Le 8 octobre 2026, la Chine entre dans Hanlu, la « rosée froide », dix-septième des 24 termes solaires. Il fait encore doux, mais pour la première fois de l'année, le mot « froid » apparaît dans le calendrier. Et dans bien des cuisines, on sort le sésame.
Début octobre, dans le nord de la Chine, les pâtisseries mettent en avant des gâteaux au sésame, des barres de graines caramélisées, des sachets de pâte de sésame noir. Dans les familles, on prépare un bol de 黑芝麻糊 (hēi zhīma hú), une sorte de crème épaisse, presque noire, au goût grillé.
À Pékin notamment, la coutume est ancienne et tient en une formule toute simple : à 寒露 (hánlù), on mange du sésame.
Vu de France, l'association est étrange. Pourquoi le sésame, et pourquoi maintenant ?
La réponse tient en un mot : 燥 (zào), la sécheresse.
Dans la logique de la médecine chinoise et du 养生 (yǎngshēng), « nourrir la vie », chaque saison impose au corps des contraintes particulières. Celles de l'automne sont associées au sec. Il suffit d'avoir passé un mois d'octobre à Pékin ou à Shenyang pour comprendre que l'observation n'a rien d'abstrait : l'air devient plus sec, les lèvres gercent, la gorge gratte au réveil. Le sésame, graine grasse par excellence, est considéré comme un aliment qui « humidifie » (润, rùn) le corps de l'intérieur.
Ce n'est donc pas un porte-bonheur que l'on mangerait mécaniquement à une date fixée. C'est une réponse à une question très concrète : qu'est-ce que la saison est en train de faire à notre corps ?
Ce que raconte le nom : quand le frais devient froid
寒露 (hánlù) s'écrit avec deux caractères. 露 (lù), c'est la rosée. 寒 (hán), c'est le froid.
Le détail compte, parce que la rosée a déjà eu son terme un mois plus tôt : 白露 (báilù), la « rosée blanche », début septembre. À l'époque, les gouttes qui se forment au petit matin sont simplement fraîches. Le mot qu'on emploie alors pour le temps est 凉 (liáng) : le frais, celui qui soulage après l'été. Un mois plus tard, la même rosée a changé de nature. Elle est devenue 寒, froide, et ce mot-là appartient à l'hiver.

Et si l'on parcourt les noms des 24 termes depuis le début du printemps, en février, c'est la première fois que ce caractère apparaît. On a eu de la pluie, des insectes, des chaleurs, de la rosée blanche ; jamais encore le froid.
Hanlu est ce moment-là.
Le passage est presque imperceptible : il ne gèle pas soudainement le 8 octobre. Mais quelque chose a changé.
Pour les paysans, c'était aussi un compte à rebours. Dans le nord de la Chine, c'était notamment le temps des semis de blé d'hiver. Un vieux dicton résume le calendrier :
秋分早,霜降迟,寒露种麦正当时
À l'équinoxe d'automne, c'est trop tôt ; à la descente du givre, trop tard ; Hanlu est le bon moment pour semer le blé.

Quelques jours de décalage pouvaient compter. Le blé devait avoir le temps de lever et de s'enraciner avant l'arrivée des froids plus sévères. Dans le Sud, au même moment, on surveillait les récoltes de riz tardif.
C'est toute la fonction originelle des termes solaires : transformer une évolution lente du climat en repères suffisamment précis pour décider quand semer, récolter ou préparer les cultures à ce qui vient.
Hanlu en bref :
Date : jeudi 8 octobre en 2026, puis 8 octobre en 2027
Rang : 17e terme solaire sur 24
Saison : cinquième terme de l'automne chinois, entre l'équinoxe et l'arrivée du givre
Terme précédent : 秋分 (qiūfēn), l'équinoxe d'automne
Terme suivant : 霜降 (shuāngjiàng), la descente du givre
Les coutumes de Hanlu
À table : sésame, poires et crabes
À Hanlu, plusieurs logiques alimentaires se superposent.
Il y a d'abord les aliments directement associés au terme solaire, comme le sésame. Il y a ensuite ceux que le yangsheng recommande à l'automne pour répondre à la sécheresse : poires, graines, soupes douces ou 银耳 (yín'ěr), le « champignon blanc », dont la texture gélatineuse est très appréciée dans les desserts et soupes sucrées.

Les poires sont souvent cuites. On peut les préparer avec du miel ou du sucre roux. Les chrysanthèmes, alors en pleine floraison, se retrouvent également dans les infusions. Tout cela appartient à la même idée : adapter l'assiette à ce que la saison est censée faire au corps.
Et puis il y a ce qui n'a besoin d'aucune théorie médicale : le crabe. Début octobre correspond à la grande saison des crabes chinois d'eau douce, les fameux 大闸蟹 (dàzháxiè), aux pinces couvertes d'un duvet caractéristique. Les femelles sont alors particulièrement recherchées pour leurs œufs. C'est simplement le moment où ils sont les meilleurs.

Un terme solaire rassemble ainsi des pratiques qui n'ont pas toujours la même origine : certaines viennent de la médecine traditionnelle, d'autres du calendrier agricole, d'autres encore du simple plaisir de manger ce que la saison offre.
Le corps : la règle des pieds couverts
Un dicton accompagne Hanlu, et presque tous les enfants chinois l'ont entendu : 寒露脚不露 (hánlù jiǎo bù lù), à Hanlu, on ne montre plus ses pieds
. Il a d'ailleurs une première moitié, qui concerne le terme de la rosée blanche : 白露身不露 (báilù shēn bù lù), à Bailu, on ne montre plus son corps
. En un mois, on est donc censé passer des bras couverts aux pieds couverts : fini les sandales et les chevilles à l'air.
La logique, selon la médecine chinoise, est que le froid entre par le bas, et que les pieds sont la porte d'entrée la plus exposée. On conseille aussi de les tremper dans l'eau chaude le soir.

Dans la pratique, la plupart des gens s'habillent selon la météo du jour, comme partout. Mais le dicton a la vie dure, et il ressort à chaque mois d'octobre, en général prononcé par une grand-mère devant un petit-enfant en chaussettes courtes.
Le chrysanthème et la montée vers les hauteurs
Hanlu tombe souvent à quelques jours de la fête du double neuf (重阳节, Chóngyáng jié), célébrée le neuvième jour du neuvième mois lunaire. Les deux se sont un peu mêlés dans les habitudes : on y admire les chrysanthèmes, on boit du vin de chrysanthème, et l'on « monte vers les hauteurs », 登高 (dēnggāo), en allant marcher sur une colline ou une montagne. Aujourd'hui, Chongyang est aussi devenu la journée des personnes âgées.
Mais ce mélange entre fête lunaire et terme solaire montre surtout à quel point plusieurs calendriers continuent de cohabiter en Chine : celui de la lune, celui du soleil, celui des saisons et celui des fêtes.

Les trois pentades de Hanlu
Chaque terme solaire se divise en trois périodes d'environ cinq jours, les 候 (hòu). Chacune est associée à une petite observation du monde naturel. Ces 72 pentades viennent de textes très anciens. On en trouve différentes formes dans les textes classiques, avant qu'elles ne soient systématisées et commentées au fil des siècles.
Celles de Hanlu sont particulièrement évocatrices.
Première pentade : les oies sauvages arrivent en invitées.
鸿雁来宾 (hóngyàn lái bīn).
Les oies migrent vers le sud depuis quelques semaines déjà. Celles qui passent maintenant sont les dernières, et on les dit « invitées » : elles arrivent après les autres, comme des hôtes qui rejoignent une maison déjà pleine.
Deuxième pentade : les moineaux entrent dans la mer et deviennent coquillages.
雀入大水为蛤 (què rù dà shuǐ wéi gé).
C'est la plus déroutante des trois. Avec le froid, les moineaux se font plus rares ; au même moment, sur les rivages, on voit apparaître des coquillages dont les stries et les couleurs rappellent le plumage des oiseaux. Les observateurs anciens en ont tiré une conclusion audacieuse : les uns se transforment en les autres. C'est une manière de relier deux observations exactes par une explication qui, à l'époque, tenait parfaitement debout.
Troisième pentade : les chrysanthèmes fleurissent jaune.
菊有黄华 (jú yǒu huáng huá).
Quand presque tout a fini de fleurir, le chrysanthème commence. C'est pour ça qu'il est devenu en Chine la fleur de l'automne, et un symbole de longévité.

Vers où va-t-on
À Hanlu, il ne fait pas encore froid.
Dans une bonne partie de la Chine, les journées peuvent encore être douces. On hésite entre veste et manches courtes, et l'hiver paraît encore loin.
Mais tout le calendrier est construit sur cette idée : ce qui compte, ce n'est pas le temps qu'il fait, c'est celui qui vient. Le mot « froid » est lâché ; le reste suivra.
Dans quinze jours, ce sera 霜降 (shuāngjiàng), la descente du givre, le dernier terme de l'automne. Puis, début novembre, l'hiver s'établira. D'ici là, on a le temps de manger un peu de sésame.

