J’étais frustré, d’abord. Où était la solitude que j’attendais ? Puis, peu à peu, j’ai compris : je ne voyais pas seulement la Grande Muraille, je voyais les Chinois en train de la voir. Et c’était tout aussi fascinant.
En Chine, le voyage ne se vit pas seul. Il se nourrit de la foule, de cette chaleur humaine qu’on appelle rènao (热闹) — une animation joyeuse où le bruit devient vitalité. Ce que nous considérons parfois comme une nuisance, eux le vivent comme une célébration. Là où l’Occident recherche le silence et la retraite, la Chine trouve sa joie dans la multitude, dans cette énergie partagée qui donne aux lieux une autre dimension : celle de la vie en commun.
Le concept de rènao : la foule comme vitalité
En chinois, on dit qu’un endroit est rènao (热闹) lorsqu’il est animé, bruyant, débordant de vie. Le mot sonne comme une fête : il ne décrit pas seulement le vacarme, mais cette chaleur humaine qui rend un lieu désirable. Être dans le rènao, c’est se sentir porté par l’énergie des autres, happé dans un courant collectif qui rassure et réjouit.
Un endroit vide, silencieux, peut sembler triste ou suspect. Il manque de souffle. Le rènao, au contraire, est synonyme de succès : si un site est bondé, c’est qu’il en vaut la peine ; si un restaurant est plein à craquer, c’est qu’on y mange bien.
Ce contraste est frappant pour un voyageur occidental. En vacances, nous rêvons souvent de plages désertes, de sentiers vides, de retraites en solitaire. Nous fuyons les foules comme des parasites qui abîmeraient la beauté du paysage. En Chine, c’est l’inverse : la foule ne gâche pas l’expérience, elle la valide. Elle fait partie du décor, elle en est même la preuve vivante.

Bien sûr, cette distinction n'est pas une règle absolue — les aspirations évoluent et il existe une diversité de pratiques en Chine comme en Occident — mais elle révèle une tendance culturelle profonde qui façonne l'expérience du voyage.
Je me souviens d’un ami chinois qui, lors d’un séjour en France, entra dans un restaurant un samedi soir. La salle était presque vide. Il fronça les sourcils, inquiet : « C’est trop cher, ou ce n’est pas bon ? » Pour lui, le silence sonnait comme un avertissement. À l’inverse, un restaurant bondé, où l’on hurle pour commander, où les serveurs courent entre les tables, où les verres s’entrechoquent et les rires éclatent, est un lieu réussi. Là réside le sens profond du rènao : la prospérité, la joie, le partage.

Comme me l'a expliqué plus tard cet ami : En Chine, un endroit vide, c'est comme un arbre sans feuilles en été. Il a l'air malade ou abandonné. La foule, c'est la preuve que la vie est là.
Ainsi, sur la Grande Muraille comme dans un marché nocturne de Xi’an, ce qui compte n’est pas seulement le site lui-même, mais la vie qu’on y trouve. Le vacarme, les pas qui s’entrecroisent, les cris des vendeurs, les selfies pris à la chaîne — tout cela fait partie de l’expérience. Le rènao n’est pas un bruit de fond : c’est le cœur battant de la Chine en voyage.
Voyager ensemble : une expérience collective
En Chine, le voyage est rarement une aventure solitaire. Là où un Occidental peut rêver d’un périple en solo, sac au dos, carnet de notes à la main, un Chinois part presque toujours accompagné. La notion de 团 (tuán), le groupe, imprègne la culture du voyage. Être ensemble rassure, soude, amplifie l’expérience.
Ce groupe prend souvent la forme de la famille élargie : on parle de 全家旅游 (quánjiā lǚyóu), le voyage avec « toute la famille ». Pas seulement parents et enfants, mais aussi les grands-parents, parfois des oncles, des tantes, des cousins.
Il n’est pas rare de voir débarquer une petite troupe de dix ou quinze personnes, avançant comme un seul corps, sacs à dos et bouteilles d’eau à la main, drapant leur voyage d’une convivialité ininterrompue.
Le voyage devient alors une extension du foyer. On réserve plusieurs chambres côte à côte à l’hôtel, on partage d’immenses tables rondes au restaurant où les plats tournent au rythme du rire, on s’entasse dans un même bus loué pour l’occasion. Les rôles sont naturellement distribués : les grands-parents veillent sur les plus jeunes, les parents financent et organisent, les enfants apportent l’énergie, les photos, les cris de joie. Chacun a sa place, comme dans une grande chorale.

Un souvenir me revient : dans un train de nuit reliant Pékin à Xi’an, une grand-mère ouvrait un sac plastique plein de mandarines. Elle en épluchait une après l’autre, les distribuait à tous ses petits-enfants assis autour d’elle, mais aussi au voisin étranger que j’étais. Un simple geste, mais qui disait tout : le voyage n’était pas une quête intime, mais un moment de partage collectif.
Le plaisir du voyage ne vient pas toujours du lieu en lui-même, mais de l’acte de vivre ensemble ailleurs. Monter des marches interminables, se perdre dans un musée, patienter des heures dans une file : tout devient plus léger quand on le fait à plusieurs. Le voyage est une parenthèse où la cellule familiale s’élargit et se soude, où la vie commune trouve un autre décor pour continuer de vibrer.
Le rituel du selfie : preuve de présence et ciment social
Si vous observez attentivement une foule de touristes chinois, vous verrez que l’acte le plus répété n’est pas la contemplation silencieuse, mais la mise en scène photographique. Le selfie est devenu un rituel incontournable, une preuve de présence autant qu’un geste d’appartenance.
Dans les temples, devant les cascades, au sommet des montagnes, on ne photographie pas seulement le paysage : on se photographie avec le paysage.
L’important n’est pas la perfection de l’image, mais le fait d’y être. 我到此一游 (wǒ dàocǐ yóu) — « Je suis venu ici » : cette formule est aujourd’hui incarnée par la photo publiée sur WeChat Moments. Sans photo partagée, c’est comme si le voyage n’avait pas eu lieu.

La différence culturelle saute aux yeux.
- Le touriste occidental cherche souvent à capturer le paysage sans personne : un lac au petit matin, une ruelle vide, un monument isolé. La pureté de l’image doit refléter une expérience intérieure ;
- Le touriste chinois, lui, cherche à capturer le paysage avec lui-même dedans : il devient partie intégrante du décor, preuve vivante d’un passage accompli.
Les poses sont parfois codifiées, presque théâtrales : le signe « V » avec les doigts, les bras levés vers le ciel, les couples serrés devant les panoramas, les groupes d’amies alignées dans des postures identiques. Chaque photo est un petit spectacle, une affirmation joyeuse d’exister ensemble.
Un soir d’été, à Hangzhou, j’ai vu une famille entière se rassembler devant le lac de l’Ouest. Quinze personnes se plaçaient comme pour un portrait d’école : les grands-parents assis au premier rang, les enfants debout derrière, les parents sur les côtés. Le père tenait une banderole rouge préparée pour l’occasion : « Voyage familial 2018 ». Un passant leur a proposé de prendre la photo. Tout le monde a éclaté de rire, et même moi, étranger, j’ai été invité à figurer dans le cadre.

Pour le voyageur étranger, ce rituel peut sembler superficiel, voire agaçant lorsqu’il s’accompagne de perches à selfie qui s’agitent en tous sens. Mais si vous vous arrêtez un instant, vous verrez que ces photos racontent quelque chose de plus profond : elles sont le ciment social du voyage, le souvenir partagé qui prouve que la famille, le couple ou le groupe d’amis ont traversé ce lieu ensemble.
Un petit conseil : si vous croisez un groupe en train d’organiser une photo et que vous proposez gentiment de la prendre pour eux, vous verrez leurs visages s’illuminer. C’est un geste simple, mais il crée un pont entre deux façons de voyager : la leur, collective et joyeuse, et la vôtre, peut-être plus silencieuse.
La tempête des Golden Weeks
Voyager en Chine, c’est aussi apprendre à composer avec le rythme collectif. Deux fois par an, le pays entier se met en mouvement : au Nouvel An lunaire et pendant la Semaine d’or de la fête nationale, début octobre. On parle de 黄金周 (huángjīn zhōu), les Golden Weeks.
Imaginez des centaines de millions de personnes qui partent en même temps. Les gares deviennent des fourmilières humaines, les files d’attente serpentent sur des centaines de mètres, les autoroutes se transforment en parkings immobiles. À la télévision, on diffuse les images de la Cité Interdite vue d’en haut : une mer de têtes et de parapluies, compacte comme une vague.
Un soir d’octobre, dans la gare de Hangzhou, je me suis retrouvé au milieu de cette marée. Les annonces résonnaient sans cesse, des familles entières assises à même le sol partageaient des nouilles instantanées, les enfants s’endormaient sur les valises, les grands-pères surveillaient les sacs. L’air était saturé de voix, mais ce qui frappait le plus, c’était la patience : personne ne se plaignait. Chacun savait que cette attente faisait partie du voyage.

Ces semaines concentrées révèlent la manière dont les Chinois conçoivent les vacances :
- Voir beaucoup en peu de temps. Les congés sont rares et précieux, il faut donc maximiser ;
- Cochez les hauts lieux. Aller à Pékin, monter sur la Grande Muraille, visiter Xi’an et ses guerriers de terre cuite : autant d’étapes presque obligées, vécues avec fierté ;
- Le collectif avant tout. Les foules ne sont pas un frein, elles sont une condition de l’expérience.
Pour le voyageur étranger, ces Golden Weeks peuvent vite tourner au cauchemar si l’on recherche le calme ou la fluidité. Les prix flambent, les hôtels affichent complet, les trains se réservent des semaines à l’avance. Mais ce n’est pas une fatalité :
- Si vous pouvez, évitez absolument ces périodes pour vos déplacements ;
- Si vous vous retrouvez malgré tout à voyager pendant une Golden Week, préparez-vous à vivre une expérience différente : moins contemplative, mais incroyablement humaine. Prenez le temps d’observer cette foule comme un paysage à part entière, une chorégraphie collective qui raconte la Chine contemporaine.
Car il y a une beauté étrange à voir tout un peuple se mettre en mouvement. Comme une respiration géante, un battement de cœur national. Derrière la fatigue et la densité, on ressent cette énergie : celle d’un pays immense qui découvre son propre patrimoine, fier de le partager, même au prix du tumulte.
Le syndrome de l’authenticité perdue
On reproche souvent au tourisme de masse chinois d’« abîmer » les lieux. On se désole de voir des stands de souvenirs aux portes d’un temple, des foules compactes sur la Muraille, des vendeurs ambulants à chaque virage. On aimerait retrouver une Chine silencieuse, presque figée, comme dans une estampe. Mais cette attente ne dit pas tant quelque chose de la Chine que de notre propre projection occidentale.
Car posons-nous la question : le Mont-Saint-Michel a-t-il conservé son souffle monastique ? Dans ses ruelles bondées, on voit surtout des boutiques de souvenirs. À Carcassonne, les remparts médiévaux côtoient des marchands de glaces. Venise, Dubrovnik, Santorin… Partout, la foule et le commerce transforment les lieux sacrés ou historiques en décors traversés par des millions de pas. Et pourtant, nous continuons à les aimer, à les visiter, à nous en émerveiller. Pourquoi jugerions-nous différemment la Chine ?
La vérité est que les Chinois ne sont pas des « envahisseurs » dans ces sites. Ils sont chez eux.
La Grande Muraille n’appartient pas d’abord aux touristes étrangers, mais à l’enfant de Chengdu qui réalise le rêve de ses parents en y posant les pieds, au couple de Shanghai qui y vient pour immortaliser ses fiançailles, à la grand-mère du Henan qui grimpe les marches à petits pas, sourire aux lèvres. Le touriste authentique, c’est lui. Nous, étrangers, ne sommes que des invités.

Exiger que la Chine offre à nos yeux une image « pure », « préservée », conforme à nos fantasmes d’authenticité, c’est en réalité une forme subtile de réflexe colonial. Comme si ce pays devait se plier à nos attentes de silence et de spiritualité, pour nous donner l’illusion d’une Chine hors du temps. Mais la Chine est vivante, bruissante, moderne. Elle n’est pas un musée à ciel ouvert.
Alors, si vous cherchez le calme et la sérénité, ce n’est pas à la Chine de se transformer pour vous les offrir. C’est à vous d’adapter votre voyage :
- Évitez les sites phares en plein été ou lors des Golden Weeks ;
- Levez-vous à l’aube, lorsque la foule dort encore ;
- Quittez les itinéraires balisés, explorez les petites sections sauvages de la Muraille, les villages de montagne, les temples reculés.
La Chine recèle mille recoins silencieux, mais ils ne se livrent pas sans effort. Comme partout ailleurs, il faut chercher, attendre, se perdre un peu.
Et peut-être qu’au lieu de déplorer la foule qui vous entoure, vous pourriez la regarder autrement. Le tumulte, les rires, les selfies, les enfants qui courent… tout cela fait partie du paysage. Le rènao (热闹) n’est pas une nuisance : c’est une autre manière de faire exister un lieu, par la chaleur humaine qui le traverse. Derrière ce bruit, il y a une vitalité, une joie collective, un pays entier en train de redécouvrir son histoire.
La Chine respire à deux poumons. Le premier, bruyant et chaleureux, est celui du rènao, créant une marée humaine qui anime les sites les plus anciens. Le second, rare et précieux, est celui du silence : il se dévoile à l’aube ou à la nuit tombée, dans l’intervalle entre deux cars de touristes.
Voyager ici, c’est apprendre à respirer avec elle. Accepter l’énergie joyeuse de la foule comme la preuve d’un patrimoine vivant, et non momifié. Comprendre que la grand-mère qui distribue des mandarines dans un train bondé incarne autant l’âme chinoise que le sage méditant dans une montagne.
Et c’est justement dans cette effervescence assumée que les moments de grâce, quand ils surviennent, prennent une intensité rare : le premier rayon de soleil sur un temple vide, le vent qui s’engouffre dans une cour déserte. Ces silences ne sont pas volés, mais mérités. Ils ne sont pas l'absence de vie, mais son contrepoint nécessaire.
Ainsi, le plus beau souvenir de Chine n’est peut-être ni la foule, ni le silence, mais le contraste saisissant entre les deux : découvrir que la quiétude la plus profonde résonne toujours à quelques pas de la joie la plus bruyante.


