En Chine, un message tard le soir n'a rien d'une intrusion. La frontière entre travail et vie privée y existe pourtant, aussi nette qu'en France ; elle se trace simplement ailleurs, dans la relation plutôt que dans l'horloge. De ce petit décalage naissent à la fois le confort d'une disponibilité qui circule et, à l'autre bout, la fatigue.
Un dimanche soir, vers vingt heures, nous parlons avec mon épouse Haixia de la répétition de guitare de notre fils Alex, prévue la semaine suivante. Nous avons un doute sur l'horaire et le lieu. Sans hésiter, elle me tend son téléphone.
Envoie un message au professeur.
Je reste immobile.
Maintenant ?
Elle me regarde, surprise.
Ben oui.
Je bloque. Nous sommes dimanche soir. J'imagine le professeur à table, en famille, peut-être déjà en train de préparer sa semaine. Lui écrire à cette heure-là me donne l'impression d'empiéter sur quelque chose qui lui appartient.
Haixia, elle, ne comprend pas ma réaction ; elle ne voit tout simplement pas où est le problème. Pourtant, elle vit en France depuis plus de vingt ans.
En Chine, la frontière entre travail et vie privée est relationnelle
Lorsqu'on parle du travail en Chine, une idée revient sans cesse : les Chinois travailleraient davantage que les Français. Il suffit pourtant de vivre un peu entre les deux pays pour comprendre que la question est mal posée.
Bien sûr, certaines personnes travaillent énormément en Chine. Le fameux « 996 » (de 9 heures à 21 heures, 6 jours par semaine) existe bel et bien. Mais réduire le rapport chinois au travail à un nombre d'heures, c'est passer à côté de l'essentiel. La différence n'est pas seulement quantitative, elle est culturelle.
En France, nous protégeons d'abord le droit de ne pas être sollicités. Recevoir un message professionnel un dimanche soir est souvent perçu comme une intrusion, même lorsqu'aucune réponse immédiate n'est attendue. Le simple fait de faire entrer le travail dans un moment privé suffit à créer un léger malaise.

En Chine, la logique est souvent différente. Ce qui compte d'abord, c'est que la relation reste fluide. Le message peut partir maintenant ; la réponse viendra demain, dans deux heures, ou lorsque la personne sera disponible. Avoir été sollicité n'est pas forcément vécu comme une atteinte à son espace personnel.
Ce n'est pas que la frontière n'existe pas ; elle passe simplement ailleurs. J'ai décrit, à propos de l'espace privé et de la vie en public, comment la limite entre soi et les autres correspond au lien qui me situe par rapport à eux. La même grammaire gouverne le temps.
Ce qui décide si un message est déplacé, ce n'est pas l'heure qu'il est, c'est la nature de la relation.
Pourtant, Alex prend des cours avec ce professeur depuis six ans ; ce n'est pas un inconnu, une forme de relation existe. Et malgré cela, écrire un dimanche soir le range d'office, dans mon esprit, parmi les prestataires qu'on ne dérange qu'aux heures ouvrables ; ce classement est une frontière que je trace, moi, autour de l'horloge. Haixia ne la trace pas là. Une fois la relation installée, le canal reste ouvert, et l'heure cesse d'être la question.

Être joignable hors des heures de bureau : une disponibilité réciproque
Après cette discussion, je me suis surpris à penser à d'autres situations. Je n'écrirais jamais à mon plombier un dimanche soir ; dans mon esprit, son dimanche lui appartient. Haixia ne raisonne pas ainsi. Pour elle, envoyer un message ne retire rien à personne ; elle transmet une information, et chacun reste libre d'y répondre quand il le souhaite.
La nuance paraît minuscule ; elle change pourtant beaucoup de choses.
On la retrouve au restaurant que tient Haixia. Le centre commercial où elle travaille ferme à 20 heures. Dans les enseignes voisines, à 20 heures, tout le monde est déjà parti, tout est rangé depuis un moment. Avec ses salariées, elles servent parfois des clients à 20 heures, parce qu'elles trouvent naturel de ne pas renvoyer quelqu'un qui arrive à la dernière minute. À l'inverse, il arrive régulièrement que l'une d'elles règle une démarche personnelle en pleine journée, sans que personne compte les minutes.


Le temps circule dans les deux sens. Le travail déborde parfois sur la vie privée, mais la vie privée déborde tout autant sur le travail. L'équilibre ne repose pas sur une séparation stricte ; il repose sur une forme de réciprocité implicite.
Vu depuis la France, cette disponibilité peut sembler pesante. Vue depuis la Chine, notre manière de tout compartimenter peut paraître étonnamment rigide. C'est là que j'ai commencé à douter de mon premier réflexe.
Droit à la déconnexion en France, fluidité en Chine : le prix de chaque modèle
En France, cette frontière n'est pas seulement une pudeur personnelle ; elle est défendue collectivement. À une réunion de parents d'élèves, la directrice de l'école des enfants insistait sur un point qui lui tenait à cœur : pas de message aux enseignants après 20 heures en semaine, rien le week-end. Ce n'était pas son opinion, c'était une règle.
La loi elle-même a fini par l'inscrire : depuis 2017, les salariés disposent d'un droit à la déconnexion1 (loi du 8 août 2016, article L2242-17 du Code du travail), qui oblige les entreprises d'une certaine taille à protéger les temps de repos contre les sollicitations numériques.

Ce droit protège quelque chose de précieux : la possibilité de couper, de respirer, de retrouver un espace qui n'appartient ni au patron, ni au client, ni au parent d'élève. Mais cette protection a un coût. Une question qui pourrait se régler en trente secondes attendra parfois le lundi matin ; une décision restera suspendue tout le week-end. Personne n'y voit un dysfonctionnement : ce délai est le prix accepté d'une frontière jugée nécessaire.
En Chine, le prix est différent. Les choses avancent souvent plus vite parce que les échanges circulent en continu ; mais cette fluidité suppose d'accepter davantage d'interruptions. Chaque société protège quelque chose. Chaque société renonce aussi à autre chose.
Le 996 et le tang ping : quand la disponibilité devient un piège
Un soir, à Shenyang, nous dînons avec des cousins de Haixia, la quarantaine, salariés. Au milieu du repas, sa cousine reçoit un message sur WeChat. Elle y répond en quelques secondes, repose son téléphone et reprend la conversation. Rien, dans son geste, ne trahit la moindre contrariété.
Plus tard, Haixia me glisse que le message venait de son supérieur, et qu'en Chine, ne pas y répondre serait plutôt mal vu.

C'est par ce genre de scène, banale, que l'on comprend le 996 sans le caricaturer. On présente souvent ce système comme la preuve que les Chinois seraient prêts à tout sacrifier pour travailler ; la réalité est plus enchevêtrée. Ce système ne tombe pas du ciel : il pousse sur ce terrain déjà perméable, où la frontière entre le travail et le reste de la vie est floue.
La disponibilité qui rend naturel un message entre proches vaut aussi, un cran plus haut, face au supérieur.
La plupart du temps, comme chez la cousine de Haixia, cela se règle en quelques secondes, sans drame. Mais l'attente, elle, est bien là ; et c'est cette même attente qui, sous une pression plus forte, peut parfois se refermer comme un piège. Le patron écrit à 23 heures ; le salarié répond aussitôt ; puis cela devient la norme. La qualité et le défaut ont la même racine : ce qui facilite la relation facilite aussi les abus.

Il ne faut pas non plus y voir seulement une contrainte subie. Beaucoup acceptent ce rythme comme un investissement : l'espoir d'une promotion, d'une meilleure rémunération, une sorte de contrat tacite où le sacrifice d'aujourd'hui prépare la réussite de demain. S'y ajoute une question de statut ; travailler dur, c'est aussi tenir son rang et préserver la face (面子, miànzǐ), tant le travail reste, plus qu'en France peut-être, une part de l'identité.
Mais ce contrat tient moins bien qu'avant : pour la génération des parents, l'effort finissait par payer ; beaucoup de jeunes n'y croient plus, et c'est ce désenchantement, autant que la fatigue, qu'exprime le tang ping (l'art de « se coucher à plat »), ce retrait par lequel une partie de la jeunesse refuse la course.
La critique n'est d'ailleurs pas seulement individuelle, ni importée du regard occidental ; elle est vive à l'intérieur même du pays. En août 2021, la Cour suprême populaire et le ministère des Ressources humaines ont jugé le 996 illégal2, en rappelant les limites du droit chinois (8 heures par jour, 44 heures par semaine). Que la plus haute juridiction du pays ait tranché en ce sens montre que cette porosité est contestée chez elle, et pas seulement observée de loin. Ce ne sont pas seulement des horaires que l'on conteste, c'est une manière entière d'organiser les relations.

Les Chinois travaillent-ils vraiment plus que les Français ?
Le piège serait alors de conclure que les Chinois seraient plus travailleurs, ou que les Français protégeraient mieux leur confort. Je ne crois ni l'un ni l'autre. Compter les heures ne suffit pas à comprendre une culture.
Ce qui change, c'est la définition implicite de ce que chacun tient pour normal. Un modèle a choisi de protéger la personne contre le travail, et sa cloison c'est une conquête arrachée au fil du temps. L'autre a choisi de fondre la personne et le travail dans un même mouvement. Deux arbitrages, deux contreparties. L'un gagne en repos ce qu'il perd en fluidité ; l'autre gagne en fluidité ce qu'il perd en tranquillité.

Il faut aussi rester prudent sur ce que je peux réellement observer. Mon regard est celui d'une famille franco-chinoise vivant à Bordeaux, entourée en grande partie d'entrepreneurs chinois de la restauration. Cette réalité n'est évidemment pas toute la Chine, et les diasporas commerçantes travaillent énormément partout dans le monde, chinoises ou non. Ce que je vois au restaurant tient donc peut-être autant à la condition de l'entrepreneur immigré qu'à une culture nationale.
Le reconnaître ne retire rien à l'intuition de départ. Le SMS du dimanche soir ne parlait pas d'ardeur au travail ; il parlait de deux manières de tracer une frontière.
Deux façons d'habiter le temps de travail
Finalement, je n'ai pas envoyé le message ce dimanche soir ; je l'ai envoyé le lundi matin. Le professeur m'a répondu dans l'après-midi, et l'affaire s'est arrêtée là.
Ma réflexion, elle, a continué. Longtemps, j'ai cru que cette histoire parlait de savoir-vivre. Aujourd'hui, j'y vois surtout deux façons d'habiter le temps. L'une protège le repos et ralentit parfois les choses ; l'autre fluidifie les échanges et expose à ne jamais décrocher. Ce qui m'intéresse n'est pas de désigner un vainqueur, mais de comprendre pourquoi chacun trouve son propre modèle si évident.
Les catégories que je croyais universelles ne disparaissent pas quand on passe d'un pays à l'autre. Elles changent simplement de contour.
Références




