Le 996 c'est travailler de 9h à 21h, 6 jours sur 7. En Occident, ces trois chiffres suffisent à faire un procès. Et si le procès se trompait de sujet ?
Il est 18h30 dans une entreprise de la tech, à Hangzhou ou à Shenzhen. Un expatrié français vient d'arriver dans l'équipe ; il pense que la journée touche à sa fin. Ses collègues chinois lui proposent d'aller « chercher à manger ».
Il s'imagine une pause, peut-être un restaurant. Dehors, chacun récupère sa boîte à emporter ou le sac d'un livreur. Quelques minutes plus tard, tout le monde est de retour devant son écran. On mange vite. Puis le travail reprend, comme s'il ne s'était jamais interrompu. La journée se terminera vers 21h, peut-être 22h.
Cette scène se répète chaque soir dans bien des bureaux de la tech chinoise. Ce qui les surprend, ce n'est pas tant la longueur de la journée que son apparente évidence. Le dîner s'est simplement déplacé à l'intérieur du travail.
Et pourtant, ce n'est pas seulement une histoire de contrainte. En descendant chercher les repas ensemble, en plaisantant quelques minutes dans l'ascenseur, ces collègues entretiennent aussi une forme de camaraderie. Le bureau est devenu un lieu où l'on travaille, mais aussi où l'on vit.
Gardez cette image. Elle contient déjà presque tout, y compris ce que la Chine a commencé à démonter en 2025.
Le 996 n'est pas qu'un nombre d'heures
Vu de France, le 996 se résume à une série de chiffres, et ces chiffres appellent un verdict : trop d'heures, donc scandale. On s'indigne, on cite un patron milliardaire, on referme le dossier. Jack Ma, le fondateur d'Alibaba, a d'ailleurs offert la formule parfaite pour ce procès en défendant publiquement, en 2019, l'idée que pouvoir travailler en 996 était un immense bonheur
1. La citation a fait le tour du monde.
Elle rassure, parce qu'elle désigne un coupable.

Les chiffres, pourtant, ne sont pas le sujet. La durée réelle du travail en Chine se situe d'ailleurs loin des deux caricatures, celle de l'enfer permanent comme celle du déni. : les données officielles citées par Reuters2 donnent une moyenne de près de 49 heures par semaine début 2025, en hausse continue, portée par un sentiment d'insécurité qui pousse les salariés à en faire plus, pas moins.
La vraie question, celle que pose la scène du dîner, est ailleurs : pourquoi des gens que personne ne force, au sens strict, retournent-ils d'eux-mêmes à leur poste ? Pour y répondre, il faut lâcher le chronomètre et remonter d'une génération.
La génération qui a mangé l'amertume
Il y a en chinois une expression que j'entend souvent : 吃苦 (chī kǔ), « manger l'amertume ». Endurer, encaisser, tenir. La génération qui a construit la Chine moderne a mangé l'amertume, et ce pari a été tenu. Ceux qui ont travaillé dur dans les années 1980, 1990, 2000 ont vu le niveau de vie bondir, l'éducation s'ouvrir, la santé s'améliorer, des familles entières passer du dénuement à l'appartement en ville. Le sacrifice a payé. Réellement.

Cette génération transmet donc à ses enfants, comme un acte d'amour et de bon sens, la seule stratégie qu'elle ait vue fonctionner : travaille dur, endure, tu seras récompensé. Elle ne ment pas ; elle décrit fidèlement le monde qu'elle a connu. De son côté, un patron comme Jack Ma, quand il vante le 996, applique lui aussi une recette qui a changé la vie de centaines de millions de personnes.
Personne, dans cette histoire, ne raconte de mensonge. C'est le monde qui a bougé sous le contrat.
Car les enfants exécutent, fidèlement, le programme de leurs parents ; mais ils font tourner ce vieux logiciel sur un matériel qui a changé. Le marché du travail, hier en expansion, s'est mis à saturer. Et sur un marché saturé, travailler dur ne suffit plus : il faut travailler mieux que le voisin. Le problème, c'est que le voisin fait le même calcul.
Le neijuan : l'involution expliquée par un stade
Imaginez un stade. Tout le monde est assis, tout le monde regarde le match. Quelqu'un, devant, se lève pour mieux voir. Aussitôt, celui juste derrière ne voit plus rien ; il doit se lever à son tour. Puis le suivant, puis toute la rangée, puis le stade entier. À la fin, tout le monde est debout, personne ne voit mieux qu'au départ, et chacun est fatigué de tenir sur ses jambes pour un spectacle qu'il regardait très bien, assis.
C'est le neijuan (内卷), l'« involution » : une compétition où l'effort supplémentaire de chacun ne fait que relever le seuil que tous les autres doivent désormais atteindre. On court de plus en plus vite pour rester à la même place.

Le mot a une histoire précise. Emprunté au vocabulaire de l'anthropologie (Clifford Geertz, décrivant des rizières indonésiennes toujours plus travaillées pour des rendements stagnants), il n'existait quasiment pas dans le langage courant chinois avant 2020 ; il a explosé cette année-là, incarné par une image virale, celle d'un étudiant de l'université Tsinghua pédalant à vélo, l'ordinateur portable ouvert sur son guidon, aussitôt surnommé « le roi de l'involution »3.
Cinq ans plus tard, le neijuan s'est imposé comme le mot de l'année en Chine.
Le point important, celui que la caricature occidentale rate, est là : dans le stade, il n'y a pas de méchant. Personne n'a ordonné à la foule de se lever. Le mécanisme se génère horizontalement, chacun réagissant rationnellement au geste de son voisin. Le 996 fonctionne moins comme une contrainte imposée d'en haut que comme un piège collectif qui se referme tout seul. C'est pour cela qu'on y retourne de son propre pas, à l'heure du dîner.
Mais attention : que le piège soit horizontal ne le rend pas indolore. Il rend la souffrance plus difficile à nommer, car il n'y a personne à accuser, et cette fatigue n'a rien d'abstrait. Elle est physique : nuits tronquées, repas avalés en cinq minutes, rendez-vous médicaux repoussés. La Chine a même un mot pour son extrémité, 过劳死 (guòláosǐ), « la mort par surmenage ».

Fin 2020, la mort d'une employée de Pinduoduo4, âgée d'une vingtaine d'années, effondrée à 1h30 du matin en rentrant du travail, est devenue le symbole national de cette usure. Aucune autopsie n'a établi le lien, mais le pays entier l'a fait à sa place, et les autorités de Shanghai ont ouvert une enquête sur les conditions de travail de l'entreprise.
Le neijuan n'est pas qu'une métaphore de stade ; des corps en sortent épuisés.

Peur et espoir : ce qui pousse les Chinois au 996
Reste à comprendre ce qui alimente la course. Deux forces : l'une pousse, l'autre tire.
La peur pousse. Refuser les heures supplémentaires, c'est risquer de passer pour peu impliqué ; et sur un marché saturé, retrouver un poste équivalent est difficile. Cette peur a même un âge précis. On parle en Chine de la « malédiction des 35 ans » (35岁危机), ce seuil où l'on devient trop cher et jugé moins malléable que les jeunes diplômés, plus dociles et moins bien payés. Passé cet âge, dans la tech, beaucoup redoutent d'être remerciés. La course, alors, n'est plus pour gagner ; elle est pour ne pas tomber.

L'espoir tire. Beaucoup acceptent ce rythme en y voyant un investissement : ils misent sur la promotion, la reconnaissance, la rémunération qui suivra. Et les heures supplémentaires sont souvent payées : travailler plus pour gagner plus, pour l'appartement, pour le mariage, pour l'enfant qui coûte de plus en plus cher. Le sacrifice garde un sens tant que la promesse tient debout.
Le 996 n'est donc ni une pure contrainte subie, ni un choix librement consenti. C'est un système qui tient parce que la crainte et l'espoir se renforcent l'un l'autre. Retirez l'un des deux, l'édifice vacille.
La face, ou pourquoi la peur déclassement est si forte
Il manque une pièce. Tout ce que je viens de décrire pourrait rester une simple anxiété économique, la crainte du chômage et le calcul du crédit. La peur du déclassement, après tout, existe partout. Mais en Chine, la face (面子, miànzǐ) lui donne une forme particulière. Il ne crée pas cette peur ; il la convertit en quelque chose de plus intime.
La frontière entre classe moyenne et classe populaire y est vécue comme fragile, réversible. Le statut ne se possède pas une fois pour toutes ; il se tient, sous le regard des autres. Perdre son emploi, c'est risquer bien plus qu'un revenu : c'est risquer la honte, devant la famille, devant les collègues, devant des parents qui, eux, avaient mangé l'amertume et réussi.

Un ami chinois m'a raconté que, licencié à 34 ans, il a continué pendant deux mois à se lever à 7h et à prendre le métro. Pour chercher du travail, oui, mais ce n'était pas la vraie raison. C'était pour que sa mère, avec qui il vivait, ne le voie pas rester à la maison. Elle aurait eu honte pour moi
, m'a-t-il dit, et j'aurais eu honte qu'elle ait honte.
Voilà ce que le face ajoute au chômage : un homme qui prend un métro vide pour ne pas infliger sa honte à sa mère. C'est ce ressort, invisible sur une fiche de paie, qui ramène aussi les collègues de l'expatrié à leur poste après le dîner.
Les gagnants et les perdants du 996 sont souvent les mêmes
On voudrait un récit simple, avec ses victimes et ses profiteurs. Le 996 n'en offre pas. Ce qu'il offre est plus troublant : les gagnants et les perdants sont souvent les mêmes.
La génération de l'amertume a gagné, parce qu'elle avait la croissance en face de son effort. L'actuelle fournit le même effort et hérite de la saturation. Et à l'échelle d'une seule vie, la même personne gagne et perd d'un même mouvement : celui qui décroche enfin l'appartement gagne le statut et perd une décennie ; celui qui se lève dans le stade gagne trois secondes de vue et perd le repos.
Il n'y a pas deux camps. Il y a un seul mouvement, qui donne et qui prend en même temps.
C'est en cela que le 996 s'est retourné contre ceux-là mêmes qu'il devait servir : non par la faute de quelqu'un, mais parce qu'un pari gagnant a survécu aux conditions qui le rendaient gagnant.
Pourquoi le 996 recule en Chine depuis 2025
C'est ici que l'histoire bascule, sous nos yeux, et par deux bouts à la fois. Le plus étonnant, c'est que ces deux bouts n'ont presque rien à voir l'un avec l'autre.
Par le haut, l'État. La règle existait depuis longtemps : en août 2021, la Cour populaire suprême, avec le ministère du travail, avait [jugé le 996 contraire au droit du travail5. Longtemps restée lettre morte, elle est désormais appliquée. En mars 2025, un plan d'action du Conseil des affaires d'État a pressé les autorités locales de mieux protéger le droit au repos.

Ce plan visait d'abord à relancer la consommation. Le raisonnement de Pékin est limpide, et un responsable cité par China Daily6 le formule presque tel quel : alléger la charge de travail peut soutenir la consommation et relever le taux de mariage.
Une population qui travaille de 9h à 21h ne dépense pas, ne sort pas, ne fait pas d'enfants. Le 996, hier moteur de croissance, est devenu un frein pour une économie qui a désespérément besoin que ses habitants vivent, et donc consomment. Les grandes entreprises ont suivi, pour montrer patte blanche : Tencent fait partir ses salariés à 18h, DJI ferme ses bureaux à 21h, Haier est passé à la semaine de cinq jours, et Midea, le 10 mars 2025, a fixé le départ à 18h207 en interdisant, précisément, de revenir à son poste après le repas.

Par le bas, la société. Une partie de la jeunesse démonte le même pari, mais pour une raison inverse : la lassitude. Elle ne croit plus tout à fait à l'équation « travail dur égale réussite » et cherche à respirer. C'est le mouvement du tangping.
En haut, un calcul macroéconomique et démographique ; en bas, une fatigue existentielle. Le même geste, desserrer l'étau, commandé par deux mondes qui ne se parlent pas.
Et pour finir de dissoudre le confortable récit du bourreau et de la victime, un paradoxe. Quand des entreprises ont réduit les heures, une partie des salariés l'a mal vécu. Non par masochisme, mais par calcul : les heures supplémentaires étaient un revenu, et ce revenu était déjà engagé, dans un crédit immobilier, un projet de mariage, un plan de vie.
Les protéger contre le 996, c'était parfois les priver d'un argent qu'ils avaient dépensé d'avance. C'est le signe le plus troublant du basculement : le système a rendu le sacrifice si nécessaire qu'on ne peut plus l'arrêter sans douleur.

DeepSeek, le contre-exemple qui dérange
Tout le raisonnement du 996 repose sur une intuition jamais questionnée : plus d'heures, plus de résultats. Et si cette intuition était fausse ?
Début août 2026, une transcription d'une longue discussion interne, obtenue par Tencent Technology, a révélé les propos du fondateur de DeepSeek, Liang Wenfeng8. La start-up d'intelligence artificielle de Hangzhou, valorisée autour de 60 milliards de dollars trois ans après sa création, est le succès chinois le plus retentissant du moment.

Or, explique Liang, ses équipes ne font globalement pas d'heures supplémentaires, n'ont pas d'objectifs chiffrés imposés, et ne sont, dit-il, dirigées par personne. Sa raison est simple : la recherche a besoin d'un environnement détendu, et l'on ne trouve rien d'intéressant quand on est pressé. La moitié du temps de travail, ajoute-t-il, n'est même pas allouée à des tâches définies.
Autrement dit, l'entreprise chinoise qui a le plus impressionné la planète ne s'est pas bâtie sur le 996 ; elle s'est bâtie contre lui.
Ce qui renvoie dos à dos la caricature occidentale et le discours de Jack Ma : le volume horaire n'était peut-être jamais la vraie variable.
Et voici l'ironie que l'histoire réserve à ceux qui aiment les leçons simples. Au moment précis où la Chine démonte le 996, une partie de la Silicon Valley se met à l'importer9, vantée par des investisseurs comme la nouvelle discipline gagnante. Les deux mondes se croisent en sens inverse, chacun persuadé que l'herbe de l'autre est plus verte, sans voir qu'ils cherchent peut-être la même chose : un sens à donner à leurs journées.
Le 996 disparaît : que reste-t-il ?
Revenons une dernière fois à la scène du début, ce bureau où l'on rapportait les boîtes à emporter pour manger ensemble devant les écrans, avant d'enchaîner jusqu'à 22h. C'est très exactement ce geste que Midea a interdit en mars 2025 : défense de revenir à son poste après le repas. Ce que l'expatrié observait comme une évidence est devenu, en quelques années, l'exemple de ce qu'il ne faut plus faire.
On y gagne des heures, et c'est heureux. Reste une question que personne, en Chine, ne sait trancher. Dans ces bureaux que l'on quitte désormais à 18h20, on avait aussi noué des amitiés, une camaraderie de tranchée, un lien qui n'était pas rien. Quand un pays démonte le pari sur lequel il s'était construit, on sait ce qu'il range au vestiaire. On ne sait pas encore ce qu'il met à la place.
Références




