Huawei, Tencent, Alibaba, ByteDance, Meituan, DeepSeek et les autres. Pourquoi chacune existe, ce qui les a fait basculer, et ce qui les rend incontournables.
Quand on parle de la tech chinoise, on parle souvent de copies, de surveillance ou d'applications qui envahissent nos téléphones. On cherche aussi leurs équivalents occidentaux : Alibaba serait l'Amazon chinois, Tencent le Facebook chinois, Xiaomi l'Apple chinois.
Ces comparaisons permettent de situer rapidement une entreprise. Mais elles racontent rarement pourquoi elle est née, ni ce qu'elle raconte de la société qui l'a vue grandir.
Derrière ces entreprises se cachent des questions beaucoup plus larges : comment créer de la confiance dans un pays où le commerce en ligne n'en inspirait pas encore ? Comment livrer des centaines de millions de repas chaque jour ? Pourquoi les internautes se tournent-ils désormais vers les recommandations d'autres utilisateurs plutôt que vers les moteurs de recherche ? Que raconte l'explosion du tourisme chinois de la transformation du pays ? Et que révèlent les ambitions affichées dans le domaine de l'intelligence artificielle ?
Ces questions parlent autant de la Chine contemporaine que des entreprises qui tentent d'y répondre.
Huawei (华为, Huáwéi)
1987, Shenzhen. Fondateur : Ren Zhengfei (任正非), ancien ingénieur du génie militaire.
Huawei commence comme un intermédiaire : elle achète des autocommutateurs téléphoniques à Hong Kong et les revend dans les campagnes chinoises. Un métier sans avenir, que Ren Zhengfei abandonne au début des années 1990 pour fabriquer ses propres équipements. La stratégie qui suit est célèbre en Chine sous une formule empruntée à Mao : « encercler les villes par les campagnes ».
Huawei s'installe d'abord là où les opérateurs occidentaux ne vont pas (provinces reculées de Chine, puis Afrique, Moyen-Orient, Asie centrale), avant de conquérir progressivement les marchés les plus disputés.
Le second virage lui est imposé. En mai 2019, l'entreprise est placée sur la liste noire du département américain du Commerce. Elle perd l'accès à Android, aux services Google, aux logiciels de conception de puces et à une partie de ses fournisseurs technologiques.

Ce que fait Huawei ensuite est sans équivalent dans l'industrie : elle tente de reconstruire ce qu'elle ne peut plus acheter. Son propre système d'exploitation (HarmonyOS), son magasin d'applications, une partie de sa chaîne de conception de composants. En 2023, le retour d'un téléphone haut de gamme équipé d'une puce conçue en Chine est vécu comme un événement national.
Huawei n'est pas cotée. Elle appartient à ses salariés via un mécanisme d'actionnariat interne, ce qui lui permet d'investir massivement dans la recherche sans subir la pression des résultats trimestriels.
Huawei permet aussi de comprendre une évolution plus large de la Chine contemporaine. Pendant plusieurs décennies, l'intégration aux chaînes technologiques mondiales était considérée comme une force. Depuis quelques années, la réduction des dépendances est devenue un objectif stratégique. L'histoire récente de Huawei raconte en partie ce basculement : celui d'un pays qui ne cherche plus seulement à fabriquer, mais aussi à maîtriser les technologies dont il dépend.
NetEase (网易, Wǎngyì)
1997, Hangzhou puis Guangzhou. Fondateur : Ding Lei (丁磊).
NetEase naît comme portail web, à l'époque où l'internet chinois se résume encore à des pages d'actualité et à des boîtes mail gratuites. Comme Sina ou Sohu, son modèle repose largement sur la publicité. L'éclatement de la bulle internet en 2000 manque pourtant de lui être fatal : l'action chute au point d'être menacée de retrait du Nasdaq.
Ding Lei prend alors une décision radicale. Il abandonne progressivement ce premier métier pour faire de NetEase un éditeur de jeux vidéo. Le pari est simple : plutôt que vendre l'attention des internautes aux annonceurs, il s'agit de vendre directement un service aux utilisateurs. Vingt ans plus tard, NetEase est devenu le deuxième éditeur de jeux vidéo chinois derrière Tencent.

Son autre réussite est plus inattendue. Avec NetEase Cloud Music, l'entreprise construit l'une des principales plateformes musicales du pays. Les commentaires publiés sous les chansons y occupent une place particulière. Certains, très personnels, sont devenus si populaires qu'ils ont été affichés dans le métro de Hangzhou, transformant un espace numérique en phénomène culturel.
NetEase rappelle que les entreprises technologiques chinoises changent souvent plusieurs fois de métier au cours de leur existence. Portail web hier, acteur majeur du jeu vidéo et de la musique aujourd'hui, l'entreprise illustre la rapidité avec laquelle l'internet chinois s'est construit et réinventé. En Chine, il est parfois plus juste de regarder ces groupes comme des organismes en transformation permanente que comme des entreprises aux frontières immuables.
Tencent (腾讯, téngxùn)
1998, Shenzhen. Fondateur : Ma Huateng (马化腾), dit Pony Ma.
Tencent commence par une copie assumée : OICQ, une messagerie instantanée inspirée de l'israélienne ICQ, rebaptisée QQ après une plainte. Le produit décolle mais ne rapporte rien, et l'entreprise frôle la faillite avant d'être sauvée par le partage de revenus sur les SMS envoyés depuis QQ.
Elle trouve ensuite son modèle dans une intuition que le reste du monde mettra quinze ans à reprendre : sur un service gratuit, on ne vend pas une fonctionnalité, on vend du statut. Vêtements pour avatars, fonds d'écran de page personnelle, icônes de couleur à côté du pseudo. Les adolescents chinois du milieu des années 2000 payaient pour que les autres voient qu'ils payaient.
En 2010, Zhang Xiaolong (张小龙), qui dirige une petite équipe à Canton loin du siège de Shenzhen, propose de construire une messagerie mobile. Trois équipes internes travaillent alors en parallèle sur le sujet. C'est la sienne qui l'emporte, et le produit s'appelle WeChat.

En quelques années, WeChat devient bien plus qu'une messagerie. Paiement, réservation, services administratifs, mini-programmes, commerce en ligne ou prise de rendez-vous médical : une partie importante du quotidien numérique chinois transite désormais par la même application.
Tencent est aujourd'hui deux entreprises. L'une, très visible, fournit une partie des infrastructures numériques utilisées quotidiennement par des centaines de millions de personnes. L'autre, plus discrète, est l'un des premiers investisseurs technologiques au monde, avec des participations dans plusieurs centaines de sociétés, des studios de jeux vidéo aux plateformes numériques internationales.
Tencent permet de comprendre une particularité importante de l'internet chinois : il s'est souvent construit autour d'écosystèmes plutôt que de services isolés. En Chine, il n'est pas rare qu'une même application permette de discuter avec un ami, payer un repas, réserver un billet de train ou accomplir une démarche administrative. WeChat n'a pas simplement ajouté des fonctionnalités à une messagerie ; elle a progressivement déplacé une partie de la vie quotidienne à l'intérieur d'un même espace numérique.
JD.com (京东, jīngdōng)
1998, Pékin. Fondateur : Liu Qiangdong (刘强东), dit Richard Liu.
JD commence par un comptoir physique dans le quartier électronique de Zhongguancun, où Liu Qiangdong vend des graveurs et des composants informatiques. En 2003, l'épidémie de SRAS vide les rues de Pékin ; les clients ne viennent plus. Il commence alors à publier son catalogue sur des forums en ligne et découvre que les commandes rentrent malgré tout. L'année suivante, il ferme ses boutiques.

Le choix qui structure toute la suite intervient quelques années plus tard. Alors qu'une grande partie du secteur adopte le modèle léger de la place de marché (on met en relation vendeurs et acheteurs sans rien stocker), JD décide de construire ses propres entrepôts et sa propre flotte de livreurs, salariés et couverts socialement. Pendant des années, l'entreprise brûle du capital et se fait moquer pour ce choix.
Le pari repose sur un constat simple : dans un marché longtemps saturé de contrefaçons et où la confiance dans les achats en ligne reste à construire, la valeur n'est pas seulement dans le prix, mais dans la certitude que le produit est authentique et qu'il arrivera à l'heure annoncée.
JD permet de comprendre que le développement du commerce électronique chinois n'a pas seulement été une affaire de technologie ou de logistique. Il a d'abord fallu construire la confiance. Garantir qu'un produit est authentique, qu'il sera livré demain et qu'un interlocuteur pourra répondre en cas de problème est devenu un avantage concurrentiel à part entière. Une partie du succès de JD s'est construite sur cette promesse, dans un pays où acheter en ligne supposait d'abord d'apprendre à faire confiance.
Alibaba (阿里巴巴, ālǐbābā)
1999, Hangzhou. Fondateur : Jack Ma (马云) et dix-sept associés.
Jack Ma n'est ni ingénieur ni financier ; c'est un professeur d'anglais qui découvre l'internet lors d'un voyage aux États-Unis et rentre avec une idée : mettre les petits ateliers chinois en relation directe avec les acheteurs étrangers. Alibaba.com naît de cette intuition, dans un appartement de Hangzhou.
Le moment fondateur arrive en 2003. eBay vient de racheter le leader chinois des enchères en ligne et considère le marché comme acquis. Alibaba lance Taobao et prend une décision que personne ne comprend : la mise en vente sera gratuite, et le restera pendant trois ans. eBay quitte la Chine quelques années plus tard.
Mais le véritable obstacle n'était pas le prix, il était la confiance. Dans une Chine où l'acheteur ne croit ni au vendeur ni au colis, peu de personnes acceptent de payer d'avance. Alibaba invente alors Alipay : l'argent est conservé par un tiers et n'est versé au vendeur qu'une fois le produit reçu. Ce bricolage juridique deviendra l'un des systèmes de paiement les plus utilisés au monde.

Le troisième virage est plus discret. À partir de 2009, Alibaba entreprend de construire sa propre infrastructure technologique. Alibaba Cloud est aujourd'hui le premier fournisseur de services cloud d'Asie, tandis que le groupe participe également au développement de Cainiao, devenu l'un des principaux réseaux logistiques du pays.
Alibaba permet de comprendre que les géants technologiques chinois ne se sont pas contentés de développer des produits ou des applications. Ils ont souvent construit eux-mêmes les infrastructures qui leur manquaient. Lorsqu'il n'existait pas de solution adaptée, il fallait parfois l'inventer : un système de paiement pour rassurer les acheteurs, une infrastructure cloud pour accompagner la croissance du numérique ou un réseau logistique capable d'acheminer des millions de colis chaque jour. L'histoire d'Alibaba raconte aussi celle d'une Chine qui a construit, en quelques décennies, une partie des fondations de son économie numérique.
Trip.com Group (携程, xiéchéng)
1999, Shanghai. Cofondateur : James Liang (梁建章). Longtemps connue sous le nom de Ctrip.
Lorsque Ctrip est créée en 1999, très peu de Chinois voyagent encore pour leur plaisir. L'entreprise se lance pourtant sur ce marché naissant avec une méthode très peu numérique : un centre d'appels téléphonique et des cartes de fidélité distribuées à la sortie des aéroports.
Elle grandit ensuite au rythme exact des transformations du pays. L'essor du train à grande vitesse rapproche les villes, les revenus augmentent, les congés se généralisent et les départs à l'étranger se multiplient. Ce qui n'était au départ qu'un service de réservation accompagne progressivement l'émergence d'une immense classe moyenne mobile.

Deux crises sanitaires marquent son histoire. En 2003, le SRAS met brutalement le tourisme à l'arrêt. La direction choisit alors de ne licencier personne et de former ses équipes pendant cette période d'inactivité. Dix-sept ans plus tard, la pandémie de Covid-19 reproduit le même scénario à une échelle bien supérieure.
Aujourd'hui présent dans de nombreux pays, Trip.com est devenu l'un des principaux acteurs mondiaux du voyage en ligne.
Trip.com permet surtout de mesurer la vitesse à laquelle la Chine s'est transformée. En l'espace d'une génération, voyager est passé du statut de privilège à celui d'expérience ordinaire pour des centaines de millions de personnes. L'histoire de l'entreprise suit presque parfaitement cette évolution : plus les Chinois ont eu les moyens, le temps et les infrastructures pour se déplacer, plus elle a grandi. Observer Trip.com, c'est aussi observer un pays qui a progressivement appris à voyager, d'abord à l'intérieur de ses frontières, puis bien au-delà.
Baidu (百度, bǎidù)
2000, Pékin. Fondateur : Robin Li (李彦宏).
Robin Li travaille aux États-Unis lorsqu'il dépose, au milieu des années 1990, un brevet portant sur l'analyse des liens hypertextes permettant de classer les pages web. L'idée est proche de celle qui fera la fortune de Google. Il rentre ensuite en Chine pour l'appliquer à une langue qui pose ses propres défis : le chinois ne comporte pas d'espaces entre les mots, ce qui nécessite un travail de segmentation particulièrement complexe.
Après le départ de Google de Chine en 2010, Baidu domine sans partage le marché des moteurs de recherche. Ce monopole apparent cache pourtant deux fragilités.
La première est une crise de confiance. En 2016, la mort d'un étudiant ayant suivi un traitement médical trouvé via une publicité affichée dans les résultats du moteur provoque un scandale national et conduit à un renforcement de la réglementation des contenus sponsorisés.

La seconde est plus profonde. Avec l'arrivée du mobile, les applications chinoises se ferment progressivement aux moteurs de recherche. Ce qui se passe dans WeChat, Taobao, Douyin ou Xiaohongshu n'apparaît pas dans l'index de Baidu. Lorsqu'une partie importante de la vie numérique se déroule dans des écosystèmes fermés, le rôle même du moteur de recherche s'en trouve transformé.
Baidu s'est depuis repositionné sur l'intelligence artificielle et la conduite autonome, notamment avec Apollo Go et ses flottes de robots-taxis déployées dans plusieurs villes chinoises.
Baidu permet aussi de comprendre que le web chinois n'a pas évolué exactement comme le nôtre. Pendant longtemps, le moteur de recherche constituait la principale porte d'entrée vers Internet. Aujourd'hui, une partie croissante des internautes chinois cherche un restaurant sur Xiaohongshu, un produit sur Taobao ou une information dans WeChat plutôt que sur Baidu. Ce n'est pas seulement l'histoire d'une entreprise qui a perdu une partie de son influence ; c'est celle d'un Internet dont la porte d'entrée a changé de forme.

Shein (希音, xīyīn)
2008, Nanjing ; siège à Singapour depuis 2022. Fondateur : Chris Xu (许仰天).>
Shein est l'anomalie de cette liste : c'est une entreprise chinoise que les Chinois n'utilisent pas. Son site n'est pas accessible en Chine continentale et son nom ne dit rien à la plupart des consommateurs sur place. Elle est née du référencement sur les marchés étrangers avant de devenir une marque mondiale de vêtements.
Son moteur réel est géographique. Shein s'appuie sur le tissu d'ateliers du district de Panyu, à Canton, réorganisé autour d'un principe simple : produire des séries minuscules, parfois quelques centaines de pièces seulement, observer ce qui se vend en temps réel, puis ne relancer que les références qui trouvent leur public. Le stock invendu, qui constitue l'un des principaux coûts de l'industrie de la mode, devient marginal.

L'innovation de Shein n'est donc pas tant dans le design que dans sa chaîne d'approvisionnement. Son succès repose sur la capacité à coordonner un territoire industriel entier avec des données collectées en continu sur les comportements d'achat.
Shein permet aussi de comprendre qu'une partie des entreprises chinoises les plus influentes n'ont plus nécessairement la Chine pour principal marché. Contrairement à Tencent, Alibaba ou Meituan, elle ne s'est pas imposée auprès des consommateurs chinois avant de partir à la conquête du monde. Son marché a toujours été le reste du monde. L'histoire de Shein rappelle enfin qu'en Chine, l'innovation ne prend pas toujours la forme d'une nouvelle technologie : elle peut aussi résider dans la manière d'organiser des milliers d'usines, des flux logistiques mondiaux et des données produites en temps réel.
Xiaomi (小米, xiǎomǐ)
2010, Pékin. Fondateur : Lei Jun (雷军).
Xiaomi commence sans produit. En août 2010, l'entreprise publie MIUI, une version modifiée d'Android que les passionnés installent eux-mêmes sur leur téléphone, et qu'elle met à jour tous les vendredis en intégrant les demandes formulées sur son forum. Le premier smartphone n'arrive qu'un an plus tard, vendu exclusivement en ligne à des utilisateurs qui font déjà partie de la communauté Xiaomi. L'entreprise a constitué son public avant d'avoir quelque chose à lui vendre.
Son modèle économique est explicite : en 2018, Xiaomi s'engage publiquement à ne jamais dépasser 5 % de marge nette sur le matériel. L'argent se fait ailleurs, dans les services et dans un vaste écosystème d'objets connectés (bracelets, aspirateurs, ampoules, purificateurs d'air ou riz-cookers) conçus avec des dizaines de sociétés partenaires dans lesquelles elle a investi.

Le virage récent est spectaculaire. Annoncée en 2021, la première voiture électrique du groupe est présentée en 2024. Une entreprise née d'un logiciel pour smartphones construit désormais des automobiles, avec la même méthode : prix agressif, communication portée par sa communauté et intégration dans son écosystème.
Xiaomi permet de comprendre que les frontières entre les industries sont devenues particulièrement poreuses dans la Chine numérique. Une entreprise née du logiciel peut vendre des smartphones, des appareils électroménagers et des voitures électriques sans que cela paraisse incohérent. Ce qui compte n'est pas tant le produit lui-même que la capacité à construire un écosystème cohérent autour d'une même marque et d'une même expérience utilisateur. Observer Xiaomi, c'est aussi observer une Chine où les entreprises technologiques changent volontiers de métier lorsqu'elles estiment disposer des compétences et des infrastructures nécessaires pour le faire.
Meituan (美团, měituán)
2010, Pékin. Fondateur : Wang Xing (王兴).
Wang Xing a déjà échoué deux fois lorsqu'il lance Meituan : un réseau social étudiant revendu trop tôt, puis un service de microblogage fermé par les autorités. L'entreprise arrive sur le marché de l'achat groupé au moment exact où la Chine compte plusieurs milliers de concurrents, épisode resté dans les mémoires sous le nom de « guerre des mille groupements » (千团大战).
Meituan gagne pourtant en ne faisant pas ce que font les autres. Pendant que ses concurrents dépensent leurs levées de fonds en publicité télévisée et en panneaux d'affichage, Wang Xing préserve sa trésorerie et investit dans la logistique. Lorsque le financement se tarit, Meituan est l'une des rares entreprises encore debout. La fusion avec Dianping en 2015 achève de consolider sa position.

Aujourd'hui, Meituan dépasse largement la livraison de repas. Réservation d'hôtels, restaurants, coiffeurs, cinémas, courses livrées en moins de trente minutes ou vélos en libre-service : l'entreprise orchestre une partie croissante des services du quotidien dans les grandes villes chinoises.
Meituan permet aussi de comprendre comment le numérique a progressivement réduit les frictions du quotidien dans les villes chinoises. Se faire livrer un repas, des médicaments ou des courses en quelques dizaines de minutes est devenu banal dans de nombreuses métropoles. La promesse n'est plus seulement de proposer un service supplémentaire, mais de faire disparaître le temps d'attente lui-même. Observer Meituan, c'est aussi observer une Chine urbaine qui s'est habituée à l'immédiateté et qui réorganise progressivement son quotidien autour de cette nouvelle norme.

ByteDance (字节跳动, zìjié tiàodòng)
2012, Pékin. Fondateur : Zhang Yiming (张一鸣).
ByteDance commence par une application d'actualités, Toutiao, construite sur une hypothèse contre-intuitive à l'époque : l'utilisateur n'a pas besoin de choisir ses sources ni de suivre des amis. La machine observe simplement ce qu'il regarde et décide de la suite. Là où Facebook organise le monde autour du graphe social, ByteDance le supprime.
Douyin applique cette logique à la vidéo courte en 2016. Son succès est tel qu'il modifie progressivement les habitudes numériques de centaines de millions d'utilisateurs : on ouvre l'application sans savoir ce que l'on vient y chercher. L'algorithme s'en charge. Le rachat de l'application américaine Musical.ly en 2017 donne à ByteDance ce qu'aucune autre entreprise chinoise n'avait obtenu jusqu'alors : un produit grand public massivement adopté en Occident sous le nom de TikTok.

Cette réussite est devenue son principal défi. ByteDance est aujourd'hui la seule entreprise de cette liste dont le sort se discute simultanément à Pékin et à Washington, et sa valorisation dépend autant des décisions politiques que de ses résultats économiques. En Chine, Douyin est par ailleurs devenu un canal de vente majeur, faisant directement concurrence aux plateformes historiques du commerce électronique.
ByteDance permet de comprendre l'une des grandes transformations d'Internet de ces dernières années : le passage du web de la recherche au web de la recommandation. Pendant longtemps, nous allions chercher une information sur un moteur de recherche ou auprès des personnes que nous avions choisi de suivre. Désormais, une partie croissante de ce que nous regardons, lisons ou achetons nous est proposée avant même que nous ayons formulé une demande. L'algorithme n'organise plus seulement notre attention ; il participe aussi à la découverte des contenus, des produits et parfois même des idées qui composent notre quotidien numérique.
Didi Chuxing (滴滴出行, dīdī chūxíng)
2012, Pékin. Fondateur : Cheng Wei (程维), ancien cadre d'Alibaba.
Didi commence comme un service de réservation de taxis. Son succès ne repose pourtant pas uniquement sur son application. À ses débuts, l'entreprise envoie ses équipes dans la plus grande gare ferroviaire de Pékin et partout où se regroupent les chauffeurs pour leur installer l'application en moins d'une minute. Pendant que les ingénieurs améliorent le produit, d'autres sillonnent les villes chinoises pour convaincre les utilisateurs un à un.
La guerre que se livrent ensuite Didi et son concurrent Kuaidi se joue autant dans les rues que sur les smartphones. Les deux entreprises distribuent généreusement coupons et subventions aux chauffeurs comme aux passagers, parfois jusqu'à les payer pour utiliser leurs services. La bataille se termine par une fusion en 2015. Un an plus tard, Uber cède ses activités chinoises à Didi en échange d'une participation au capital. En quatre ans, l'entreprise est devenue l'acteur incontournable du secteur.

Aujourd'hui, Didi réalise plusieurs dizaines de millions de trajets quotidiens en Chine et poursuit son développement à l'international, notamment au Brésil et au Mexique. Son histoire a également été marquée par plusieurs crises importantes, parmi lesquelles la suspension temporaire de ses applications en Chine en 2021 à la suite d'une enquête réglementaire portant notamment sur la gestion des données.
Didi permet de comprendre qu'en Chine, l'adoption massive d'un service numérique est souvent un travail de terrain. Une bonne idée ne suffit pas ; il faut encore convaincre des millions d'utilisateurs de changer leurs habitudes. Les géants technologiques chinois ne construisent pas seulement des logiciels, ils construisent aussi les conditions de leur utilisation. Observer Didi, c'est voir comment un smartphone est progressivement devenu l'interface privilégiée des déplacements urbains de centaines de millions de personnes.
Xiaohongshu (小红书, xiǎohóngshū)
2013, Shanghai. Fondateurs : Mao Wenchao (毛文超) et Qu Fang (瞿芳). Connue à l'étranger sous le nom de RedNote.
Xiaohongshu débute par un document PDF. En 2013, les Chinois qui partent à Hong Kong ou au Japon pour acheter des cosmétiques et des produits de luxe ne savent pas toujours quoi acheter ni où les trouver ; les fondateurs publient alors un guide téléchargeable. Le document devient une application où les utilisateurs partagent leurs découvertes, puis une communauté d'avis et enfin une plateforme de commerce électronique.
Ce qui s'y est produit ensuite n'était pas prévu. Xiaohongshu est progressivement devenu un moteur de recherche du quotidien. Avant de réserver un hôtel, choisir un restaurant, préparer un voyage ou acheter un produit, des millions d'utilisateurs préfèrent désormais consulter les retours d'expérience publiés sur la plateforme plutôt que les résultats d'un moteur de recherche traditionnel. Le contenu y est concret, illustré et rédigé à la première personne ; exactement ce que les moteurs de recherche peinent aujourd'hui à proposer.

En janvier 2025, l'application connaît un épisode inattendu lorsque des centaines de milliers d'utilisateurs américains la rejoignent temporairement pendant les incertitudes entourant TikTok aux États-Unis. Pendant quelques jours, Xiaohongshu devient l'un des rares espaces numériques où internautes chinois et américains échangent directement.
Xiaohongshu permet aussi de comprendre que nous ne cherchons plus seulement des informations sur Internet ; nous cherchons de plus en plus des expériences vécues. Pendant longtemps, les moteurs de recherche nous conduisaient vers des pages web. Aujourd'hui, une partie croissante des internautes préfère savoir ce que d'autres ont réellement acheté, mangé, visité ou expérimenté. L'histoire de Xiaohongshu raconte ainsi une transformation plus large du web chinois : le déplacement progressif de la confiance, des moteurs de recherche vers les recommandations produites par les utilisateurs eux-mêmes.
Pinduoduo et Temu (拼多多, pīnduōduō)
2015, Shanghai. Fondateur : Colin Huang (黄峥), ancien ingénieur de Google.
Lorsque Pinduoduo se lance, le commerce électronique chinois passe pour un marché verrouillé entre Alibaba et JD.com. Colin Huang fait pourtant un pari différent : celui des habitants des petites villes et des campagnes, arrivés directement sur Internet par le smartphone et dont les habitudes de consommation diffèrent de celles des grandes métropoles.
Le mécanisme est social avant d'être commercial. On partage un lien dans un groupe WeChat, le prix baisse lorsque suffisamment de personnes rejoignent l'achat, on gagne des récompenses en revenant chaque jour sur l'application ou l'on cultive un arbre virtuel qui donnera de vrais fruits livrés à domicile. L'achat devient une activité récréative autant qu'une transaction commerciale.

Le succès est spectaculaire. En quelques années, Pinduoduo devient l'un des principaux acteurs du commerce électronique chinois en s'adressant à des consommateurs que beaucoup considéraient comme secondaires. L'entreprise rappelle ainsi qu'un marché peut sembler saturé lorsque l'on regarde toujours les mêmes villes et les mêmes usages.
En 2022, Temu transpose une partie de cette logique à l'international. Les produits sont expédiés directement depuis les ateliers chinois vers les consommateurs étrangers, court-circuitant plusieurs intermédiaires traditionnels. Son développement rapide est aujourd'hui au cœur de nombreux débats réglementaires en Europe et aux États-Unis.
Pinduoduo permet aussi de comprendre qu'il n'existe pas une seule Chine numérique. Derrière les métropoles souvent mises en avant se trouvent des centaines de millions de consommateurs dont les attentes, les revenus et les habitudes sont différents. Son succès rappelle que l'innovation consiste parfois moins à inventer un nouveau produit qu'à regarder un marché autrement. Là où beaucoup voyaient un secteur saturé, Pinduoduo a surtout vu une autre Chine.
DeepSeek (深度求索, shēndù qiúsuǒ)
2023, Hangzhou. Fondateur : Liang Wenfeng (梁文锋).
DeepSeek n'est pas une start-up au sens habituel du terme. Elle est issue de High-Flyer (幻方), un fonds spéculatif qui utilisait l'apprentissage automatique pour analyser les marchés financiers et qui avait constitué d'importantes capacités de calcul avant le durcissement des restrictions américaines sur l'exportation des puces les plus avancées vers la Chine. L'équipe, jeune et largement recrutée dans les universités chinoises, évolue loin des trajectoires habituelles de la Silicon Valley.
La secousse arrive début 2025 avec la publication d'un modèle de raisonnement dont les performances surprennent bien au-delà du secteur de l'intelligence artificielle. Pendant quelques jours, le débat dépasse largement les questions techniques : comment une entreprise aussi récente a-t-elle pu atteindre un tel niveau de performance ? La discussion porte alors autant sur DeepSeek que sur les hypothèses qui structuraient jusqu'alors la course mondiale à l'IA.
DeepSeek fait également un choix à contre-courant en publiant les poids de plusieurs de ses modèles en accès libre et en privilégiant une approche davantage tournée vers la recherche et l'infrastructure que vers la construction immédiate d'un produit grand public.
DeepSeek permet surtout de comprendre le changement de regard porté sur la technologie chinoise. Pendant longtemps, les entreprises chinoises ont été observées à travers le prisme du rattrapage technologique. En 2025, pour la première fois depuis longtemps, une partie du monde s'est tournée vers la Chine non pour regarder ce qu'elle avait copié ou adapté, mais pour comprendre ce qu'elle venait de produire. Son histoire rappelle également qu'une contrainte technologique ne produit pas nécessairement moins d'innovation ; elle conduit parfois à emprunter d'autres chemins.
Elles auraient pu figurer dans cette liste
Il a pourtant fallu faire des choix. Cet article ne cherche ni à établir un classement des plus grandes entreprises technologiques chinoises ni à proposer un panorama exhaustif du secteur. D'autres noms auraient pu y trouver leur place, tant ils racontent eux aussi une facette de la Chine contemporaine.
Kuaishou rappelle que l'internet chinois ne se résume pas aux grandes métropoles. Longtemps plus populaire dans les villes moyennes et les campagnes que Douyin, la plateforme offre un regard différent sur la société chinoise chinoise.
iFlytek permet de mieux comprendre les défis technologiques que pose le traitement automatique du chinois et l'importance croissante de l'intelligence artificielle dans l'éducation et les services publics.
DJI domine largement le marché mondial des drones civils et illustre la capacité de certaines entreprises chinoises à devenir des leaders mondiaux dans des secteurs extrêmement spécialisés.
Lenovo reste le premier fabricant mondial d'ordinateurs personnels, rappelant que la Chine ne s'est pas construite uniquement autour des applications et des services numériques.
Enfin, Bilibili raconte une autre jeunesse chinoise, plus communautaire, créative et souvent moins visible à l'étranger que celle mise en scène sur Douyin.
Un pays qui se construit encore
Ce qui frappe finalement dans cette liste, ce n'est pas la technologie elle-même. C'est le mouvement permanent.
Ces entreprises changent souvent de métier. Elles débordent régulièrement leur activité d'origine et finissent parfois par construire ce qui leur manque.
Un site de commerce électronique développe un système de paiement et une infrastructure cloud. Une messagerie devient une partie du quotidien numérique de centaines de millions de personnes. Un fabricant de smartphones construit des voitures électriques. Un moteur de recherche perd sa place centrale au profit des recommandations de ses utilisateurs.
Elles donnent aussi à voir une Chine contemporaine pleine de contradictions. Une Chine où coexistent les métropoles et les villes secondaires, les infrastructures les plus sophistiquées et des stratégies de terrain extraordinairement pragmatiques, l'ouverture au monde et la recherche d'une plus grande autonomie technologique.
Il serait tentant d'y voir un modèle unique ou une trajectoire déjà écrite. Cet article raconte plutôt l'inverse. La Chine numérique continue de se construire, parfois très vite, parfois là où personne ne l'attend. Les entreprises qui permettent aujourd'hui de la comprendre ne seront probablement pas les mêmes demain.
C'est sans doute ce qui la rend si difficile à résumer, et si intéressante à observer.




