24 termes solaires, comprendre le calendrier chinois des saisons

Les 24 termes solaires : quand la Chine lit le temps comme une tendance

Inventés il y a plus de deux mille ans et inscrit en 2016 au patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO, les 24 termes solaires (二十四节气, èrshísì jiéqì) découpent l'année en 24 périodes d'environ quinze jours. Chaque terme porte un nom qui décrit un phénomène naturel, climatique ou agricole, et rythme encore ce que l'on mange et la manière dont on prend soin de soi. Mais pour les comprendre, il faut d'abord renoncer à une idée qui nous paraît évidente : qu'une saison, c'est une température.

Début février, Shenyang. Le thermomètre affiche -15 °C, la neige tassée sur les trottoirs a pris cette couleur grise des villes du Nord-Est qui n'ont pas vu le dégel depuis des semaines.

À table, on pose des crêpes fines, des légumes coupés en lanières, du radis. Et quelqu'un annonce, très sérieusement : « 立春了 » (lìchūnle), c'est le début du printemps.

La première fois, on sourit poliment. On se dit que le calendrier chinois a un problème, ou que c'est une façon de parler. Il n'y a pourtant ni erreur ni métaphore. Il y a une autre manière de regarder le temps, et c'est elle qui donne la clé de tout le reste.

Jiéqì, les nœuds du souffle

En chinois, on parle des 二十四节气 (èrshísì jiéqì), et le mot contient déjà presque toute l'explication.

节 (jié), c'est d'abord le nœud du bambou, cette articulation qui sépare deux segments de la tige. Par extension, le mot désigne une fête, une étape, un moment qui marque une séparation. 气 (qì), c'est le souffle, l'énergie, ce qui circule et met les choses en mouvement. Les jiéqì, ce sont donc littéralement « les nœuds du souffle ».

L'image est plus parlante qu'il n'y paraît. Une tige de bambou ne se mesure pas en centimètres réguliers ; elle pousse par segments, et ce sont les nœuds qui lui donnent sa structure. L'année chinoise fonctionne de la même façon : elle n'est pas une règle graduée en jours, mais une croissance ponctuée d'articulations.

Et ce qui compte, ce n'est pas tant le segment que le passage d'un segment à l'autre.

Concrètement, le système découpe la course apparente du soleil en 24 portions égales de 15 degrés chacune. Tous les quinze jours environ, on franchit un nœud. Chaque terme porte un nom qui révèle ce qui se passe dans la nature à ce moment-là : 惊蛰 (jīngzhé), le réveil des insectes ; 白露 (báilù), la rosée blanche ; 霜降 (shuāngjiàng), la descente du givre.

Ces noms ont été pensés dans la plaine du fleuve Jaune, et c'est là qu'ils collent le mieux à ce qu'on observe.

Pourquoi le printemps chinois commence en février

Revenons à Shenyang et à ses -15 °C.

Quand nous disons « c'est l'hiver », nous décrivons un état : il fait froid, les arbres sont nus. Quand le calendrier chinois dit 立春 (lìchūn), « établissement du printemps », il ne décrit pas un état. Il désigne un changement de direction.

Pour le comprendre, il faut passer par le yin et le yang, sans entrer dans la philosophie : il suffit de les voir comme deux mouvements. Le yang, c'est ce qui monte, réchauffe, s'ouvre ; le yin, ce qui descend, refroidit, se replie. Au solstice d'hiver, le yin est à son comble, la nuit est la plus longue. Mais c'est justement à ce moment que le yang recommence, imperceptiblement, à remonter.

Six semaines plus tard, à lìchūn, le mouvement est suffisamment engagé pour qu'on le nomme. Il fait toujours aussi froid ; mais la pente a changé.

Le calendrier chinois ne regarde donc pas le thermomètre. Il regarde la tendance.

C'est un peu la différence entre une photographie et une flèche : nous décrivons ce qui est, les termes solaires indiquent ce qui vient.

Cette logique explique un décalage qui surprend toujours. Chez nous, les équinoxes et les solstices ouvrent les saisons ; le printemps commence le 20 ou 21 mars. Dans le système chinois, chaque saison s'ouvre avec un 立 (lì), un « établissement », et l'équinoxe ou le solstice en marque le milieu, le moment où la tendance atteint son équilibre ou son sommet. Le printemps chinois court ainsi de début février à début mai, l'été de début mai à début août, et ainsi de suite.

On retrouve là une manière de penser que l'on croise ailleurs en Chine, dans la stratégie comme dans le jeu de go : s'intéresser moins à la situation qu'à sa propension, à ce vers quoi elle penche. Une notion s'en approche particulièrement : 势 (shì), que l'on traduit faute de mieux par « potentiel de situation ». C'est la force déjà contenue dans une configuration, avant même que quoi que ce soit ne se produise : l'eau retenue en haut d'une pente, l'arbalète bandée (l'image vient de L'Art de la guerre).

Rien ne bouge encore, mais tout est déjà orienté.

Le philosophe François Jullien a consacré une bonne partie de son œuvre à cette notion. Les termes solaires en offrent peut-être l'une des expressions les plus quotidiennes : regarder moins ce qui est que ce qui est déjà en train d'advenir.

Une autre lecture existe, plus pratique, que les écoliers chinois apprennent souvent. Elle classe les 24 termes selon ce qu'ils signalent : huit marquent les grandes articulations des saisons (les quatre « établissements », les deux équinoxes, les deux solstices) ; cinq parlent de température, comme 小暑 (xiǎoshǔ, petite chaleur) ou 大寒 (dàhán, grand froid) ; sept parlent de pluie, de rosée, de givre ou de neige ; quatre enfin décrivent ce que font les êtres vivants, comme le réveil des insectes ou le grain qui mûrit.

Un calendrier, en somme, écrit par des gens qui avaient des champs à cultiver.

Un calendrier solaire dans un calendrier qu'on croit lunaire

Il faut dire un mot d'une idée reçue tenace : « le calendrier chinois est lunaire ».

C'est vrai à moitié. Le calendrier traditionnel chinois est luni-solaire : les mois suivent la lune, ce qui explique que le Nouvel An tombe chaque année à une date différente, quelque part entre fin janvier et fin février.

Mais un calendrier purement lunaire dérive par rapport aux saisons.

Douze mois lunaires font environ 354 jours, soit onze de moins qu'une année solaire ; en trois ans, le décalage atteint déjà un mois entier. C'est ce qui se passe avec le calendrier musulman, purement lunaire, où le ramadan remonte peu à peu le fil de l'année et tombe tantôt en été, tantôt en hiver.

Le calendrier chinois corrige cette dérive en ajoutant un mois supplémentaire, le 闰月 (rùnyuè), environ tous les trois ans. Mais entre deux corrections, les dates lunaires flottent, ce qui est très gênant quand on doit savoir quand semer. Les termes solaires sont la réponse à ce problème : une colonne vertébrale solaire, fixe, glissée à l'intérieur du calendrier lunaire.

La preuve la plus simple se trouve dans le calendrier des fêtes. La date du Nouvel An change chaque année, à l'intérieur d'une fenêtre d'un mois environ. 清明 (qīngmíng), la fête où l'on va entretenir les tombes des ancêtres, tombe toujours le 4 ou le 5 avril. Pourquoi ? Parce que Qingming n'est pas une fête lunaire : c'est un terme solaire devenu fête.

Le système est ancien. On en trouve la liste complète, avec les noms que l'on utilise encore aujourd'hui, dans le Huainanzi (淮南子, Huáinánzǐ), un ouvrage compilé au 2e siècle avant notre ère. Plus de deux mille ans plus tard, les noms n'ont pas changé.

D'un « truc de vieux » à un retour inattendu

Il y a encore quelques années, les termes solaires avaient tout du vestige. Quelque chose que connaissaient les grands-parents, qu'on apprenait à l'école sous forme de comptine, et qu'on rangeait ensuite avec les proverbes. Un « truc de vieux ». Le paysage est aujourd'hui plus nuancé, et il se lit assez bien selon trois registres : ce qui s'est effacé, ce qui se transmet, ce qui revient.

Ce qui s'est effacé : le vêtement. En Chine, tout le monde connaît le dicton 春捂秋冻 (chūn wǔ qiū dòng) : « au printemps, reste couvert ; en automne, supporte un peu le froid ». L'idée est cohérente avec la logique des termes : tant que le yang n'est pas installé, on ne se découvre pas. Mais dans la pratique, la plupart des gens s'habillent comme nous, en regardant la météo sur leur téléphone. Le dicton survit davantage comme une phrase qu'on cite que comme une règle qu'on suit.

Ce qui se transmet : l'assiette. C'est à table que les termes restent le plus vivants, et c'est en famille qu'ils passent d'une génération à l'autre. Chez les parents de Haixia, à Shenyang, certains moments de l'année appellent certains plats, sans discussion. À 立秋 (lìqiū), l'établissement de l'automne, on 抢秋膘 (qiǎng qiū biāo) : on « se dépêche d'attraper le gras d'automne », en mangeant de la viande pour se refaire après les chaleurs et se préparer à l'hiver. Le verbe 抢 (qiǎng) dit bien l'urgence, presque comique, de l'affaire. Au solstice d'hiver, on mange des jiaozi, et un dicton du Nord prévient que sinon, on risque d'y laisser ses oreilles gelées. Personne n'y croit vraiment. Tout le monde en mange quand même.

Ce qui revient : le corps. Le retour le plus inattendu vient des jeunes, et il passe par le 养生 (yǎngshēng), littéralement « nourrir la vie » : cet ensemble de pratiques, héritées de la médecine traditionnelle, qui consistent à entretenir sa santé au fil des saisons plutôt qu'à réparer ce qui casse. Les jeunes Chinois en parlent souvent avec autodérision. Ils ont même inventé une expression, le 朋克养生 (péngkè yǎngshēng), le « yangsheng punk », pour désigner le fait de veiller jusqu'à trois heures du matin en buvant une infusion de baies de goji. Mais derrière l'ironie, il y a un vrai mouvement.

Ce mouvement a un objet emblématique : le 养生壶 (yǎngshēng hú), une bouilloire en verre qui sert à chauffer l'eau et à préparer des infusions de plantes, de fruits secs ou de graines. Haixia vient d'en acheter une. Dans une cuisine bordelaise, elle fait entrer, mine de rien, une logique saisonnière dans le geste le plus banal qui soit : on ne fait pas la même infusion en plein été qu'à l'approche des premiers froids. Rien d'ésotérique ; une bouilloire.

Et même ceux qui ne pratiquent rien parlent encore cette langue. À chaque terme, les fils WeChat se remplissent d'affiches illustrées, les marques en font des campagnes, les applications météo l'annoncent. En février 2022, la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques d'hiver de Pékin, mise en scène par Zhang Yimou, a commencé par un compte à rebours construit sur les 24 termes. Il s'achevait sur 立春 : la cérémonie avait lieu le 4 février, le jour même de l'établissement du printemps. Un milliard de spectateurs ont compris le clin d'œil sans qu'on ait besoin de le leur expliquer.

Les termes solaires survivent comme un répertoire, dans lequel chaque génération pioche ce qui lui parle.

Le printemps : le yang se lève (de début février à début mai)

Le printemps chinois commence bien avant les premières journées douces. À 立春 (lìchūn), début février, le froid peut encore être mordant, mais ce n'est plus lui qui donne le sens du mouvement : les jours rallongent, le yang remonte, quelque chose s'est remis en marche.

Pendant les trois mois qui suivent, les noms des termes racontent cette progression : la pluie revient, les insectes se réveillent, le jour rejoint la nuit, puis la végétation prend définitivement le dessus. Le printemps chinois n'est donc pas l'arrivée soudaine des beaux jours. C'est une montée, depuis les premiers signes presque invisibles jusqu'au monde pleinement réveillé.

L'été : le yang à son comble (de début mai à début août)

L'été chinois commence avec 立夏 (lìxià), au début du mois de mai. Le yang continue alors sa montée jusqu'au solstice d'été, 夏至 (xiàzhì), moment où les jours sont les plus longs et où le mouvement atteint son sommet.

Mais dans la logique des termes solaires, un sommet est déjà un basculement. Dès le solstice passé, les jours recommencent à raccourcir, alors même que la chaleur continue de monter pendant plusieurs semaines. C'est tout le paradoxe de l'été chinois : ce qui paraît encore croître a, en réalité, déjà commencé à refluer.

L'été rappelle ainsi l'une des idées centrales de ce calendrier : le point culminant n'est pas seulement un accomplissement. C'est aussi le moment où le mouvement change de sens.

L'automne : le yin reprend la main (de début août à début novembre)

L'automne chinois commence avec 立秋 (lìqiū), au début du mois d'août, parfois en pleine canicule. Là encore, le calendrier ne décrit pas ce que l'on ressent : il signale que le mouvement a changé. Le yang décline désormais, et le yin reprend progressivement la main.

Pendant les trois mois qui suivent, cette bascule devient de plus en plus visible. La chaleur recule, les matinées fraîchissent, la rosée apparaît, puis vient le givre. Les noms eux-mêmes racontent ce lent retrait.

L'automne chinois n'est donc pas une rupture brutale, mais une préparation. Le monde ne s'arrête pas : il se replie peu à peu, avant l'hiver.

寒露 Hánlù
Rosée froide
8 octobre 2026

L'hiver : le yin au plus profond, et déjà le retour (de début novembre à début février)

L'hiver chinois commence avec 立冬 (lìdōng), au début du mois de novembre. Le yin continue alors de descendre jusqu'au solstice d'hiver, 冬至 (dōngzhì), moment où la nuit est la plus longue et où le mouvement atteint son point le plus bas.

Mais c'est précisément là que quelque chose recommence. À partir du solstice, les jours rallongent : le yang renaît, d'abord presque imperceptiblement, alors même que les semaines les plus froides sont encore devant nous.

C'est peut-être l'hiver qui résume le mieux toute la logique des termes solaires : au moment où tout semble au plus profond, le mouvement s'est déjà inversé. Et quelques semaines plus tard, on retrouve 立春 et ses -15 °C à Shenyang.

La roue continue de tourner

On pourrait lire les 24 termes solaires comme un almanach agricole, un vieil outil devenu folklore. Ce serait passer à côté de l'essentiel. Ce qu'ils transmettent, c'est moins un calendrier qu'un regard : l'habitude de se demander, devant n'importe quelle situation, non pas « où en est-on ? » mais « vers où va-t-on ? ».

C'est sans doute pour ça qu'un printemps qui commence par -15 °C finit par ne plus surprendre.

Le froid est bien là ; mais quelque chose, déjà, a changé de sens.

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