Ici, Chongqing se donne à lire à une échelle humaine. Baixiangju n’est pas un quartier que l’on traverse pour aller ailleurs. C’est un microcosme où se croisent l’histoire industrielle de la ville, ses transformations sociales, et ses projections vers un futur encore incertain. Chaque immeuble, chaque passage, chaque vue raconte une couche différente du récit urbain.
Baixiangju est bien plus qu’un simple quartier résidentiel.
C’est un lieu où les générations se superposent comme les étages, où la ville d’hier continue de soutenir celle d’aujourd’hui, pendant que celle de demain cherche déjà sa place.
Baixiangju, un « village » dans la ville
On est arrivé là un peu par hasard. Nous venions de quitter Shibati, encore pris dans ses marches raides, quand le chauffeur de taxi nous a proposé de nous conduire à Baixiangju. Nous avons dit oui sans trop savoir pourquoi. Certainement par curiosité.
La voiture s’est arrêtée dans un quartier résidentiel étonnamment calme. Le bruit de la circulation semblait plus lointain, comme étouffé par les immeubles. Ici, pas de façade spectaculaire ni d’enseignes criardes. Juste des petits commerces ouverts sur la rue : une épicerie aux étagères débordantes, un réparateur de téléphones, un vendeur de fruits assis sur une caisse en plastique. L’atmosphère est simple, presque ordinaire. Et pourtant, quelque chose retient.
Baixiangju fonctionne comme un quartier-village. Les restaurants familiaux cuisinent pour les habitués. Ici, on ne consomme pas la ville. On y appartient.

Puis on arrive devant l’immeuble Baixiangju. Massif, imposant, presque déroutant. Le nom — 白象居 — signifie littéralement la Résidence de l’Éléphant blanc. Il désigne d’abord cet ensemble de bâtiments emblématiques, mais très vite, on comprend qu’il dépasse ses propres murs. Baixiangju est devenu un nom collectif, une manière de désigner tout un territoire et ceux qui l’habitent.
L’étrangeté commence dès l’entrée.
On arrive par la rue Jiefang Dong, on franchit une porte, et sans s’en rendre compte, on se retrouve au quatorzième étage. Le sol est stable, mais le repère vacille. Ce qui semblait être un rez-de-chaussée devient un balcon suspendu. La ville joue avec la gravité, et nous oblige à lâcher nos certitudes.
Baixiangju est un labyrinthe vertical, sans aucun ascenseur.
Le complexe résidentiel s’accroche à la colline, épouse une pente de près de quarante mètres, et déploie son corps sur trois rues différentes, à trois altitudes distinctes. Vingt-quatre entrées et sorties percent la masse du bâtiment, comme autant de respirations. On entre quelque part, on ressort ailleurs, sans jamais vraiment savoir à quel étage on se trouve.
Les escaliers surgissent là où on ne les attend pas. Ils tournent, se croisent, disparaissent derrière un mur, réapparaissent plus loin. Les circulations verticales forment un réseau dense de rampes et de marches, entièrement intégré à l’architecture. À Baixiangju, monter et descendre est une manière d’habiter l'endroit.

Baixiangju fonctionne comme un seul grand organisme, composé de plusieurs tours reliées entre elles par des coursives et des plateformes communes. Les limites se brouillent. On ne sait plus très bien où s’arrête une cour intérieure, où commence une rue, où se prolonge un simple couloir à ciel ouvert. L’architecture dissout les repères habituels.
Au quatorzième étage, au niveau de la rue Jiefang Dong, une large coursive s’ouvre comme une place suspendue. Plus loin, une passerelle extérieure, suspendue dans le vide, cadre la ville comme une scène de cinéma. On y passe sans s’y arrêter, on y traverse la ville comme on traverse un couloir.
C’est peut-être cela, le plus déroutant.

À Baixiangju, on peut entrer par la rue au niveau le plus bas, rentrer chez soi huit étages plus haut, et accueillir un ami arrivé par la rue sur l’autre versant de la colline. Ce qui semble impossible sur une carte devient ici une évidence vécue.
Ce n’est pas un assemblage de bâtiments reliés entre eux. C’est un corps unique, un organisme urbain complexe, dont les connexions font partie intégrante de la chair.
Un défi architectural devenu, avec le temps, une habitude quotidienne. Une manière très concrète pour Chongqing de rappeler que la ville ne se traverse pas seulement à l’horizontale.
Et surtout, l’immeuble est habité.
Des gens vivent ici. Ils observent, discutent, parfois vendent quelques boissons ou des souvenirs improvisés aux visiteurs de passage. Une porte s’ouvre, une télévision murmure, quelqu’un étend du linge à quelques mètres du vide. Baixiangju n’est pas un décor. C’est un lieu de vie, traversé mais jamais vidé.

Puis, soudain, la vue se déploie.
Les ponts découpent l’horizon, la ville se superpose en strates infinies, lourde et silencieuse. C’est ici que beaucoup s’arrêtent. Baixiangju est réputé pour être l’un des meilleurs points de vue sur le téléphérique de Chongqing, lorsqu’il glisse lentement au-dessus du Yangtsé, suspendu entre deux rives comme un fil tendu.
Quand nous y étions, pourtant, il ne fonctionnait pas. Les câbles traçaient une ligne immobile dans le ciel, les cabines absentes laissaient un vide étrange, presque fragile. Les photographes attendaient malgré tout, comme si la lumière seule pouvait suffire. Certains repartaient. D’autres restaient, immobiles, face à cette scène incomplète.
Derrière eux, la vie continuait.
Quelqu’un traversait la coursive sans lever les yeux. Un enfant courait, un sac de courses cognait contre une rambarde. Baixiangju n’avait pas besoin du spectacle pour exister. Ici, même l’absence fait partie du paysage.
C’est peut-être cela, son secret : un village suspendu au cœur de la métropole, où l’on vient chercher une image et où l’on découvre, sans l’avoir prévu, une manière d’habiter le monde.
L’histoire ouvrière de Baixiangju
Pour comprendre Baixiangju, il faut remonter le temps, bien avant les escaliers vertigineux et les photos partagées en ligne. Il faut imaginer Chongqing couverte de fumée, de bruit, de fer chauffé à blanc. Une ville de l’arrière, devenue refuge et moteur, lorsque l’histoire l’a poussée à produire, coûte que coûte.
Dans le district de Jiulongpo, l’industrie a longtemps donné le rythme. Pendant la guerre sino-japonaise, Chongqing devient capitale provisoire, base arrière stratégique, ville-usine improvisée. Plus tard, l’industrialisation renforce encore ce rôle : chantiers navals, usines mécaniques, centrales électriques, ateliers disséminés le long du fleuve et sur les pentes. La ville travaille. La ville fatigue. La ville tient.
Baixiangju naît de cette nécessité-là : loger ceux qui font tourner la machine.
Lorsque les grands ensembles sont construits, notamment l’immeuble Baixiangju au début des années 1990, l’intention est claire. Il ne s’agit pas de prestige, ni de spéculation. Il s’agit de dignité. Offrir aux ouvriers des logements solides, lumineux, proches de leur lieu de travail. Un toit stable pour des vies rythmées par les quarts, la sueur, la répétition.

À l’époque, Baixiangju est un logement social de qualité. L’eau courante, l’électricité fiable, des espaces communs, des balcons pour respirer. On y élève des enfants, on y partage les repas, on y vieillit ensemble. Les escaliers résonnent des mêmes pas, jour après jour. La proximité n’est pas subie : elle est nécessaire. Elle crée des liens, des habitudes, une forme de solidarité silencieuse.
Ce n’est pas un hasard si, encore aujourd’hui, le quartier conserve cette impression de communauté dense. Baixiangju a été pensé pour le collectif.
Architecturalement, Baixiangju porte l’empreinte d’un modernisme sobre, hérité en partie des modèles soviétiques. Rien d’ornemental. Des façades simples, presque austères. Des lignes droites, fonctionnelles. Les balcons ne sont pas là pour la vue, mais pour l’usage : faire sécher le linge, prendre l’air, poser une chaise.
Les cours intérieures jouent un rôle essentiel. Elles laissent entrer la lumière, l’air, les voix. Elles sont des lieux de passage autant que de pause. L’architecture ne cherche pas à séduire, elle cherche à durer. À servir.

Aujourd’hui, cet héritage est parfois perçu comme vétuste. Le béton est marqué, les peintures s’écaillent, les rampes portent les traces de milliers de mains. Mais c’est précisément cela qui fait la singularité de Baixiangju. Chaque fissure raconte un usage. Chaque mur a été habité avant d’être regardé.
Baixiangju est la mémoire d'une ville ouvrière, inscrite dans le béton et les habitudes. Un patrimoine urbain discret, sans plaque ni musée, mais profondément ancré dans le quotidien. Ici, l’histoire ne se visite pas. Elle se monte à pied.
Le choc des transformations : entre patrimoine et modernité
Autour de Baixiangju, la ville a changé de rythme.
Depuis les hauteurs, on distingue les lignes de métro qui découpent désormais le paysage, les routes élargies, les centres commerciaux flambant neufs posés comme des balises de modernité. Chongqing avance vite, parfois trop vite pour ceux qui n’ont jamais quitté les escaliers. Les lignes 1 et 2 du métro passent à proximité, rapprochant le quartier du reste de la ville, mais apportant aussi un flux nouveau, constant, impatient.
Dans le district de Jiulongpo, les anciens paysages industriels ont peu à peu cédé la place à des tours de bureaux, à des centre-commerciaux climatisés, à des axes routiers pensés pour la vitesse plus que pour la rencontre. Baixiangju, lui, est resté là, inchangé en apparence, comme un îlot pris dans un courant trop fort. Le contraste est saisissant : à quelques mètres des façades marquées par le temps, le verre et l’acier reflètent un futur déjà entamé.

Depuis quelques années, Baixiangju est entré dans un autre monde : celui des réseaux sociaux.
La vue sur le téléphérique, les coursives suspendues, la sensation d’irréalité qu’offre ce labyrinthe vertical ont transformé le quartier en lieu culte. On vient pour la photo parfaite. On attend son tour. On cherche l’angle précis où la cabine du téléphérique semble frôler les balcons, où la ville se découpe comme une maquette.
Des files se forment parfois sur les plateformes les plus célèbres. Les téléphones se lèvent à l’unisson. Le quartier devient décor, cadre, arrière-plan.
Baixiangju, qui n’avait jamais cherché à être regardé, se retrouve soudain observé, commenté, partagé.
Cette notoriété est renforcée par la pop culture. Le quartier a servi de décor à des films et des séries, notamment « Les Jeunes de Feng Xiaogang », où ses immeubles et ses coursives apparaissent comme le symbole d’une Chine populaire, dense, traversée par l’histoire. À l’écran, Baixiangju devient une idée : celle d’un passé encore proche, mais déjà menacé.
Pour les habitants, il y a une forme de fierté à voir son quartier reconnu, admiré. Mais aussi une fatigue. Celle de devoir partager son palier avec des inconnus, de voir son quotidien devenir un spectacle. Les habitants historiques vieillissent. Beaucoup sont restés toute leur vie ici, attachés à ces murs, à ces escaliers qui ont accompagné chaque étape de leur existence.
En parallèle, de nouveaux résidents arrivent. Plus jeunes, plus mobiles. Quelques commerces « branchés » tentent de s’installer, attirés par la visibilité nouvelle du lieu. Les infrastructures, elles, peinent parfois à suivre : canalisations anciennes, espaces communs fatigués, entretien complexe d’un bâtiment aussi singulier.
La question se pose, sans jamais être formulée clairement : que faut-il préserver, et pour qui ?
Baixiangju est-il destiné à devenir un quartier-musée, figé dans une image populaire et photogénique ? Ou peut-il continuer à évoluer sans perdre ce qui le rend vivant — ses habitants, ses usages, son désordre habité ?
Entre patrimoine et modernité, Baixiangju avance sur une ligne étroite. Ni complètement en retrait, ni totalement absorbé par la ville standardisée. Un lieu où le passé n’est pas encore un souvenir, et où le futur n’a pas totalement pris ses droits.
Quel avenir pour Baixiangju ? Projets et scénarios
L’avenir ne descend pas d’un seul côté de la colline. Il hésite. Il observe. Il prend son temps. Le quartier se trouve aujourd’hui à la croisée de deux visions qui racontent, chacune à leur manière, le futur de Chongqing. Deux rythmes, deux imaginaires, qui se frôlent sans encore se rejoindre.
D’un côté, la ville regarde vers l’avant, vers la science, l’innovation, les grands projets capables de transformer un territoire en vitrine du 21e siècle.
De l’autre, une approche plus discrète, plus lente, tente de préserver ce qui existe déjà — les usages, les habitants, les couches invisibles du quotidien.
Baixiangju se tient exactement entre ces deux élans.
Dans le district de Jiulongpo, les plans sont ambitieux. La Ville Scientifique de l’Ouest promet un futur structuré par la technologie, la recherche, les infrastructures intelligentes. Nouvelles lignes de transport, pôles d’innovation, axes repensés pour fluidifier les déplacements. Le fleuve lui-même devient un enjeu stratégique : protection écologique, berges aménagées, création d’un « couloir zéro-carbone » censé concilier développement et durabilité.
Vu d’en haut, tout semble cohérent.
Mais à l’échelle de Baixiangju, cette vision pose une question : que devient un quartier ancien, dense, habité, lorsque la ville autour de lui change d’échelle ?
Le risque est connu : la démolition, la reconstruction, l’effacement progressif de ce qui ne rentre pas dans les nouvelles normes.
Ici, pourtant, une autre voie s’est frayée un passage.

Depuis quelques années, une vision alternative gagne du terrain. Portée par des chercheurs en design urbain, elle prône une micro-renovation. L’idée est simple : ne pas détruire ce qui fonctionne encore. Observer. Réparer. Améliorer sans effacer.
Cela signifie conserver l’essentiel : la structure, les circulations, les usages quotidiens. Transformer les anciens sites industriels voisins — une centrale électrique, une gare de fret — non pas en ruines spectaculaires, mais en lieux de mémoire vivante : musées, espaces d’exposition, commerces ancrés dans le quartier. Redonner une seconde vie sans changer d’âme.
L’un des aspects les plus singuliers de cette approche réside dans le rôle accordé aux habitants. Depuis 2022, Chongqing a déployé un système de « community planners ».
Plus de deux mille cinq cents architectes, urbanistes et designers, chargés non pas d’imposer des plans, mais de co-concevoir avec ceux qui vivent là.
Cela pourrait se traduire par de petites interventions : une façade rénovée sans être lissée, une cour intérieure rendue plus accueillante, une circulation améliorée. Des décisions prises lentement, parfois imparfaites, mais ancrées dans le réel. Loin des projets radicaux déconnectés du terrain.
L’avenir ne sera sans doute ni spectaculaire, ni immédiat. Il se construira par touches successives, par compromis, par discussions. La rénovation douce ne promet pas un futur flamboyant. Elle promet quelque chose de plus rare : la continuité.
Préserver Baixiangju, ce n’est pas le figer. C’est accepter qu’un quartier ancien, marqué, imparfait, puisse encore évoluer sans renier ce qu’il est. Entre la tentation du neuf et la fidélité au vécu, Baixiangju esquisse une autre manière de penser la ville — plus humble, plus humaine, profondément habitée.
En quittant Baixiangju, je n’ai pas eu l’impression de laisser derrière moi un quartier. Plutôt un rythme. Ici, Chongqing se reflète sans filtre, avec ses couches superposées, ses contradictions, ses élans et ses fatigues.
Baixiangju raconte tout à la fois. Le passé industriel et les vies ouvrières accrochées au béton. Le présent pressé, les regards extérieurs, les images qui circulent plus vite que les pas. Et cet avenir encore incertain, tiraillé entre l’effacement et la réparation. Rien n’y est tranché. Tout y cohabite, parfois maladroitement, mais toujours humainement.
Si vous venez à Baixiangju, ne vous contentez pas de lever l’objectif.
Marchez. Montez. Redescendez. Perdez le nord. Échangez quelques mots, même maladroits. Regardez le linge sécher, les marches s’user, les gens passer sans se presser. C’est là, dans ces détails presque invisibles, que la ville bat encore. Baixiangju ne se visite pas vraiment.
Il se traverse lentement. Et dans ce détour imprévu, il murmure peut-être l’essentiel : une ville n’est jamais faite seulement de bâtiments, mais de ceux qui continuent, malgré tout, à l’habiter.
