pendant cette période. Familièrement, on l'appelle « la fête des fantômes » (鬼节, guǐjié).

Et c'est parfois ainsi que certains désignent Halloween, en raccourci. Le malentendu est immédiat : le mot évoque des repas pour les morts et des précautions, pas des enfants qui sonnent aux portes en réclamant des bonbons (不给糖就捣蛋, bù gěi táng jiù dǎodàn ; « des bonbons ou une farce »).

Faut-il en conclure que, en Chine, on ne plaisante jamais avec la mort ? Ce serait aller trop vite. La littérature chinoise regorge de fantômes malicieux ; les Contes extraordinaires du pavillon des loisirs (聊斋志异, Liáozhāi zhìyì) de Pu Songling en sont peuplés depuis le 18e siècle. Et le cinéma de Hong Kong a inventé un genre entier qui mêle l'épouvante et le rire : les films de vampires sauteurs (僵尸, jiāngshī), dont Mr. Vampire (僵尸先生, Jiāngshī xiānshēng) a fait un classique dès 1985.

La vraie frontière est ailleurs. On peut rire des fantômes ; on ne plaisante pas avec ses morts. Les esprits de fiction appartiennent au divertissement. Les ancêtres, eux, appartiennent à la famille ; on les nourrit, on les honore, on ne se déguise pas en eux pour amuser les enfants. Or Halloween mélange précisément ces deux registres que la culture chinoise tient soigneusement séparés. Ce n'est pas transgressif. C'est simplement hors cadre.

Halloween ne comble pas un vide. Il propose quelque chose que personne n'a demandé.

Une jeunesse chinoise divisée sur les fêtes occidentales

Le clivage autour d'Halloween ne passe pas là où on l'attendrait. Ce ne sont pas les anciens contre les jeunes. La ligne de partage traverse la jeunesse elle-même.

D'un côté, ceux pour qui Halloween est un prétexte, et c'est très bien comme ça. Pas besoin de connaître l'histoire des Celtes ou de Samhain. Ce qui compte, c'est le plaisir de se déguiser, de sortir entre amis, de faire la fête. Dans les bars et les restaurants des grandes villes (Shanghai, Pékin, Canton, Chengdu), les soirées à thème se multiplient. Les parcs d'attractions, Shanghai Disney Resort en tête, déclinent chaque automne leurs décors de citrouilles.

Le contenu culturel d'origine a été vidé ; il reste l'enveloppe festive. Et ça suffit.

Déguisement de Halloween en Chine

De l'autre, une partie de la jeunesse chinoise se détourne des fêtes occidentales. Non pas par ignorance, mais par choix. Ces jeunes estiment que les fêtes importées prennent trop de place face aux traditions chinoises. Ce mouvement rejoint une tendance plus large, le « 国潮 » (guócháo), un retour vers la culture nationale qui touche aussi bien la mode que la consommation. Attention toutefois à ne pas le lire à travers un prisme occidental : ce n'est pas forcément un geste politique ou un boycott militant. C'est souvent une affirmation plus simple, presque quotidienne : « je n'ai pas besoin d'importations pour faire la fête ».

Une forme de fierté culturelle ordinaire, qui dit moins « je suis contre l'Occident » que « j'ai déjà ce qu'il me faut ».

Les deux attitudes coexistent, parfois chez les mêmes personnes selon les années ou l'humeur. Et en 2023, à Shanghai, la première a pris une ampleur que personne n'avait vue venir.

Halloween à Shanghai : le cosplay géant de Julu Road en 2023

Fin octobre 2023, Shanghai vit son premier Halloween depuis la fin des confinements. Les parcs d'attractions et quelques bars branchés ont prévu leurs soirées, comme chaque année. Ce qui n'était pas prévu, c'est la rue.

Pendant plusieurs soirs, des milliers de jeunes convergent vers Julu Road, dans l'ancienne concession française. Presque personne ne s'habille en vampire ou en squelette. Un Sun Wukong (孙悟空, Sūn Wùkōng) croise une concubine impériale tout droit sortie de la série Zhen Huan. Plus loin, un jeune homme au visage défait porte une pancarte « prestataire » (乙方, yǐfāng), allusion à tous ceux qui passent leurs journées à subir les caprices d'un client. Un autre arbore sur la poitrine la courbe en chute libre de la Bourse de Shanghai, une botte de ciboulette à la main (韭菜, jiǔcài ; c'est ainsi qu'on surnomme les petits épargnants qu'on « tond » à chaque krach).

On croise des stars de la chanson, des vedettes de la vente en ligne, des employés du 996 (le rythme de travail de 9 h à 21 h, six jours sur sept). Quelques costumes vont plus loin et font allusion aux années Covid, comme ceux des « 大白 » (dàbái, les « grands blancs »), ces agents en combinaison qui faisaient passer les tests. Mais l'essentiel de la fête tient dans l'autodérision.

Les internautes la rebaptisent aussitôt « 万梗节 » (wàngěngjié), la « fête des dix mille mèmes », en remplaçant un seul caractère. Et Shanghai, souvent moquée pour ses prix et sa sophistication affectée, récolte une avalanche de compliments. Selon le site spécialisé Digitaling1, beaucoup reconnaissent enfin à la ville son « 松弛感 » (sōngchígǎn), cette décontraction qu'on lui prêtait sans trop y croire.

Halloween avait-il fini par trouver sa case vide ? D'une certaine façon, oui. Pas comme fête des morts, pas comme fête de famille, pas comme fête commerciale ; comme soupape. Une soirée pour décompresser après des années pesantes, en riant de ce qu'on vit. La forme occidentale est restée (le déguisement, la rue, la nuit). Le contenu, lui, était entièrement chinois.

Halloween interdit en Chine ? Ce qui s’est vraiment passé à Shanghai

Ce qui frappe, quand on lit ce qui s'est écrit sur ces soirées, c'est qu'un même événement a donné naissance à trois histoires différentes.

Pour les jeunes qui y étaient, c'était une fête. Un défouloir, une parenthèse, une façon de dire qu'on est capable de rire de tout ou presque. Rien de plus, rien de moins.

Pour la presse officielle, c'était une fête acceptable, à condition de rester sûre et mesurée. Un an plus tôt, le 29 octobre 2022, une bousculade lors d'Halloween avait fait 159 morts dans le quartier d'Itaewon, à Séoul ; la plupart étaient des jeunes. La foule de Julu Road n'atteignait pas cette densité, mais il y a eu des moments d'entassement. Le métro a d'ailleurs fait passer certaines rames sans s'arrêter aux stations les plus proches pour désengorger le quartier. On lit aussi, dans ces textes, une mise en garde contre les déguisements jugés vulgaires, et un appel à ne pas transformer chaque citrouille en affaire d'État.

Pour beaucoup de médias étrangers, c'était un acte de satire politique, et c'est cet angle qui a fait le tour du monde. Il n'est pas entièrement faux ; il ne regarde qu'une partie de la scène.

Aucune de ces lectures n'est mensongère. Chacune voit ce qu'elle cherche.

La Chine a d'ailleurs l'habitude des titres alarmistes sur Halloween. Chaque automne ou presque, un média étranger annonce que « la Chine interdit les costumes ». Le plus souvent, il s'agit d'une règle de métro.

À Canton, le règlement des transports permet de refuser les maquillages ou tenues « susceptibles de provoquer la panique » ; en 2020, la police des transports2 a même installé un espace de démaquillage à la station qui dessert le grand parc d'attractions de la ville, les soirs de fête.

À Shanghai, en revanche, l'opérateur du métro précise3 que le cosplay est admis, tant qu'il n'effraie personne et ne provoque pas d'attroupement. Ironie de l'histoire : la jeune femme dont le cas avait lancé le débat, en janvier 2024, était déguisée en vampire sauteur. On lui a simplement demandé de retirer le talisman collé sur son chapeau. Une règle locale, pensée pour des rames bondées, devient vite une interdiction nationale une fois traduite.

Shanghai 2024 relève pourtant d'une autre logique. Cette année-là, rapporte Reuters4, aucun avis officiel n'interdit Halloween à l'échelle de la ville, mais les autorités de quartier incitent les commerces à privilégier les célébrations familiales et découragent les déguisements d'adultes. La police est massivement présente autour de Julu Road, des barrières sont installées, et les personnes costumées sont invitées à repartir. La pluie fait le reste. Ce qui inquiète, ce ne sont pas les costumes en eux-mêmes, mais les grands rassemblements spontanés.

Pendant ce temps, à Hangzhou, à une heure de train, l'avenue Zhongshan Nord est noire de monde et les déguisés y sont accueillis sans difficulté.

En 2025, la fête n'a pas disparu ; elle a déménagé. Comme le rappelait Le Petit Journal Shanghai5, les rassemblements costumés dans la rue ne sont plus les bienvenus, mais les parcs d'attractions, les hôtels, les rooftops du Bund et les clubs affichent complet. Halloween n'est ni interdit, ni encouragé. Il est rangé à l'intérieur, dans les lieux prévus pour lui.

Ce qu’Halloween révèle de la Chine et des fêtes étrangères

Quelques jours après le Halloween de 2023, se pose la question qui revient chaque année : faut-il s'inquiéter de voir les jeunes célébrer les fêtes étrangères ?

Sa réponse est plus nuancée qu'on pourrait l'imaginer. Pas question, écrit-il, de taxer ces jeunes de « 崇洋媚外 » (chóngyáng mèiwài, « idolâtrer l'étranger »). Et il résume sa position en une phrase : « 接受形式,不等于认同价值 » (jiēshòu xíngshì, bù děngyú rèntóng jiàzhí) ; adopter une forme, ce n'est pas adhérer à des valeurs. Pour illustrer son propos, il prend l'exemple des pommes offertes à Noël. Il recommande enfin de retirer des fêtes étrangères leurs éléments religieux, et d'en garder la joie.

Ce texte dit noir sur blanc ce que j'observe sur le terrain depuis des années. La Chine n'absorbe pas les influences étrangères de manière indiscriminée. Elle trie. Elle garde ce qui remplit une fonction que rien d'autre ne remplit déjà : Noël pour sortir et consommer en fin d'année, la Saint-Valentin comme seconde fête des amoureux, Halloween comme soirée costumée dans un bar ou un parc d'attractions. Elle laisse de côté ce qui fait doublon avec ses propres rituels, ou ce qui ne correspond à rien.

Vous ne verrez pas de citrouilles dans les hutongs de Pékin, ni d'enfants frapper aux portes des appartements de Chengdu. Halloween n'est pas une fête de famille, ni une fête de couple, ni une grande fête de consommation. Pendant quelques nuits, à Shanghai, il a été autre chose : un exutoire collectif, entièrement réinventé. Puis il a été remis à sa place, entre les murs des lieux faits pour la fête.

Le pays a ses propres façons de ritualiser la mort, de parler à ses défunts, de garder le lien avec ceux qui ne sont plus là. Il n'a pas besoin d'Halloween pour cela. Au fond, ce n'est pas que la Chine résiste à l'Occident. C'est qu'elle filtre. Une fête étrangère ne s'implante que si elle trouve une place vacante ; et quand elle en trouve une inattendue, c'est encore la Chine qui décide où elle a le droit de s'installer.

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