Shibati : on a descendu les 18 marches du vieux Chongqing

Shibati : on a descendu les 18 marches du vieux Chongqing

On croit d'abord à une erreur de perspective.
Devant nous, des toits de bois sombre, des tuiles irrégulières, des lanternes rouges suspendues au-dessus d'escaliers de pierre. Et juste derrière, sans transition, des tours de verre qui montent droit dans le ciel, trop lisses, trop droites, trop brillantes. Pas en arrière-plan. Pas floutées. Collées aux vieilles maisons, comme si quelqu'un avait superposé deux époques sur la même photo.
On reste quelques secondes immobile.
Puis on descend.

C'est notre premier jour à Chongqing avec les enfants. On a posé les valises la veille au soir dans le quartier de Jiefangbei, au cœur de la presqu'île de Yuzhong, là où la ville moderne empile ses tours au-dessus du Yangtsé.

Ce matin, après un bol de nouilles avalé dans un petit restaurant du quartier, tout le monde est impatient. La station de métro Jiaochangkou est à deux pas. Et Shibati commence là, juste au bord du promontoire.

La descente des escaliers de Shibati

On commence à descendre les marches. Le bruit de la ville change. Progressivement, la circulation s'efface. On n'entend plus que la foule, les voix, les rires. Pas de voitures ici. Shibati est entièrement piéton. On descend, et on entre dans autre chose.

C'est coloré. Les odeurs de nourriture montent des échoppes, et par-dessus tout flotte celle du piment, omniprésente, signature olfactive de Chongqing.

Une vieille dame monte lentement les marches, à contre-courant des touristes qui descendent. Elle ne regarde personne. Elle connaît le chemin.

Chongqing Shibati en famille
Christophe Durandeau, Chongqing Shibati

Les escaliers sont parfois raides. On s'essouffle un peu. On passe des marches de pierre à des passerelles en bois qui longent les façades. On se perd, on tourne dans une ruelle latérale, et on tombe sur un point de vue qu'on n'attendait pas : les toits en contrebas, la brume sur le fleuve, une tour de verre qui émerge derrière un mur de briques.

C'est ça aussi, Shibati : un lieu où l'on ne voit jamais deux fois la même chose selon l'endroit où l'on se tient. Chaque détour ouvre un nouveau cadrage.

Les enfants courent devant. Pour eux, c'est un terrain d'exploration grandeur nature : des recoins, des passages entre deux maisons, des escaliers qui mènent on ne sait où. Ils s'approchent des étals, ils regardent, ils montrent du doigt, ils veulent goûter. Brochettes grillées, beignets chauds : on ne résiste pas longtemps. On pourrait rester là deux à trois heures sans voir le temps filer.

Chongqing, Shibati

La plupart des visiteurs restent sur l'axe principal, celui des grandes marches. Mais Shibati est construit selon un plan en arête de poisson : de petites ruelles partent de chaque côté de l'escalier. C'est là que l'ambiance est la plus intéressante, et la foule nettement moins dense.

C'est là aussi qu'on commence à se poser des questions.

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Le décor et ce qu'il cache

En s'enfonçant dans ces ruelles, le tableau se précise.

L'odeur du bois est là. Les parapluies en papier huilé pendent au-dessus des allées. Des artisans travaillent dans leurs échoppes, bien visibles depuis la rue. C'est joli, c'est vivant. Mais cela ressemble surtout à un décor soigné.

Chongqing Shibati
Chongqing Shibati

La présence des artisans sert avant tout à animer le cadre et à valoriser les boutiques qui les entourent. Ce que l'on trouve ici, ce sont des boutiques à thème : magnets, éventails, petites sculptures, souvenirs "dans l'esprit" du vieux Chongqing. C'est l'endroit pour ramener un souvenir plutôt qu'un objet d'artisanat rare et authentique.

L'atmosphère est celle d'un bazar thématique agréable, pas celle d'un quartier d'artisans vivant de leur métier.

Est-ce que cela gâche l'expérience ? Non. Les enfants, eux, y croient complètement. Ils s'arrêtent devant chaque échoppe, touchent tout, posent des questions. On achète quelques souvenirs, des glaces. On profite du lieu pour ce qu'il est. Et c'est peut-être ça, la bonne manière de visiter Shibati : en acceptant le décor, sans le confondre avec ce qu'il représente.

Car Shibati n'est pas un quartier historique. C'est un quartier scénographié. L'émotion que l'on ressent ici vient surtout de la topographie (cette pente vertigineuse, ces perspectives qui se renouvellent à chaque marche) et pas vraiment des boutiques.

Chongqing Shibati
Chongqing Shibati

Pour trouver la vie, la vraie, il faut aller la chercher ailleurs. Le réalisateur français Hendrick Dusollier, lui, l'a filmée juste avant qu'elle ne disparaisse. Dans son documentaire Derniers jours à Shibati (plusieurs fois primé, ce qui n'est pas anodin), on voit un enfant jouer dans les ruelles que l'on arpente, une vieille femme refuser de quitter sa cuisine sombre, des voisins qui s'interpellent par-dessus les toits.

Ce que le film montre, et que nous ne verrons jamais, c'est le quartier habité. Pas décoré. Avec ses odeurs de cuisine, ses disputes, ses rires, ses lessives qui sèchent aux fenêtres. Aujourd'hui, les lessives ont disparu. Restent les lanternes.

On continue de descendre, et la question s'installe : c'est quoi, au juste, Shibati ?

Pour y répondre, il faut remonter le temps.

Un puits, dix-huit marches, et six siècles d'histoire

Sous la dynastie Ming, un puits alimentait en eau les habitants de ce flanc de colline. Entre les maisons et le puits, il fallait descendre exactement dix-huit marches de pierre. Le quartier a gardé ce nom : 十八梯, Shibati.

Chongqing Shibati, ancien Chongqing

Chongqing est une ville verticale, construite sur des collines escarpées entre deux fleuves. Le vieux centre-ville se divise en deux : la ville haute (où se trouvent aujourd'hui Jiefangbei et les quartiers d'affaires) et la ville basse (les quais du Yangtsé, les docks, les marchés). Pour passer de l'une à l'autre, il fallait emprunter ces escaliers de pierre, raides et étroits, taillés à même la pente. Environ 300 mètres de long, pour un dénivelé de 40 mètres.

Shibati était un passage. Un lieu de transit quotidien pour les porteurs, les marchands, les habitants ordinaires.

Autour de ce passage, un quartier populaire s'est construit au fil des siècles : des maisons en bois accrochées à la pente, des échoppes de rue, des salles de mahjong, des tailleurs, des vendeurs de youtiao (beignets frits) et de tofu grillé. Un quartier dense, vivant, bruyant.

Après l'ouverture de Chongqing comme port de commerce en 1891, la ville a grandi vite. Shibati est resté, coincé entre la modernisation du haut et l'activité portuaire du bas. Au fil des décennies, le quartier s'est retrouvé cerné par les tours, comme un îlot du passé encerclé par le présent. Les habitants vieillissaient, les maisons se dégradaient, les jeunes partaient.

Ce que le vieux Shibati était vraiment

Les photos sépia et la nostalgie font parfois oublier que le vieux Shibati n'était pas un quartier pittoresque habité par des artistes bohèmes. C'était un bidonville. Un vrai.

Les eaux usées s'écoulaient à ciel ouvert dans les ruelles. L'électricité et l'eau courante étaient précaires. Des familles entières vivaient dans une seule pièce humide, sans toilettes privées. Les cuisines au gaz ou au charbon, dans des espaces exigus en bois, faisaient du risque d'incendie une menace permanente ; les ruelles étaient trop étroites pour qu'un camion de pompiers puisse y accéder.

Chongqing Shibati
Chongqing Shibati

Le quartier se trouvait en plein centre-ville, à deux pas de Jiefangbei, le cœur économique de Chongqing. Pour prendre une image parlante : c'est comme si un bidonville s'était maintenu au pied de la Tour Eiffel.

En 2015, les pelleteuses sont arrivées. Le quartier a été en grande partie démoli.

Les habitants ont été relogés dans des immeubles modernes, ailleurs dans la ville. Ils y ont gagné en confort. Ils y ont perdu leur communauté, leur voisinage, et le lien physique avec le lieu où ils avaient toujours vécu.

Raser complètement le site et y construire des tours aurait été la solution la plus rentable. Mais Shibati était trop ancré dans l'imaginaire des Chongqinois pour disparaître sous le béton. Son plan en escaliers, son dédale de ruelles épousant la pente : c'était un modèle d'urbanisme unique, lié à la topographie même de la « ville-montagne ». Les autorités ont choisi de reconstruire. Garder la forme, l'esprit, la mémoire, en acceptant de perdre le tissu social d'origine.

Après des années de travaux et un investissement de plus de deux milliards de yuans, le « nouveau » Shibati a rouvert au public en septembre 2021. Aujourd'hui, on y trouve un mélange de culture traditionnelle, de création contemporaine et de boutiques. C'est propre, c'est beau, c'est pratique. Ce n'est plus un quartier, c'est une destination.

Ce que Shibati dit de la Chine

Le vrai débat autour de Shibati n'est pas entre « le vrai » et « le faux ». Il est entre l'authentique insalubre et la copie agréable.

Faut-il préserver un quartier invivable au nom de la mémoire, au détriment du confort de ses habitants ? Ou faut-il offrir un cadre de vie décent aux populations, quitte à transformer l'authenticité en décor ?

La réponse de Chongqing a été claire : on ne peut pas tout garder. On garde la forme. On sacrifie le fond social. Le quartier devient un mémorial de lui-même.

Ce dilemme n'est pas propre à Shibati. C'est celui des hutong rénovés de Pékin, des lilong transformés de Shanghai, de Ciqikou à quelques kilomètres de là. La comparaison avec les hutong est d'ailleurs la plus éclairante : ce sont deux déclinaisons d'un même problème auquel la Chine fait face depuis trente ans. Comment concilier modernisation urbaine, conditions de vie décentes et préservation du patrimoine ? Peu de pays ont eu à répondre à cette question aussi vite, et à cette échelle.

Chongqing, Shibati

Mais il y a quelque chose de plus profond, que l'on ne voit pas tout de suite quand on visite Shibati avec des yeux d'Européens.

En Occident, on sacralise l'authentique. On veut les vieilles pierres, les murs d'origine, la patine du temps. La valeur est dans l'objet lui-même, dans sa matière, dans le fait qu'il a traversé les siècles. Détruire pour reconstruire à l'identique, c'est trahir.

Dans beaucoup de projets urbains chinois récents, le rapport à la mémoire fonctionne autrement. Ce qui compte, ce n'est pas tant l'objet que ce qu'il représente. On peut reconstruire un temple, refaire une muraille, rebâtir un quartier entier, et considérer que la mémoire est préservée, parce que la forme, le geste, l'intention sont toujours là. La Chine ne détruit pas par indifférence. Elle transforme. La mémoire ici est souvent reconstruite plutôt que conservée. C'est une logique différente, ni meilleure ni moins bonne. Mais sans cette clé, on passe à côté de ce que l'on visite.

Shibati n'est pas un échec de la préservation. C'est une réponse chinoise à une question universelle. Et peut-être qu'au fond, c'est exactement ce dont la Chine d'aujourd'hui a besoin : non pas un musée figé, mais un lieu qui continue de vivre, même si c'est sous une autre forme.

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On y est retourné à la tombée de la nuit. Les lanternes s'allument. Les façades en bois se découpent sur les tours illuminées de la ville haute. L'endroit change de nature. De jour, Shibati est photogénique. De nuit, il devient presque cinématographique. Les escaliers sont moins bondés, la lumière adoucit les contours, et le contraste entre les deux époques se fait plus doux, plus onirique.

On remonte lentement, essoufflés, les enfants devant. En haut, le bruit de la ville moderne reprend ses droits.

Ce soir-là, je me suis posé une question toute simple. Qu'est-ce que je montrerais à mes propres enfants si les quartiers de mon enfance étaient un jour reconstruits à l'identique, mais sans leurs habitants ? Est-ce que je leur dirais c'est là que j'ai grandi ? Ou est-ce que je leur dirais c'est là que quelque chose a grandi, et qui n'existe plus ?

Je n'ai pas la réponse. Mais je suis content qu'on y soit allés.

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15.24 x 22.86 cm
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