On vous a sans doute vendu Hangzhou comme le plus beau paysage de Chine. Le lac de l'Ouest, paradis sur terre, le rêve des poètes, la ville que Marco Polo trouvait la plus noble du monde. Et il arrive qu'on en revienne un peu déçu.
C'est ce qui est arrivé à des amis. Ils en attendaient un éblouissement, ils ont trouvé un grand lac, des saules, des pagodes au loin, et beaucoup de monde. Joli, mais voilà. Ils sont repartis en se disant que c'était bien, sans tout à fait comprendre pourquoi on en faisait tout ce cas.
Et ce n'était pas le premier retour de ce genre qui me parvenait sur Hangzhou.
Cette déception est normale. Et elle est instructive. Parce que le problème n'est pas le lac. Le problème, c'est notre façon de le regarder.
Un lac qu'on ne regarde pas, qu'on relit
Si mes amis sont repartis un peu déçus, c'est qu'ils sont arrivés au lac de l'Ouest les yeux vides. Ils ont regardé l'eau, les collines, les pavillons, et ils ont attendu que le paysage leur parle.
Un visiteur chinois, lui, arrive les yeux pleins. Il connaît déjà le lac avant de le voir. Il l'a rencontré à l'école, dans les poèmes qu'on apprend par cœur, dans les peintures, dans les légendes, dans les séries télévisées. Quand il marche sur les berges, il ne découvre rien. Il vérifie. Il vient cocher dans le réel des images qu'il porte depuis l'enfance.

Le lac de l'Ouest est sans doute le paysage le plus écrit de Chine. Depuis plus de mille ans, chaque île, chaque pont, chaque saule a été nommé, chanté, peint. Il existe une liste officielle, les « dix paysages du lac de l'Ouest », codifiée dès la dynastie Song : « Lune d'automne sur le lac paisible », « Brise du soir sur le pont brisé », « Lotus balancés par le vent ». Chaque Chinois cultivé connaît ces dix titres.
Sur le lac, les trois petites pagodes de pierre qui émergent de l'eau (les « trois étangs reflétant la lune ») figurent au dos du billet d'un yuan. On a tous le paysage dans la poche avant de le voir.


Deux hommes ont façonné ce lac, et ce sont deux poètes. Bai Juyi, gouverneur de Hangzhou au 9e siècle, et Su Dongpo, gouverneur au 11e, ont chacun fait creuser une digue qui porte encore leur nom (la digue Bai, la digue Su). Ils ont aménagé l'eau, planté les saules, écrit les vers. Su Dongpo a comparé le lac à Xishi, l'une des quatre beautés légendaires de la Chine antique, en disant qu'elle est parfaite qu'elle se pare ou reste nue.
Aujourd'hui encore, traverser la digue Su au petit matin, c'est marcher dans un poème vieux de neuf siècles. Sauf qu'il faut connaître le poème.
Et il y a les légendes. Le pont brisé, à l'entrée nord du lac,> n'est pas une ruine (il n'a d'ailleurs jamais été brisé). C'est l'endroit où, dans la plus célèbre histoire d'amour chinoise, un jeune homme rencontre une femme qui est en réalité un serpent blanc devenu femme par amour. L'histoire finit mal : un moine enferme le serpent sous la pagode Leifeng, sur la rive sud, pour mille ans.
Quand un visiteur chinois passe le pont brisé puis aperçoit la pagode Leifeng au loin, il voit le début et la fin d'une histoire que sa grand-mère lui a racontée. Nous, on voit un pont qui n'est pas cassé et une pagode reconstruite en béton en 2002.

Voilà le malentendu. En Occident, depuis le romantisme, on cherche dans un paysage du sauvage, de l'inhabité, du vierge. Plus c'est intact, plus c'est beau. Le lac de l'Ouest est l'exact inverse de cet idéal : entièrement aménagé, entièrement nommé, entièrement raconté.
Pour un Chinois, c'est précisément ce qui le rend sublime. Un paysage que personne n'a habité, nommé, chanté, est un paysage sans âme. La main de l'homme ne profane pas le lieu, elle l'achève. Le lac de l'Ouest n'est pas un paysage à regarder. C'est un texte à relire.
Ce qui ne se compose pas
On pourrait croire, à ce stade, que Hangzhou n'est qu'un décor, une ville-théâtre où rien n'existe à l'état brut. Ce serait une clé trop parfaite, et les clés trop parfaites mentent toujours un peu. Il existe au moins un endroit, à Hangzhou, où le geste de composer cède devant quelque chose de plus ancien et de plus nu.


Le temple Lingyin, blotti dans un repli boisé à l'ouest de la ville, est l'un des plus grands monastères bouddhistes du sud de la Chine. Fondé au 4e siècle, détruit et reconstruit d'innombrables fois, il fait face à une colline, Feilai Feng, criblée de centaines de sculptures rupestres taillées dans la roche entre le 10e et le 14e siècle.
On peut le visiter comme un site de plus, photo comprise. Mais il s'y passe autre chose. Des gens viennent y prier pour de vrai. Des familles brûlent de l'encens pour un malade, pour un mort, pour un enfant qui passe un concours. La fumée monte, dense, dans l'air humide sous les arbres. Les genoux touchent les coussins usés. Ici, personne ne met en scène. On demande.

C'est ce contraste, entre la ville qui met le monde en forme et ce petit pli de collines où le monde reste brut, qui donne à la première sa vérité. On comprend mieux une scène quand on a vu, juste à côté, un endroit qui refuse d'en être une.
Le thé, ou la nature corrigée
À quelques kilomètres du lac, les collines de l'ouest se couvrent de théiers en lignes courbes qui épousent la pente. C'est ici qu'on produit le Longjing, le "Puits du Dragon", l'un des thés verts les plus réputés de Chine. Et c'est une autre façon, plus discrète, de comprendre Hangzhou.


On peut monter jusqu'aux villages de Longjing ou de Meijiawu, s'asseoir chez un producteur, regarder faire. La cueillette ne prend que les deux feuilles les plus tendres et le bourgeon, et seulement au bon moment, sur une fenêtre de quelques jours au printemps. La torréfaction se fait à la main, dans un grand wok chauffé, où le producteur presse et retourne les feuilles à paume nue pendant de longues minutes, ce qui donne au Longjing ses feuilles plates et lisses, reconnaissables entre toutes. Puis on verse l'eau chaude dans un verre, et les feuilles se redressent, dansent, montent et descendent avant de se poser. On boit en regardant.

On pourrait croire que le prestige du Longjing tient à une nature exceptionnelle, un terroir béni, une plante miraculeuse. C'est tout l'inverse. Le théier de Hangzhou n'a rien d'extraordinaire en soi. Ce qui fait le grand Longjing, c'est une suite d'interventions humaines d'une précision extrême : le bon versant exposé au bon soleil, le bon bourgeon, le bon jour de cueillette, le bon geste dans le wok à la bonne température. Une feuille cueillie trois jours trop tard, ou torréfiée par une main moins sûre, donne un thé ordinaire.


Autrement dit, le Longjing est exactement comme le lac de l'Ouest. Il n'est pas prestigieux parce qu'il serait naturel. Il est prestigieux parce qu'il a été travaillé. La même ville qui a transformé un plan d'eau en poème transforme ici une plante en chef-d'œuvre. Elle ne laisse jamais la nature parler seule. Elle la corrige, la cadre, la perfectionne, jusqu'à ce qu'elle devienne une chose composée.
La ville qui met le monde en forme
Ce geste de composition, Hangzhou ne l'a jamais abandonné. Elle l'applique aujourd'hui à ce qui n'existait pas au temps des Song : le commerce, l'argent, l'image. Et c'est là qu'elle devient surprenante, parce qu'on ne s'attend pas à retrouver le geste du poète dans une entreprise de technologie.
À l'est de la ville s'étend le campus d'Alibaba, le géant du commerce en ligne fondé ici en 1999 par Jack Ma. On ne le visite pas, et ce n'est pas le sujet. Le sujet, c'est ce qui s'y fabrique. Quand vous ouvrez une page de produit sur Taobao ou Tmall (les plateformes d'Alibaba), vous voyez une scène. Le produit a l'air parfait, un bandeau qui annonce « déjà dix mille vendus », une vidéo où des mains déballent l'objet avec soin. Le produit a été mis en forme, cadré, raconté, exactement comme le saule de la digue Su a été planté pour que la lumière du matin tombe juste.

Alipay, le système de paiement mobile né lui aussi à Hangzhou, fait la même chose avec l'argent. Allez acheter trois pommes à un vendeur de rue, à Hangzhou ou ailleurs en Chine : il vous tend un petit carton plastifié avec un QR code, vous le scannez, c'est réglé. Ce marchand n'a peut-être pas touché un billet depuis des années.

Dans les temples mêmes, le tronc à offrandes a parfois cédé la place à un QR code collé près de l'autel. L'argent ne se voit plus, ne se compte plus, ne se manipule plus. Il a été rendu invisible, fluide, sans friction, scénographié pour disparaître. Le réel financier, froid et abstrait, est devenu un geste de pouce aussi léger que le reste.
On retrouve ce même geste partout dans la ville, jusque dans une rue comme Hefang Jie, la « vieille rue » piétonne du centre. Tout y semble ancien : les façades en bois, les enseignes calligraphiées, les échoppes de médecine traditionnelle, les marchands de bonbons à l'ancienne. Sauf que presque tout a été reconstruit pour ressembler à du vieux.


Mais la rue ne cherche pas vraiment à tromper. Personne n'imagine traverser ici un fragment intact de la dynastie Song miraculeusement préservé pendant huit siècles. Ce que l'on propose, c'est une ambiance, une mémoire rendue visible, une certaine idée de Hangzhou mise en espace.
Dans beaucoup de contextes européens, la valeur d'un lieu tient à son authenticité matérielle. À Hangzhou, elle tient souvent davantage à sa capacité d'évocation. La cour des Song composait des jardins pour suggérer un paysage idéal. La ville d'aujourd'hui compose des rues qui suggèrent un passé idéal. Le médium a changé. Le geste, non.

Le lac mis en scène
Ce même geste, Hangzhou finit par l'appliquer à son propre joyau. Si la ville compose tout ce qu'elle touche, alors le lac lui-même est devenu une scène.
À la tombée du jour, sur un plan d'eau aménagé près de la rive, se joue Impression West Lake, un spectacle conçu par le cinéaste Zhang Yimou. Des danseurs évoluent sur une scène immergée à fleur d'eau tandis que la lumière sculpte les collines en arrière-plan. Le lac n'est plus seulement un paysage. Il devient un théâtre dont le décor est le paysage lui-même. Su Dongpo plaçait des pavillons pour cadrer la vue. Zhang Yimou place des projecteurs. Le geste n'a pas tellement changé.

Le jour, chacun est invité à participer à la représentation. Des jeunes femmes louent des robes Tang ou Song et se font photographier sous les saules. Xiaohongshu fournit les angles, les poses, les filtres. Des panneaux indiquent les points de vue les plus photogéniques. Peu à peu, le visiteur cesse d'être spectateur. Il entre dans l'image.

La scène peut paraître moderne. Elle ne l'est qu'en partie. Depuis des siècles, le lac de l'Ouest invite moins à contempler un paysage qu'à y entrer. Les pavillons étaient déjà conçus pour que celui qui s'y arrêtait devienne, vu depuis l'autre rive, un élément de la composition. Le selfie en costume Song n'est peut-être que la version contemporaine de ce vieux jeu. On ne visite pas le lac de l'Ouest. On finit toujours par y jouer un rôle.

Visiter Hangzhou
Hangzhou est à 45 minutes de Shanghai en train à grande vitesse, ce qui en fait une escapade facile, à la journée ou sur deux ou trois jours. Le lac de l'Ouest se découvre à pied ou à vélo (le tour complet fait une quinzaine de kilomètres) plutôt qu'en bus touristique. Le matin tôt, avant les groupes, on a les berges pour soi, avec les retraités qui font leur gymnastique sous les saules. Les collines de thé de Longjing se rejoignent en taxi ou à vélo électrique, et méritent une demi-journée. Le temple Lingyin demande une matinée. Hefang Jie occupe une fin d'après-midi. Le spectacle de Zhang Yimou se réserve à l'avance et ne se joue pas en hiver.
Le printemps et l'automne sont de loin les meilleures saisons : la lumière y est douce, ce qui compte dans une ville qui se vit autant qu'elle se regarde. L'été est chaud, humide et très fréquenté. L'hiver est gris mais le lac sous la brume, presque vide de monde, offre une version plus proche peut-être de celle que voyaient les poètes.
Reste un conseil, qui est aussi la clé de tout le reste. Si vous venez à Hangzhou en cherchant un paysage spectaculaire, vous risquez la déception de ceux dont on parlait au début. Hangzhou n'offre pas de paysages, au sens où nous l'entendons. Elle offre des compositions. Un lac qui est un poème, un thé qui est un ouvrage, une rue qui est un décor, un spectacle qui est un lac. La ville n'a jamais cherché à montrer le monde tel qu'il est. Depuis mille ans, elle le montre tel qu'il devrait être. À vous de venir avec, sinon les poèmes, au moins l'envie de les lire.

