Taïwan est d'abord une île que l'on regarde de loin, à travers une question de statut que l'on croit comprendre. Pourtant, le meilleur endroit pour commencer à la saisir n'est pas Taipei, c'est une rive d'où l'on voit l'autre Chine de ses propres yeux, si proche qu'on a du mal à croire qu'une frontière passe entre les deux. Un lieu où des familles vivent de part et d'autre de l'eau, où les couches d'histoire se superposent, et où la vie quotidienne continue sous une question que personne n'a vraiment refermée.
Kinmen est un archipel administré par Taïpei mais posé à quelques kilomètres seulement de la côte du Fujian. De la pointe ouest de l'île, regardez en face : c'est la forêt de tours de Xiamen, sur le continent. Les immeubles sont si proches qu'on croit regarder la ville voisine. Puis on se rappelle que les journaux du monde entier décrivent cet horizon comme l'un des points les plus sensibles de la planète.
Ce que l'on voit et ce que l'on sait semblent appartenir à deux réalités différentes.
Ici, « le continent » est une ville que l'on a sous les yeux, de l'autre côté d'un bras de mer que l'on traverse en une demi-heure de bateau. À Kinmen, la situation de Taïwan n'est pas d'abord un casse-tête juridique ; c'est une histoire de distance, et de tout ce qui, malgré la distance, continue de passer d'une rive à l'autre.
Kinmen, l'île qui touche le continent
Kinmen a longtemps été la ligne la plus avancée de Taïwan ; on s'y est affronté, et quelques traces rouillées en sont restées sur les plages. Les artisans de l'île en ont même tiré un objet devenu emblème : des couteaux de cuisine forgés dans l'acier des obus tombés là, qu'on rapporte aujourd'hui comme souvenir.
Depuis la jetée de Shuitou, un ferry part plusieurs fois par jour pour Xiamen et fait la traversée en une demi-heure, moins qu'un trajet de banlieue. À bord, des familles, des étudiants, des commerçants qui font l'aller-retour comme on passe un pont. Beaucoup de Kinmenais ont des proches en face, des affaires, des habitudes ; pour eux, le continent, c'est la rive voisine, celle où l'on va déjeuner avant de rentrer.

Depuis 2018, ce qui coule aux robinets de Kinmen vient en partie du continent, acheminé par une canalisation posée au fond du détroit depuis le Fujian. L'île boit aujourd'hui l'eau de celui qu'elle tenait en joue. On imagine difficilement lien plus intime.
Taïwan a sa monnaie, son armée, ses élections, son passeport. Dans les faits, elle vit comme un État. Pourtant, la plupart des pays du monde ne la reconnaissent pas officiellement comme tel.
Depuis des décennies, ils adhèrent au principe d'« une seule Chine ». Mais ce principe a une part d'ambiguïté. Il ferme la porte à une reconnaissance de Taïwan comme État indépendant. Pour le reste, chacun entretient son propre équilibre de mots et de silences.
Entre cette réalité vécue (une île qui se gouverne elle-même) et cette réalité diplomatique (une question que le monde préfère ne pas trancher clairement), il y a tout l'espace de ce bras de mer : une ligne que l'on traverse en trente minutes, et que les cartes, elles, n'arrivent pas à tracer.
Ce n'est pas mon rôle de trancher ce que les États eux-mêmes laissent en suspens, ni de décider à la place des gens des deux rives ; je peux seulement vous amener jusqu'à cette jetée et vous laisser regarder le ferry partir.
Tainan, les couches sous vos pieds
Quittez le détroit et descendez plein sud, à Tainan. C'est la plus ancienne ville de l'île, sa capitale pendant plus de deux siècles, et sans doute le meilleur endroit pour comprendre d'où vient Taïwan. Ici, l'histoire n'est pas enfermée dans les musées. Elle est sous vos pieds.
Commencez par Anping, au bord de l'eau. Les briques rouges du fort Zeelandia regardent encore la mer. Les Hollandais l'ont construit en 1624 pour commercer avec la Chine et le Japon. Pourtant, en marchant dans le quartier, on comprend vite qu'ils ne sont qu'une couche parmi d'autres. Bien avant leur arrivée, l'île était habitée par des peuples austronésiens, présents depuis des millénaires. Les premiers habitants de Taïwan étaient plus proches des Philippines et de la Polynésie que du continent chinois. La première histoire de l'île ne commence donc ni à Pékin ni à Taipei.


Quelques rues plus loin apparaît une autre couche. En 1662, Koxinga (Zheng Chenggong), général fidèle aux Ming déchus, s'empare de l'île et y installe un pouvoir chinois. Avec lui arrivent des colons venus du Fujian voisin, leur langue, leurs coutumes, leurs temples.
La racine commune entre Taïwan et le continent prend forme ici. Elle a un lieu, et ce lieu s'appelle Tainan.
Allez voir le temple de Confucius, le premier de l'île. Continuez dans les ruelles. L'encens brûle dans des sanctuaires taoïstes parmi les plus anciens du monde chinois. Puis apparaissent d'autres traces : celles des Qing, qui annexent l'île en 1683, puis celles du Japon, qui la gouverne pendant cinquante ans après 1895. Façades, écoles, urbanisme ; certaines rues semblent avoir conservé quelque chose de cette époque.

En 1949 arrive encore une autre couche. Le gouvernement nationaliste vaincu sur le continent se replie à Taïwan avec près de deux millions de personnes et les institutions de la République de Chine. Là encore, l'île n'efface pas ce qui précède ; elle ajoute une page de plus.
Cette couche-là, la plus récente dans le tissu urbain, est celle qui pose aujourd'hui la question du statut. Mais à Tainan, elle n'est qu'une strate parmi d'autres, posée sur des fondations bien plus anciennes.


Et puisque vous êtes à Tainan, mangez. C'est la capitale gastronomique de l'île. Les nouilles danzai, les rouleaux de crevettes, les petites échoppes qui débordent sur les trottoirs font autant partie de son histoire que les temples et les fortifications. À Tainan, le passé ne se lit pas seulement dans les murs. Il se goûte aussi. Chaque époque a laissé une recette, un parfum, une habitude. La meilleure façon de visiter cette ville est peut-être simplement de passer d'une rue à l'autre, et de voir ce qui est resté.
Taipei, la ville des ressemblances et des écarts
Remontez maintenant vers Taipei, et changez de regard. Après Kinmen et Tainan, la question n'est plus vraiment de savoir d'où vient Taïwan. Elle est plutôt de comprendre ce que sont devenues ces racines communes après plusieurs décennies de séparation.
Pour quelqu'un qui connaît déjà la Chine continentale, Taipei produit souvent une impression inattendue. On s'attend à découvrir un autre monde. Pourtant, ce qui frappe d'abord, c'est la familiarité. Les temples, les marchés de nuit, les enseignes couvertes de caractères chinois, les grands repas partagés, les divinités populaires, les boutiques de thé ; tout cela appartient à un paysage que l'on reconnaît immédiatement.


Commencez par Longshan. Le temple est plein de fidèles venus brûler de l'encens, consulter les oracles ou demander la protection de Mazu et de Guanyin. À quelques rues de là, les marchés de nuit de Taipei prolongent la même impression. Les odeurs, les saveurs, la foule qui déambule entre les échoppes ; beaucoup de choses paraissent étonnamment proches de ce que l'on peut voir à Xiamen, Fuzhou ou dans d'autres villes du sud de la Chine.


Prenez ensuite le métro jusqu'à Dadaocheng et la rue Dihua. Les boutiques de thé, les herboristeries et les maisons de commerce rappellent l'époque où Taipei vivait du négoce avec le continent et l'Asie du Sud-Est. Puis, au détour d'une avenue, Taipei 101 surgit au-dessus des immeubles comme un rappel que l'île est aussi l'une des économies les plus avancées d'Asie. Ici encore, les époques se touchent plus qu'elles ne se remplacent.


Puis les écarts apparaissent.
Le premier est souvent l'écriture. Tout autour de vous, les enseignes utilisent les caractères traditionnels, ceux que le continent a simplifiés dans les années 1950. On lit sans difficulté majeure, mais avec une légère sensation de décalage. Comme si une branche du monde chinois avait continué son chemin sans suivre exactement la même route que l'autre.
Cette impression revient au Musée national du Palais. Une grande partie des trésors impériaux chinois s'y trouve aujourd'hui : bronzes, jades, calligraphies, peintures. C'est ici, et non à Pékin, qu'est conservée une part essentielle de l'héritage des empereurs. Pour beaucoup de visiteurs venus du continent, il y a quelque chose de déroutant dans cette rencontre entre un patrimoine profondément chinois et une île qui a développé sa propre trajectoire.


La place de la Liberté en est un autre exemple. Les rassemblements, les débats et les campagnes électorales y font partie du paysage ordinaire. Taïwan a développé sa propre vie politique, ses alternances et ses discussions publiques. Là encore, ce n'est pas une rupture totale avec ce qui existe de l'autre côté du détroit ; c'est une trajectoire différente.

C'est peut-être cela, au fond, qui rend Taipei intéressante. La ville ne donne pas l'impression d'avoir rompu avec le continent. Elle donne plutôt l'impression qu'un héritage commun a continué d'évoluer selon un autre rythme. Les ressemblances restent nombreuses. Les différences aussi. Mais elles se découvrent rarement au premier regard.
À Taipei, ce ne sont pas les écarts qui frappent d'abord. C'est la proximité. Les écarts apparaissent ensuite, dans les détails.
Au-delà des villes, la montagne
Après Kinmen, Tainan et Taipei, on pourrait finir par croire que Taïwan se résume à son rapport avec la Chine. C'est souvent ainsi qu'on la regarde depuis l'extérieur. Les montagnes rappellent une autre réalité.
Car aux deux tiers, l'île est un pays de reliefs. Une colonne vertébrale de sommets abrupts traverse son centre, couverte de forêts et culminant à près de quatre mille mètres. Quelques heures suffisent pour quitter les villes de la côte et entrer dans un tout autre monde.


L'emblème en est Taroko, une gorge de marbre creusée par la rivière dans des parois vertigineuses. Le grand séisme de Hualien, en avril 2024, l'a durement touchée et plusieurs sentiers restent fermés ; mieux vaut vérifier les conditions d'accès avant de partir. Mais même amputée de certains de ses parcours, la gorge conserve quelque chose de saisissant. On y comprend à quel point la montagne structure l'île.
Plus au centre, le lac Sun Moon repose au pied des reliefs. Plus haut encore, les forêts d'Alishan disparaissent chaque matin dans une mer de nuages. Ces paysages sont parmi les plus connus de Taïwan, mais leur intérêt ne tient pas seulement à leur beauté.

Car dans ces montagnes vivent depuis des siècles les peuples autochtones de l'île. Ce sont les descendants des populations austronésiennes qui occupaient Taïwan bien avant l'arrivée des colons venus du continent. Leur présence rappelle quelque chose que l'on oublie facilement : l'histoire de Taïwan ne commence pas avec la Chine.
À Tainan, cette première couche apparaissait dans les livres d'histoire. Dans les montagnes, elle est toujours vivante. Elle se retrouve dans certaines langues, certaines cuisines, certaines fêtes et certains villages. Comme souvent à Taïwan, les couches ne se remplacent pas ; elles s'accumulent.
C'est peut-être la dernière leçon de l'île. Plus on cherche une origine unique, plus elle échappe. Les montagnes rappellent que sous les débats d'aujourd'hui existe une histoire plus ancienne encore, qui ne regarde ni Pékin ni Taipei, mais l'île elle-même.
À hauteur de famille
On regarde le détroit de Taïwan en stratège, du haut d'une carte. Ceux qui le vivent, eux, le regardent en famille. C'est la chose qu'on oublie le plus souvent, et c'est peut-être la plus importante.
Des deux côtés de cette eau, d'innombrables gens sont liés : des familles séparées par 1949 et jamais tout à fait recousues, des mariages mixtes, des cousins que l'on retrouve, des amitiés. Ces liens ne relèvent pas seulement de l'histoire. Ils continuent de se tisser aujourd'hui.


Beaucoup de jeunes Taïwanais sont longtemps partis travailler sur le continent, attirés par des marchés plus vastes et des opportunités parfois difficiles à trouver sur l'île. Ils y construisent une partie de leur vie tout en gardant leurs attaches à Taïwan.
Pour beaucoup, le « continent » n'est pas une abstraction géopolitique ; c'est l'endroit où vit un proche. un parent, un ami d'enfance, un ancien collègue.
Je n'ai pas besoin de chercher loin pour le voir. Haixia, ma femme, qui est née sur le continent, a une vieille amie à Taïwan. Elles se parlent de temps en temps sur WeChat, se donnent des nouvelles des enfants, de la famille, de la vie qui passe. Du statut de l'île, de Pékin ou de Taïpei, jamais un mot. Simplement parce que ce n'est pas de cela qu'on parle avec une amie de longue date.
C'est ce décalage qu'il faut garder en tête. Au niveau des États, la question de Taïwan est gelée, dure, chargée d'enjeux qui dépassent l'île. Au niveau des gens, elle a le visage très ordinaire d'un coup de fil passé d'une rive à l'autre, d'un repas de Nouvel An où l'on parle des deux côtés, d'un ferry de Kinmen que l'on prend pour aller voir les siens.
La même langue, souvent les mêmes fêtes, des histoires familiales qui se répondent d'une rive à l'autre ; et par-dessus tout cela, une question politique que les gens continuent de vivre bien plus qu'ils ne la résolvent.


Se rendre à Taïwan, et pourquoi pas « en passant »
Un mot pratique pour finir, qui explique aussi pourquoi cette page n'est pas tout à fait comme les autres. Beaucoup de voyageurs imaginent Taïwan comme une extension naturelle d'un séjour sur le continent. En réalité, l'île se prête mal à l'étape rapide que l'on ajouterait entre deux villes chinoises. On y entre selon des règles propres, avec ses formalités, son rythme et sa logique de voyage.
C'est peut-être d'ailleurs la meilleure façon de l'aborder. Non comme une parenthèse dans un itinéraire chinois, mais comme une destination à part entière. L'île est petite sur la carte, mais dense dès qu'on s'y attarde : Kinmen, Tainan, Taipei, les montagnes du centre, la côte pacifique. Chacune raconte une facette différente de ce que Taïwan est devenue.


Le reste est simple. La plupart des voyageurs francophones peuvent entrer sans visa pour un séjour touristique. Les vols internationaux arrivent généralement à Taoyuan, près de Taipei.
Une semaine permet déjà de découvrir l'essentiel ; davantage si l'on veut prendre le temps de quitter les villes. Sur place, le train à grande vitesse relie rapidement les grandes villes de la côte ouest, tandis que les lignes ferroviaires classiques desservent le reste de l'île. Une carte EasyCard suffit pour les transports urbains.
Ce que la carte ne montre pas
Vous arriverez sans doute avec une question en tête, celle du statut, celle des gros titres. Mais le matin, à Taïwan, le marché de nuit a fini de s'éteindre, le train de montagne repart vers les cèdres, et sur la jetée de Kinmen quelqu'un embarque pour Xiamen comme on traverse un pont, pour aller déjeuner chez les siens.
Au fil du voyage, la question ne disparaît pas. Elle reste là, en arrière-plan. Mais elle cesse d'être la seule. Car l'île révèle autre chose : des couches d'histoire qui se superposent, des héritages qui se croisent, des liens qui continuent de traverser le détroit malgré tout.
Peut-être est-ce cela que la carte montre mal. Les frontières savent séparer les territoires. Elles expliquent moins bien les souvenirs, les familles, les habitudes et les attachements. Taïwan ne résout pas cette contradiction. Elle vit simplement avec elle.




