Hong Kong, ville d'arrivants et culture de l'entre-deux

Hong Kong, ville d'arrivants et culture de l'entre-deux

Hong Kong est d'abord une ville où l'on arrive, bien plus qu'une ville dont on est. De ses vagues d'arrivants venus du continent, par contrainte ou par ambition, est née une culture de l'entre-deux, ni tout à fait chinoise ni vraiment occidentale. C'est cette ville-là, sous les images d'actualité que l'on croit connaître, que cette page voudrait vous rendre.

Le moyen le plus simple de commencer à comprendre Hong Kong, c'est de la traverser par l'eau. Montez à bord du Star Ferry à la tombée du jour, depuis Kowloon. Le bateau s'écarte du quai, et d'un coup le mur de gratte-ciel de Hong Kong Island s'allume en face de vous, des centaines de tours empilées entre la montagne et la mer.

La densité vous saute au visage avant tout le reste. C'est la première chose à saisir : cette verticalité n'est pas un décor, c'est la trace de tous ceux qui sont arrivés ici et qu'il a bien fallu loger. Et vous, sur l'eau, entre deux rives : l'entre-deux de Hong Kong est d'abord littéral.

Hong Kong, la ville où l'on arrive

Hong Kong donne le vertige parce que peu de gens, ici, en sont depuis longtemps. Il y avait bien sûr des villages de pêcheurs et des clans installés sur ces collines avant les Britanniques, et des générations entières y sont nées depuis. Mais l'histoire moderne de la ville est d'abord celle d'un flot d'arrivants.

Vue aérienne de Hong Kong le soir
Hong Kong, néons

Tout commence par la force. Au terme des guerres de l'opium, la Chine cède Hong Kong Island en 1842, puis Kowloon en 1860, et loue enfin les Nouveaux Territoires en 1898, pour 99 ans. La ville naît d'un port franc bâti par les Britanniques, et pour les Chinois qui y vivent, les débuts sont rudes : un couvre-feu leur impose longtemps de circuler la nuit avec une lanterne et un laissez-passer, et au début du 20e siècle les hauteurs du Peak leur sont interdites à la résidence.

On prospère à Hong Kong, mais pas à égalité.

Puis viennent les vagues. Chaque secousse du continent envoie vers la ville sa part de gens qui partent souvent sans rien : après la victoire communiste de 1949, pendant les grandes famines, pendant la Révolution culturelle. D'autres arriveront plus tard pour tenter leur chance, attirés par l'argent et le commerce.

Mei Ho House, Hong Kong

Cette ville d'arrivants a dû se loger dans l'urgence. En 1953, l'incendie du bidonville de Shek Kip Mei jette des dizaines de milliers de personnes à la rue en une nuit et oblige les autorités à inventer le logement social de masse. Un des blocs d'origine, Mei Ho House, se visite aujourd'hui : descendez à la station Shek Kip Mei et longez l'ancien lotissement pour entrer dans ce musée vivant, où l'on déambule dans une réplique d'appartement des années 1950.

C'est le monument involontaire de la ville des arrivants, celui où l'on touche du doigt l'urgence qui a bâti Hong Kong pour des gens qui n'avaient nulle part où aller.

Loin de Londres, près de l'argent

Cette ville d'arrivants aurait pu n'être qu'un port. Elle est devenue une culture, et cela tient en partie à une bizarrerie de sa situation coloniale. Le pouvoir était autoritaire (un gouverneur nommé par Londres, pas d'élections), mais l'administration se mêlait assez peu de la vie quotidienne : ce qui comptait, au fond, c'était que le commerce tourne et que l'argent rentre. Londres était loin, et tant que le port prospérait, on laissait faire.

Ce n'était pas une liberté libérale, c'était une latitude coloniale. La même administration qui laissait filer le commerce maintenait un ordre où les Chinois n'avaient ni droits politiques ni égalité. L'entre-deux hongkongais naît donc d'une contradiction, pas d'un idéal, et c'est ce qui le rend si vivant.

Cour d'appel finale, Hong Kong

Cette contradiction se lit encore dans les rues de Central. Levez les yeux vers l'ancien siège de la Cour suprême, aujourd'hui Cour d'appel finale, avec sa statue de Thémis et son architecture néoclassique : la justice britannique y a rendu ses arrêts pendant plus d'un siècle, tandis que les Chinois n'y avaient pas leur mot à dire. Juste à côté, les tours de verre des banques internationales montent vers le ciel, comme si l'argent avait effacé le souvenir des inégalités.

Les noms de rue, eux, sont restés anglais : Queen's Road, Des Vœux Road, d'étranges patronymes de gouverneurs que les Hongkongais prononcent à leur manière, entre deux phrases en cantonais.

Ce laisser-faire offrait souvent davantage d'espace que nombre de ses voisins asiatiques de l'époque. On publiait, on filmait, on mélangeait ce que l'on voulait. Et les arrivants n'avaient pas tout laissé derrière eux : ils gardaient leurs cuisines, leurs langues, leurs habitudes, et les posaient les unes à côté des autres.

Le cinéma hongkongais est né de ce terreau, nourri par les studios et les talents venus notamment de Shanghai après 1949 ; il deviendra l'un des plus inventifs du monde, de Bruce Lee à Wong Kar-wai.

In the Mood for Love

Aucun film ne parle mieux cet entre-deux que In the Mood for Love. Ses personnages appartiennent à la communauté shanghaïenne réfugiée à Hong Kong au début des années 1960, et le film glisse sans cesse entre le cantonais de la ville et le shanghaïen des voisins. Cette langue double, ce sentiment d'être de partout et de nulle part, colore chaque plan. C'est tout Hong Kong : on y arrive d'ailleurs, et l'ailleurs reste.

1997, la rétrocession à la Chine

Une dernière date manque à cette histoire d'arrivées. En 1997, au terme du bail sur les Nouveaux Territoires, le Royaume-Uni rend Hong Kong à la Chine. C'est le retour d'un territoire qui avait été pris au 19e siècle. Hong Kong devient une région administrative spéciale, avec la formule « un pays, deux systèmes » préservant pour un temps son fonctionnement propre.

Honk Kong, bâtiment colonial
Rue de Hong Kong

Ce que cette transition signifie au juste reste, aujourd'hui encore, un débat vif, qui a connu une période de tensions importantes au début des années 2020. Mais ce débat appartient aux Hongkongais, et il les divise : certains souhaitent davantage d'autonomie, d'autres se reconnaissent pleinement dans la Chine continentale, chacun avec ses raisons.

Ce n'est pas mon rôle de trancher à leur place. Je peux seulement noter qu'une cité bâtie par des gens venus du continent s'interroge, à sa façon, sur ce qui la lie à ce continent. C'est une vieille question d'arrivants, sous une forme nouvelle.

Hong Kong, une ville verticale

Revenons à ce qui frappe d'abord : la verticalité. Hong Kong est coincée entre la montagne et la mer, et il lui reste très peu de sol à bâtir ; les trois quarts du territoire demeurent en collines, en forêts et en parcs. Il a pourtant fallu y loger des millions de vies arrivées par vagues. D'où cet empilement vertigineux, ces tours d'habitation de cinquante étages, ces quartiers de Kowloon parmi les plus denses de la planète, et cette hâte qui semble ne jamais retomber.

Peak Tram, Hong Kong

Pour saisir le paradoxe, montez au sommet de l'île. Le Peak Tram, funiculaire en service depuis 1888, grimpe si raide que les immeubles semblent se coucher sur le côté. Quelques minutes plus tard, Hong Kong apparaît entière : la baie, les tours, les montagnes. On comprend soudain pourquoi la ville a poussé vers le ciel.

Redescendez ensuite à pied, ou plutôt par un autre moyen : les escalators mécaniques de Mid-Levels. Plus longs du monde en extérieur, ils serpentent sur plus de 800 mètres à travers les rues étroites entre Central et les hauteurs résidentielles. On y croise des employés de bureau en costume, des retraités qui flânent, des bars qui s'éveillent à peine ; le temps ralentit. C'est une autre façon de goûter la verticalité, en descente, au rythme d'un trottoir roulant qui vous promène entre les immeubles.

Mid-Levels escalmators, Hong Kong

Et au milieu de la frénésie survivent des choses lentes, presque tendres : le vieux tramway « ding ding » qui traverse l'île à son rythme depuis plus d'un siècle, le Star Ferry qui fait la navette comme avant, les bars historiques de Wan Chai qui ont vu passer générations de marins et de voyageurs. Hong Kong est l'une des villes les plus denses du monde, posée sur un territoire resté largement vert ; le paradoxe est sous vos yeux à chaque instant.

Les néons, ou Hong Kong qui a rêvé le futur

À la nuit tombée, Hong Kong change de matière. Pendant des décennies, ses rues se sont empilées en hauteur d'enseignes lumineuses, caractères chinois en tubes de verre qui débordaient des façades jusqu'au-dessus de la chaussée. Descendez à Yau Ma Tei et remontez Temple Street : le marché de nuit s'allume, échoppes, stands de nourriture, diseurs de bonne aventure, sous une forêt de néons (c'est aussi un décor de cinéma, filmé cent fois). Sur Nathan Road, la « Golden Mile » qui file vers Mong Kok, les panneaux se superposent sur plusieurs étages ; à Sham Shui Po, plus populaire et moins lissé, ils éclairent encore des rues entières spécialisées dans les tissus et le bric-à-brac.

Hong Kong, nuit, rue, néons
Hong Kong, nuit, rue, néons

Profitez-en, car le spectacle s'éteint. Pour des raisons de sécurité, les vieilles enseignes au néon sont démontées une à une et remplacées par des LED ; chaque année, un peu de cette lumière disparaît, et seules quelques-unes sont sauvées par des associations et des artistes.

Néons, Hong Kong

Ce décor a pourtant eu une descendance immense : c'est cette ville de néons et de béton empilés qui a nourri l'imaginaire visuel du cyberpunk, des pluies de Blade Runner aux mégapoles de Ghost in the Shell, avant qu'il ne se diffuse partout. Hong Kong n'a pas imité le futur : elle l'a, en partie, dessiné.

6 visages du cyberpunk chinois, du berceau visuel des films de Blade Runner aux nouvelles capitales du néon. Lecture par quartiers, pas par villes entières.

La culture de l'entre-deux

Reste le cœur, ce qui fait qu'on ne confond Hong Kong avec aucune autre ville. Sa culture n'est ni tout à fait chinoise ni vraiment occidentale : c'est une troisième chose, née de la rencontre, et elle se goûte d'abord au cha chaan teng. Ces cafés-cantines servent à toute heure un thé au lait noir et corsé, filtré dans une étoffe qui lui a valu son surnom de thé « bas nylon », un pain-ananas qui ne contient pas d'ananas, une tarte aux œufs tiède, des macaronis dans un bouillon ou un sandwich à l'œuf.

Pour en faire l'expérience dans le décor d'époque, poussez la porte du Mido Café, sur Temple Street à Yau Ma Tei : ouvert en 1950 et repérable à sa grande enseigne verte, il a gardé ses vitraux colorés, ses mosaïques et ses ventilateurs au plafond, et a servi de décor à plus d'un film de l'âge d'or hongkongais. On s'y assoit à la table d'inconnus, on commande vite, on mange vite : la cantine de l'entre-deux.

Mido café, Hong Kong
Sandwich aux oeufs, Mido café

L'entre-deux est partout ailleurs aussi. On parle cantonais, mais l'anglais s'invite à chaque phrase ; les plaques de rue portent les deux langues ; un petit temple comme le Man Mo, à deux pas de la station Sheung Wan, coincé entre une rue commerçante et une tour de bureaux, tient bon dans sa fumée d'encens au pied des gratte-ciel de verre ; et la Cantopop a fait du cantonais une langue de tubes.

Temple Man Mo, Hong Kong

Et puis il y a ceux pour qui Hong Kong n'est plus un entre-deux du tout. Les générations nées dans les tours après 1997 n'ont connu ni le continent ni l'Angleterre : leur ailleurs, c'est Hong Kong même. Pour eux, l'entre-deux a cessé d'être un balancement entre deux mondes pour devenir une identité pleine, celle d'indigènes de la ville verticale.

C'est peut-être l'aboutissement de toute cette histoire : un lieu où l'on arrivait d'ailleurs, et où l'on est désormais, tout simplement, d'ici. Ce qui était autrefois une terre de passage est devenu un foyer.

De l'autre côté de l'estuaire, Macao raconte l'autre version de cette histoire de comptoir, portugaise celle-là ; toutes deux prolongent la Chine du Sud, celle qui a toujours eu un pied au-delà de ses propres rives.

Ce que les gros titres n'ont pas filmé

Vous arriverez certainement avec des images d'actualité plein la tête. Mais le matin, à Hong Kong, le tramway repart, le Star Ferry traverse le port comme depuis toujours, et dans un cha chaan teng quelqu'un commande son thé au lait à la même vitesse qu'hier.

La ville continue, en contrebas des gros titres, à faire ce qu'elle a toujours fait : accueillir ceux qui arrivent. Et leur apprendre, sans le dire, qu'on peut être d'ici tout en venant d'ailleurs.

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