Ce qu'un jeu de pierres noires et blanches raconte, ce n'est pas la stratégie de Pékin. C'est notre façon de vouloir la déchiffrer.
Quatre pierres noires sont en mauvaise posture dans un coin du goban, ce plateau quadrillé où l'on pose des pierres noires et blanches.
Pour le joueur débutant, la réaction semble évidente : il faut les défendre. Il ajoute une pierre. Puis une autre. Chaque coup rend l'abandon un peu plus difficile. Il a déjà investi trop de pierres dans ce coin pour accepter de les voir disparaître. Quelques coups plus tard, tout le groupe est perdu.
Après la partie, un joueur plus expérimenté revient sur ce moment. Le débutant s'attend à ce qu'il lui montre comment défendre ses pierres. Un meilleur coup, une sortie qu'il n'aurait pas vue, quelque chose qui aurait permis de sauver ce coin.
Mais l'autre pose une pierre à l'autre bout du plateau.
J'aurais joué ici.
Le débutant relève les yeux. Il ne comprend pas. Pourquoi renoncer à ce qu'on peut encore défendre ?
La réponse tient en une phrase, et c'est peut-être la seule chose vraiment utile que le go ait à nous apprendre. Le débutant regarde les pierres. L'autre regarde la partie.
C'est ici que le jeu de go devient intéressant pour parler de la Chine. Mais probablement pas pour la raison que l'on croit.
Depuis des années, on nous explique que le go serait une sorte de clé secrète de la stratégie chinoise : patience, encerclement, vision à long terme, capacité à avancer sans affronter directement.
Je crois que le jeu fait quelque chose de plus modeste, et de plus intéressant. Il ne nous dit pas comment pense la Chine. Il nous montre comment nous, nous regardons. Et c'est déjà beaucoup, parce que la plupart de nos malentendus sur ce pays commencent là, dans notre manière de poser les yeux dessus.
Pourquoi le go n'est pas le jeu des Chinois
Avant même de parler stratégie, arrêtons-nous sur un détail qu'on ne remarque presque jamais. Le mot lui-même.
Nous disons « go ». Ce mot est japonais. Le jeu, lui, est né en Chine il y a plus de deux mille ans, et là-bas on l'appelle weiqi (le jeu de l'encerclement). Mais il nous est arrivé par le Japon, au début du vingtième siècle, avec son vocabulaire, ses maîtres et son esthétique.
Nous tenons donc, pour lire la pensée chinoise, un objet chinois que nous nommons en japonais. La projection est là avant qu'on ait posé la première pierre.
Et ce n'est pas le plus révélateur. Dans l'imaginaire classique chinois, le weiqi appartient d'abord au monde des arts du lettré, aux côtés de la cithare, de la calligraphie et de la peinture. Une discipline de raffinement, un marqueur de culture, presque un signe de classe. Le mandarin cultivé jouait au weiqi comme il maniait le pinceau.

Quand je voyage en Chine avec ma femme et nos enfants, ce n'est pas ce jeu que j'entends. Ce qui claque sur les tables, dans les arrière-cours et jusque tard le soir, c'est le mahjong (麻将, májiàng) ; ses tuiles qu'on brasse à pleines mains font un bruit reconnaissable entre tous. Dans les jardins publics, les vieux se penchent sur les échecs chinois (象棋, xiàngqí), pas sur un goban. Dans la Chine que je croise au fil des voyages, le go se fait beaucoup plus discret.

Alors regardons ce que nous avons fait. Pour incarner l'esprit stratégique d'un milliard quatre cents millions de personnes, nous n'avons pas retenu le jeu qui remplit vraiment les tables. Nous avons choisi le passe-temps le plus rare, le plus savant, le plus lettré. Non pas parce qu'il ressemble à la Chine réelle, celle des cours d'immeuble et des tuiles de mahjong, mais parce qu'il ressemble à l'image que nous nous faisons d'elle. Patiente. Profonde. Un peu inaccessible.
Voilà la vraie leçon du go, et elle arrive bien avant les considérations sur Taïwan ou la mer de Chine. Le jeu que nous avons élu comme miroir de la stratégie chinoise est d'abord un miroir de nos attentes. Cela ne veut pas dire qu'il n'a rien à nous apprendre. Cela veut dire qu'il faut savoir ce qu'on regarde quand on le regarde : nous-mêmes, autant que l'autre.
Gardons donc cette précaution en tête, et servons-nous du go pour ce qu'il fait le mieux. Non pas déchiffrer Pékin, mais déranger deux ou trois de nos réflexes les plus tenaces. Le premier concerne notre idée de ce que signifie gagner.

Pourquoi un recul chinois n'est pas toujours une défaite
Prenons un instant les échecs. Non pas comme le jeu qui exprimerait l'esprit occidental (ce serait refaire, à l'envers, l'erreur qu'on vient tout juste de dénoncer), mais comme un simple point de comparaison. Changez de jeu, et regardez ce que cela déplace dans votre œil.
Aux échecs, l'attention va droit aux pièces : le roi, la dame, leur valeur, leur capture. On cherche le coup décisif, l'échange favorable, la percée. Et tout finit par une réponse binaire. On gagne ou on perd, le roi tombe ou il tient.
Passez au go, et ces évidences disparaissent. Le jeu est beaucoup plus inconfortable, et c'est ce qui le rend précieux.

Une pierre isolée n'y vaut presque rien. Sa valeur dépend de ce qu'elle rend possible ailleurs, plus tard, en relation avec d'autres. On peut abandonner une région entière du plateau et gagner la partie. On peut laisser mourir un groupe de pierres parce que leur perte, ailleurs, fait naître quelque chose de plus grand. On peut être localement écrasé et globalement bien placé. Le compte final ne se fait pas pièce par pièce mais configuration par configuration.
Aucun de ces deux jeux ne représente une civilisation, et surtout pas la Chine. Mais il suffit de passer de l'un à l'autre pour s'apercevoir que des mots qu'on croyait évidents (gagner, perdre, tenir, céder) ne le sont pas tant que ça. Et c'est peut-être pour cette raison que certaines séquences chinoises nous échappent. Quand Pékin recule sur un dossier, cède du terrain, accepte un compromis qui ressemble à un renoncement, notre réflexe est de trancher : victoire ou défaite ? Qui a gagné, qui a perdu ? Un investissement massif qui ne rapporte rien, une infrastructure qui semble un gouffre financier, une concession diplomatique : nous rangeons vite chaque coup dans la case gagné ou perdu.
Le go suggère qu'il y a une autre lecture possible. Un recul n'est pas forcément une défaite.
Une dépense qui n'a aucun sens isolément peut en avoir dans une configuration plus large. Localement faible ne veut pas dire globalement battu.

Mais attention, et c'est ici qu'il faut résister à la pente facile. La tentation, arrivés là, serait de conclure que la Chine joue admirablement le sacrifice pendant que nous, restés à compter nos pièces une à une, n'y comprenons rien. Ce serait retomber exactement dans le piège qu'on essaie d'éviter : transformer chaque geste chinois en manœuvre savante, chaque recul en ruse, chaque perte en calcul supérieur. Le go ne prouve pas que Pékin voit juste. Il ne dit rien de la justesse des choix chinois. Il montre seulement que notre façon de compter les points est étroite, et qu'un recul est parfois juste un recul.
Nuance mince, mais tout est là. Le go n'est pas une clé qui nous donnerait raison de la Chine. C'est un correctif qui nous rend un peu moins sûrs de nos évidences.
Il y a un second réflexe que le jeu dérange, et celui-là est encore plus enraciné. Non plus notre façon de compter, mais notre façon d'attendre.
Le mythe du plan chinois sur cinquante ans
La Chine pense à long terme.
On l'a tellement répété que la formule ne veut presque plus rien dire. Elle est devenue un réflexe, un de ces énoncés qu'on prononce en hochant la tête d'un air entendu, et qui nourrit une image précise : celle d'un joueur omniscient, penché sur un plan de cinquante ans, plaçant ses pierres aujourd'hui pour un bénéfice qu'il a calculé pour 2050.
Le go permet de reprendre cette idée autrement, et de la corriger.
Il est vrai que dans une partie, certaines pierres sont posées sans aucun bénéfice immédiat. Elles semblent inutiles, isolées, presque gratuites. Leur importance ne se révèle que bien plus tard, dix ou vingt coups après, quand le plateau a changé de forme. Jusque-là, un joueur d'échecs les trouverait absurdes.

Mais voici ce qu'on oublie de dire. Le joueur qui pose ces pierres ne connaît pas l'avenir pour autant. Il ne sait pas comment la partie va tourner. Il ne planifie pas une victoire précise trente coups à l'avance. Il fait quelque chose de plus subtil et de plus humain : il construit des possibilités. Il garde des portes ouvertes. Il se ménage, dans plusieurs coins du plateau, des positions qu'il pourra activer ou abandonner selon la tournure des choses.
Voilà la distinction que le go offre, et je crois que c'est la plus utile de tout l'article : planifier l'avenir n'est pas la même chose que préserver des options pour l'avenir.
La première attitude suppose qu'on sait où l'on va. La seconde suppose surtout qu'on refuse de fermer trop tôt les portes. De loin, les deux se ressemblent. On les confond facilement. Mais elles n'ont rien à voir.
Ce qui rend ce point difficile à voir, c'est que la Chine, précisément, planifie énormément. Plans quinquennaux, « Made in China 2025 », objectifs affichés pour 2035, pour 2049 (le centenaire de la République populaire). Vue de loin, cette accumulation de dates donne l'impression d'une trajectoire d'une linéarité extraordinaire, comme si tout était écrit d'avance et déroulé selon un calendrier.
Le paradoxe est là : un pays peut planifier sans relâche et ne pas savoir pour autant où il arrivera. Les plans fixent une direction, mobilisent, donnent un cap et un vocabulaire commun ; ils ne garantissent pas la destination. Entre le plan affiché et le résultat, il y a tout un travail souterrain d'essais, de corrections, de pilotes locaux et de reculs discrets. Planifier beaucoup n'est pas la même chose que tout maîtriser.

Appliquez cette distinction à ce qu'on observe réellement en Chine, et beaucoup de choses se réorganisent. Pékin expérimente à petite échelle avant de généraliser (une zone économique, une politique testée dans une province, une réforme lancée dans une ville). Le pouvoir tolère longtemps des ambiguïtés, laisse coexister des orientations contradictoires, avance sur plusieurs voies à la fois avant d'en privilégier une. Ce n'est pas le comportement d'un joueur qui aurait vingt coups d'avance et un plan gravé dans le marbre. C'est plutôt celui d'un joueur qui garde assez de pierres sur le plateau pour ne pas avoir à décider trop tôt de ce que sera la partie.
Cela vaut aussi pour la façon dont la Chine pèse dans le monde.
Une influence n'a pas toujours besoin de posséder pour compter. Un pays peut devenir difficile à contourner sans rien contrôler directement ; il devient un point de passage, une dépendance, une habitude. Mais ici encore, méfions-nous du mot : devenir indispensable n'est pas la même chose que dominer, et l'un ne garantit jamais l'autre. C'est justement dans cet entre-deux, ni possession ni soumission, que se joue une bonne part de la puissance chinoise contemporaine, et c'est pour ça qu'elle nous déroute.
On quitte alors le fantasme du grand plan chinois sur un demi-siècle. Ce n'est pas la même chose de savoir où l'on va et de refuser de choisir trop vite. La seconde attitude ressemble de loin à de la vision stratégique. C'est peut-être, souvent, surtout du refus de trancher, maintenu aussi longtemps que possible.
Reste une question qu'on a soigneusement évitée jusqu'ici. Si le go en dit finalement si peu sur la Chine, et tant sur nous, que se passe-t-il le jour où le go lui-même cesse d'appartenir aux hommes ? La réponse s'est jouée sur un vrai goban, en deux scènes séparées d'un an, et elle finit sur un visage en larmes.
2016 : AlphaGo bat les maîtres du go et révèle notre angle mort
Pour comprendre ce qui s'est vraiment joué autour d'un goban ces dernières années, il faut d'abord quitter la Chine un instant, et remonter à Séoul, en mars 2016.
Cette semaine-là, le meilleur joueur de go de sa génération, le Coréen Lee Sedol, affronte AlphaGo, un programme développé par DeepMind. Deuxième partie. Lee vient de sortir de la salle un moment, une pause, le temps d'une cigarette. En son absence, la machine pose sa trente-septième pierre.
Dans la salle de commentaires, un silence, puis de l'incompréhension. La pierre est posée sur la cinquième ligne, loin du bord, à un endroit où des siècles de tradition avaient appris à ne pas jouer. Les professionnels présents hésitent. Certains pensent d'abord à une erreur, à un raté de la machine. Ce n'est pas un coup humain
, lâche l'un d'eux.

Lee Sedol revient, s'assoit, regarde le plateau. Il lui faudra plus de dix minutes pour répondre. Et peu à peu, coup après coup, ce qui ressemblait à une faute se révèle être tout autre chose : une idée que personne, parmi les meilleurs joueurs du monde, n'avait sérieusement envisagée.
C'est le moment le plus important de toute cette histoire, et il raconte exactement l'inverse de ce qu'on croit d'habitude. La machine n'a pas cassé le go. Elle n'a pas prouvé que le jeu était fini, épuisé, réductible à du calcul brut. Elle a fait quelque chose de bien plus troublant : elle a posé une pierre là où l'œil humain, façonné par la tradition, ne regardait même plus.
Le plateau, lui, n'avait pas changé. Depuis des siècles, il offrait déjà cette possibilité. C'est notre regard qui ne l'avait jamais vue.
Et pour ne pas se tromper de récit (l'homme écrasé par la machine, énième variation), il faut ajouter la suite. Quatrième partie, quelques jours plus tard. Lee Sedol, mené, joue à son tour un coup que personne n'attendait : sa soixante-dix-huitième pierre, un coin enfoncé au centre du plateau, si juste et si rare qu'on l'a surnommé « le coup divin ». AlphaGo, déstabilisé, s'effondre. Lee remporte cette partie, la seule que la machine perdra du tournoi. L'humain aussi, poussé dans ses retranchements, peut voir ce qu'on croyait invisible.
2017 : la Chine perd au go et mise tout sur l'intelligence artificielle
Un an plus tard, la scène se déplace en Chine, à Wuzhen, cette petite ville d'eau du Zhejiang qui accueille chaque année la grande conférence nationale sur Internet. Cette fois, ce n'est plus un Coréen face à la machine, mais le numéro un mondial, un Chinois de dix-neuf ans : Ke Jie.
Entre-temps, AlphaGo est devenu bien plus fort. Les 23, 25 et 27 mai, trois parties. Trois défaites. Ke Jie se bat, trouve par moments des coups magnifiques, pousse le programme dans ses derniers retranchements. Rien n'y fait.

À la fin, il ne cache pas son émotion. Il quitte un moment la table, en larmes. Il dira de la machine qu'elle jouait « à la perfection », qu'il ne lui voyait aucune faille, qu'il ne se sentait pas capable de la rattraper de toute sa vie.
Ke Jie ne perd pas seulement trois parties. Il découvre que, dans ce jeu qu'il maîtrise mieux que presque tous les humains, une autre manière de jouer est apparue et qu'il ne peut déjà plus la rejoindre.
Voilà pour la scène. Reste la réaction, et c'est peut-être elle qui en dit le plus long.
Car la Chine n'a pas traité le go comme un sanctuaire culturel qu'il aurait fallu protéger de la machine. Elle n'a pas répondu par un éloge de la patience millénaire ni par une méditation sur l'art de l'encerclement. Elle a fait l'inverse : elle a encaissé le choc technologique, et elle a accéléré.
Ce réflexe, d'ailleurs, n'a rien de spécifique au go. La Chine a la même attitude face à toute technologie perçue comme stratégique : la 5G, les batteries, les semi-conducteurs. Dès qu'un domaine bascule de l'artisanat vers l'industrie, le réflexe est le même : absorber, investir, rattraper. Le go n'est qu'un cas particulier. La vraie leçon n'est pas dans le jeu lui-même, mais dans ce qu'il révèle d'un rapport à la technologie : la tradition n'est pas un rempart, c'est un tremplin.

Le 20 juillet 2017, moins de deux mois après Wuzhen, le Conseil des affaires d'État rend public un vaste plan national pour l'intelligence artificielle, avec un objectif affiché : faire de la Chine le premier pays du domaine à l'horizon 2030. Beaucoup d'observateurs ont vu dans cette séquence son « moment Spoutnik », le choc qui déclenche une mobilisation nationale.
La lecture est séduisante, mais soyons honnêtes sur la chronologie : un plan de cette ampleur ne s'écrit pas entre le 27 mai et le 20 juillet. Le texte se préparait de longue date, et le vrai choc autour d'AlphaGo n'était pas Ke Jie mais Lee Sedol, un an plus tôt, déjà suivi en Chine par des dizaines de millions de personnes. Le « moment Spoutnik » n'est donc pas une relation de cause à effet ; c'est une façon de raconter les choses après coup.
Mais elle vise quelque chose de juste : là où nous attendions de la Chine qu'elle défende son vieux jeu, elle regardait déjà ailleurs.
Ce réflexe de regarder ailleurs, de convertir chaque défi technologique en course poursuite, n'est pas la signature du go, c'est la signature de la politique industrielle chinoise elle-même.
Le débutant du début de cet article regardait ses pierres. Le maître regardait la partie. Tous les deux, pourtant, croyaient savoir quelles formes étaient fortes, quels coups se jouaient et lesquels ne se jouaient pas. Puis une machine a posé une pierre sur la cinquième ligne, à un endroit que des siècles d'habitude tenaient pour interdit, et le plateau, lui, n'avait pas bougé d'un trait. C'est le regard qui venait de changer.
Peut-être est-ce, finalement, la seule seule raison de garder un goban à portée de main lorsqu'on regarde la Chine. Non pour deviner les coups qu'elle va jouer, ni pour prêter à chacun de ses gestes une profondeur millénaire. Mais pour se souvenir, de temps en temps, que le plateau peut rester exactement le même pendant que notre façon de le voir, elle, a déjà commencé à changer.

