Le 24 octobre, la Chine fête ses programmeurs. Une date choisie pour le nombre 1024, cher aux informaticiens, et célébrée à coups de cadeaux, de mèmes et d’autodérision par ceux qui se surnomment les « paysans du code ».
J'ai passé une bonne partie de ma vie professionnelle dans l'informatique, en France. Je n'ai pourtant jamais entendu un collègue souhaiter une bonne fête des programmeurs. L'idée ferait probablement sourire à la machine à café.
En Chine, le 24 octobre, c'est autre chose. Des entreprises du numérique distribuent des cadeaux, organisent des concours, réunissent leurs équipes autour de conférences ou de repas. Les réseaux sociaux se remplissent de plaisanteries sur les chemises à carreaux, les bugs et les cheveux qui tombent. Une journée entière pour célébrer celles et ceux qui écrivent le code.
Le plus curieux est peut-être le surnom que beaucoup de développeurs chinois se donnent : 码农 (mǎnóng), les « paysans du code ». Un nom modeste, presque dépréciatif, pour une profession au cœur de la transformation numérique du pays.
Entre les hommages des entreprises et cette autodérision, il y a une histoire qui dépasse largement l'informatique.
Pourquoi le 24 octobre est-il la fête des programmeurs en Chine ?
Pour qui travaille dans l'informatique, 1024 est un nombre familier. C'est 2 puissance 10, une puissance de deux que l'on retrouve notamment dans le calcul des capacités de mémoire : 1 024 octets. dans l’usage courant, on dit qu’un kilooctet vaut 1 024 octets ; la norme stricte parle de kibioctet. Le 24 octobre, qui s’écrit 10/24 dans l’ordre mois/jour utilisé en Chine, est donc devenu un clin d'œil entre initiés.

En Chine, d’autres dates se sont également chargées d’un sens particulier. Le 11 novembre, 双十一 (shuāng shíyī), était une fête des célibataires avant de devenir un rendez-vous majeur du commerce en ligne. Le 20 mai, 520 (wǔ èr líng), évoque par sa sonorité 我爱你 (wǒ ài nǐ), « je t'aime ».
Le 1024 appartient à cette famille de nombres qui finissent par raconter quelque chose. Sauf qu'ici, la plaisanterie s'adresse d'abord aux informaticiens.
La journée n'est pas un jour férié. Elle s'est popularisée dans les années 2010, notamment grâce à une campagne lancée en 2015 par l'organisme de formation informatique 传智播客 (chuánzhì bòkè), devenu 传智教育 (chuánzhì jiàoyù). Son mot d'ordre était plutôt inattendu : 拒绝加班 (jùjué jiābān), « refuser les heures supplémentaires ». Les promoteurs de la fête invitaient les développeurs à quitter leur bureau à l'heure, au moins ce jour-là. L'organisme retrace encore cette campagne sur son site1.
C'était une façon de remercier ces travailleurs, mais aussi de rappeler qu'ils avaient une vie en dehors de leurs écrans. Une origine à garder en tête lorsqu'on voit ce que le 1024 est devenu.
Pourquoi les développeurs chinois se surnomment-ils « paysans du code » ?
Le terme ordinaire pour « programmeur » est 程序员 (chéngxùyuán). Sur Internet, on le transforme parfois en 程序猿 (chéngxùyuán) : le dernier caractère, qui se prononce de la même façon, signifie « singe ». Mais le surnom le plus révélateur est sans doute 码农 (*mǎnóng*) : 码, le code ; 农, le paysan.
Le paysan, dans cette comparaison, n'est pas seulement celui qui travaille dur. C'est aussi celui qui produit, sans forcément décider.
Le développeur peut passer ses journées à assembler des fonctions, reprendre le travail d'un autre, corriger des erreurs, répondre à des demandes dont il n'a pas fixé les objectifs. Une activité intellectuelle, certes, mais parfois répétitive et étroitement encadrée.

La chercheuse chinoise Sun Ping a étudié cette identité professionnelle à partir d'entretiens menés auprès de développeurs de petites entreprises de Shenzhen. Dans une étude publiée en 2018 et reprise par Huxiu2, elle montre que le mot mǎnóng exprime à la fois un sentiment de compétence, la pression du travail et une position relativement subalterne dans l'industrie numérique. Ses observations concernent surtout de petites sociétés ; elles ne décrivent pas à elles seules tous les métiers de la tech chinoise.
L'humour prolonge cette manière de se raconter. La chemise à carreaux fait figure d'uniforme imaginaire. La calvitie précoce, devient la preuve qu'on a trop longtemps cherché des bugs. Le métier se donne ses personnages et ses signes de reconnaissance, comme beaucoup d'autres professions.
On pourrait n'y voir qu'une collection de blagues. Mais ces images permettent aussi à des personnes aux parcours très différents de se reconnaître : l'ingénieur bien payé d'un grand groupe, le jeune diplômé arrivé à Hangzhou, le salarié d'une petite entreprise de sous-traitance à Shenzhen. Tous ne vivent pas la même réalité. Tous peuvent comprendre la plaisanterie.
Comment les géants de la tech chinoise célèbrent le 1024
Les entreprises ont rapidement compris l'intérêt de cette fête. Un cadeau ou une journée d'animations permet de remercier les équipes, de renforcer leur sentiment d'appartenance et, parfois, de mettre en avant les technologies de la maison.
En 2024, Sina Tech a enquêté sur les célébrations organisées dans les grandes entreprises chinoises3. Tencent prévoyait des tirages au sort et des cadeaux ; Baidu mettait en avant ses ingénieurs lors d'un événement interne ; Huawei profitait de la date pour réunir des développeurs autour de son écosystème logiciel. À Changsha, le 1024 a également pris la forme d'un grand rendez-vous consacré à l'industrie numérique.

Mais le reportage de Sina Tech rapportait aussi des réactions beaucoup moins enthousiastes. Certains salariés appréciaient cette reconnaissance. D'autres avaient presque oublié la fête de l'année précédente. Un développeur faisait remarquer, en substance, que les cadeaux ne diminuaient pas la quantité de travail à accomplir. Voilà toute l'ambiguïté du 1024 : une journée née, en partie, de l'idée qu'il faudrait moins travailler est devenue pour les entreprises une occasion de communiquer sur ceux qui travaillent.

Derrière la fête des programmeurs : le 996 et la crise des 35 ans
Derrière les plaisanteries, il y a deux inquiétudes bien connues dans le secteur technologique chinois.
La première tient en trois chiffres : 996. Travailler de 9 heures à 21 heures, six jours sur sept. Ce rythme n'a jamais concerné tous les développeurs, mais il a suffisamment marqué les entreprises du numérique pour devenir un symbole de leurs excès.
En 2019, des informaticiens ont lancé sur GitHub le projet 996.ICU : à force de travailler en 996, disaient-ils, on risque de finir en soins intensifs.
La contestation utilisait l'outil même sur lequel ils échangeaient du code. Reuters racontait alors comment cette protestation s'était propagée4. En 2021, les autorités judiciaires chinoises ont rappelé que ce régime d'heures supplémentaires était illégal5. Cela n’a pas fait disparaître la culture des longues journées, même si certaines entreprises ont depuis cherché à la limiter.

La seconde inquiétude s'appelle la « crise des 35 ans » (35岁危机, sānshíwǔ suì wēijī). Dans un secteur où les compétences évoluent vite, où les nouveaux diplômés arrivent chaque année et où les entreprises cherchent à maîtriser leurs coûts, certains salariés redoutent de devenir trop chers ou moins désirables aux yeux des recruteurs. Cette difficulté dépasse d'ailleurs la tech : en 2025, Caixin consacrait une longue enquête au seuil des 35 ans sur le marché du travail chinois6.
Il serait pourtant trompeur de résumer la vie des programmeurs chinois à ces deux problèmes. Pour beaucoup, l'informatique reste une voie de réussite : un métier qualifié, des perspectives d'évolution, parfois la possibilité de quitter une petite ville pour bâtir sa vie dans une métropole. D'autres aiment sincèrement la difficulté technique, le travail en équipe ou la satisfaction de voir fonctionner ce qu'ils ont conçu. Entre un ingénieur expérimenté d'un grand groupe et un salarié chargé de tâches répétitives dans une petite société, les écarts peuvent être considérables.
La fatigue et la fierté coexistent. Peut-être est-ce aussi pour cela que le surnom de « paysan du code » tient si bien : on peut s'en servir pour se moquer de son travail, tout en étant fier de savoir le faire.

Les « paysans du code », travailleurs invisibles de la Chine numérique
Quand nous voyageons en Chine avec nos enfants, il y a une scène qui revient à chaque séjour. Dans une petite gargote de Shenyang, on commande des bols de nouilles. Pour payer, il suffit de scanner le QR code scotché sur le comptoir. Plus tard, on réserve un train à grande vitesse, on appelle un taxi ou on achète un billet de musée depuis un téléphone. Tout paraît simple, presque évident.
Les visiteurs français sont souvent frappés par cette fluidité. Ils y voient la puissance technologique chinoise, les grandes plateformes, l'avance prise dans certains usages. Il est plus rare qu'ils pensent à la foule de gens qui a rendu ces gestes possibles : ceux qui ont conçu les applications, raccordé les systèmes de paiement, testé les parcours, corrigé les bugs et continuent à réparer ce qui ne fonctionne pas.
Quand le QR code marche, personne ne remarque le travail derrière lui. On ne le voit que lorsqu'il échoue.
Le 24 octobre, les entreprises remercient leurs développeurs. Certains reçoivent un cadeau, d'autres échangent quelques plaisanteries, beaucoup poursuivent leur journée ordinaire. Le lendemain, dans la gargote de Shenyang, quelqu'un scannera de nouveau le QR code pour payer ses nouilles.
La Chine a donné une fête à ceux qui construisent son quotidien numérique. Eux se sont donné le nom de paysans. Entre les deux se trouve une bonne part de l'ambivalence de leur métier.
Références




