Patriotisme chinois : ce que signifie aimer son pays

Ce que signifie vraiment aimer son pays en Chine

Chaque 1er octobre, la Chine célèbre sa fête nationale dans une profusion de drapeaux, de cérémonies et de messages patriotiques. En France, ces images provoquent souvent malaise ou méfiance. Pourtant, le patriotisme chinois ne renvoie pas exactement aux mêmes images, aux mêmes mots ni à la même histoire que chez nous.

Ce patriotisme dégoulinant est à vomir.

Je lis ce genre de commentaire chaque année, à peu près à la même date, sous les images du 1er octobre à Pékin. Des soldats alignés au millimètre, une mer de drapeaux rouges, des familles qui sourient devant la porte de la Paix céleste. Ces images, en France, provoquent chez beaucoup un rejet immédiat, presque instinctif.

La première fois que j'ai tenté de répondre que les Chinois, ce jour-là, ne célèbrent peut-être pas ce que nous croyons voir, on m'a traité de « gros facho ». J'en ris encore. Mais la réaction m'a appris quelque chose : en France, aimer son pays est devenu un sentiment qu'on avoue à voix basse. En Chine, on lui souhaite un joyeux anniversaire.

Ce décalage ne dit pas qui a raison. Il révèle que le mot « patrie » ne désigne pas la même chose des deux côtés.

J'ai déjà raconté ailleurs ce que le 1er octobre commémore vraiment. Ici, je voudrais faire un pas de côté et poser une question plus simple, et finalement plus troublante : qu'est-ce que cela veut dire, aimer son pays, quand on est chinois ?

14 juillet et 1er octobre : pourquoi la fierté nationale n'a pas la même force

Personne ne se souvient du 14 juillet 1789. C'était il y a plus de deux siècles. On l'apprend à l'école, on le commémore, mais on ne l'a pas vécu. La fierté qu'il suscite passe par le récit ; et un récit s'use, se discute, se réinterprète à chaque génération.

La France a pourtant connu une fierté vécue. En août 1944, les Parisiens pavoisaient leurs fenêtres et chantaient dans les rues d'une ville libérée. Puis une génération entière a vu son pays passer des ruines au plein emploi, de la ferme à la voiture, de la cuisine sans eau courante au réfrigérateur. Cette fierté-là n'avait besoin d'aucune explication. Elle s'éteint doucement avec ceux qui l'ont connue.

En Chine, cette génération est encore là. La République populaire a 77 ans. Ceux qui ont connu la Chine d'avant 1949 sont âgés, mais leurs enfants ont vécu une transformation tout aussi concrète : les tickets de rationnement, le vélo comme principal moyen de déplacement, puis, en l'espace d'une seule vie, l'appartement, la voiture, le train à grande vitesse.

Cette mémoire n'est pas faite que de réussites. Elle contient aussi la famine du Grand Bond en avant, le chaos de la Révolution culturelle et, bien plus tard, les usines d'État fermées lors des grandes restructurations des années 1990.

Mais la trajectoire d'ensemble se voit à l'œil nu, d'une génération à l'autre, souvent d'une décennie à l'autre. On est fier de ce qu'on a vu changer de ses propres yeux.

La différence entre nos deux fêtes nationales n'est peut-être pas dans l'amour du pays. Elle est dans la distance qui nous sépare de ce qui le fonde. Une fierté vécue a moins besoin d’être expliquée. Une fierté racontée doit sans cesse être transmise.

Que veut dire « patriotisme » en chinois ?

Le mot chinois le plus courant pour parler de patriotisme est très direct : 爱国 (àiguó).
爱 (ài), c'est aimer ; 国 (guó), le pays.
Être patriote, 爱国, c'est littéralement « aimer son pays ».

Le mot n'est pas neutre pour autant. Dans la Chine contemporaine, il peut être une valeur morale, une attente sociale, parfois même une ligne de partage : on peut être accusé de ne pas être « assez patriote ». Mais son point de départ reste intéressant : le patriotisme se formule d'abord comme un lien affectif.

« Patrie », justement, vient du latin patria, la terre des pères. En français, le mot porte une autre histoire : on meurt pour la patrie, on la défend, on lui doit quelque chose.

En chinois, un autre mot revient sans cesse : 祖国 (zǔguó), le pays des ancêtres. Et très souvent, on lui ajoute 母亲 (mǔqīn), la mère : 祖国母亲 (zǔguó mǔqīn), « la mère patrie ». L'image n'est pas seulement protocolaire. Des générations de Chinois l'ont rencontrée dans les chansons, les rédactions scolaires, les poèmes et les discours. La Chine n'y est pas seulement un territoire ou un État : elle devient un être auquel on est lié.

Cette manière de parler du pays s'inscrit dans un imaginaire plus ancien où la famille et l'ordre politique ne sont pas complètement séparés.

Le chinois possède d'ailleurs l'expression 家国 (jiāguó), littéralement « famille et pays ». Elle sert à penser les deux ensemble : la famille comme premier cercle d'appartenance, le pays comme son prolongement à une autre échelle.

Dans la tradition confucéenne, cette continuité est centrale : apprendre à tenir sa place dans la famille, respecter ses parents, assumer ses responsabilités envers les siens, prépare aussi à tenir sa place dans la société. Le lien au pays n'est donc pas pensé uniquement comme un rapport à une institution ou à un État ; il peut aussi prendre la forme d'un attachement familial élargi.

C'est ce qui rend l'expression du 1er octobre si révélatrice : 祝祖国生日快乐 (zhù zǔguó shēngrì kuàilè), « joyeux anniversaire à la patrie ». On ne formule pas cela comme une profession de foi politique. On le souhaite comme on souhaiterait l'anniversaire d'un membre de la famille.

En 2019, pour les 70 ans de la République populaire, des millions d'internautes ont ainsi ajouté un petit drapeau à leur photo de profil WeChat ; un geste qui tenait davantage de la bougie sur un gâteau que du serment.

Cette nuance est importante. « Aimer son pays » ne veut pas nécessairement dire adhérer à tout. Et la « patrie » ne se réduit pas au gouvernement du moment. Ce vocabulaire parle aussi d’origine, de filiation et de continuité.

Vu de France, cette affection peut sembler naïve, parfois même suspecte. Mais elle ne relève pas exactement du même registre que notre patriotisme. Elle ne dit pas seulement : « j'adhère ». Elle dit aussi : « j'appartiens ».

D'où vient la fierté nationale chinoise ?

Il y a une autre différence, plus discrète, qui explique une partie de nos malentendus.

Une partie du récit national français s'est construite autour de valeurs que la France présente comme universelles. La « patrie des droits de l'homme » est fière de ce qu'elle estime avoir apporté au monde : une déclaration, des principes, une certaine idée de la liberté. Cette fierté regarde au-delà de ses frontières. Elle ne déclare pas seulement : « voilà ce que nous sommes », mais aussi : « voilà quelque chose qui vaut pour tous ».

Le récit chinois s'appuie davantage sur une autre idée : la continuité. 上下五千年 (shàngxià wǔqiān nián), « cinq mille ans d'histoire », répète-t-on volontiers.

Une écriture dont les formes anciennes restent familières, une poésie, une cuisine, des références qui ont traversé les dynasties. Et, plus près de nous, le sentiment d'avoir retrouvé une puissance et une place perdues après ce que l'on appelle en Chine le siècle d'humiliation.

Bien sûr, la Chine contemporaine produit elle aussi un discours sur ce qu'elle pourrait apporter au monde. Mais, dans l'expression quotidienne de la fierté nationale, quelque chose revient souvent : moins l'idée de convaincre les autres que celle de renouer avec ce que l'on est.

Un Chinois fier de son pays n'attend pas d'un Français qu'il devienne chinois. Il peut en revanche attendre qu'on reconnaisse cette histoire, cette continuité, cette place retrouvée. C'est moins une fierté à partager qu'une appartenance à faire respecter.

C'est là que le malentendu peut se nouer. Devant une ferveur collective, certains Français peuvent voir d'abord du nationalisme, de la puissance, parfois une menace. Là où beaucoup de Chinois voient aussi un héritage retrouvé.

Chez les jeunes générations, cette fierté passe d'ailleurs par des formes beaucoup moins solennelles.

Le phénomène Guochao (国潮, guócháo), la « vague nationale », mêle consommation, esthétique et références culturelles chinoises : baskets de marques locales, motifs traditionnels remis au goût du jour, rouges à lèvres dont les couleurs et les motifs s'inspirent d'objets conservés dans la Cité interdite. Et il n'est plus rare de croiser, dans un parc ou devant un temple, des jeunes portant le hanfu (汉服) ; ces tenues amples à longues manches, inspirées des costumes portés sous les anciennes dynasties, que l'on enfile le temps d'une promenade ou d'une séance photo.

La fierté nationale ne se tient donc pas seulement au garde-à-vous devant un drapeau. Elle peut aussi se porter aux pieds, sur une veste ou dans le choix d'une marque.

Cela ne veut pas dire que le nationalisme n'existe pas en Chine. Il existe, et il peut être virulent, notamment en ligne. Mais réduire toute fierté chinoise à cette seule expression, c'est prendre une partie pour le tout.

Devant la Cité Interdite, des jeunes Chinois se font photographier en Hanfu. Derrière ce geste, une génération qui n'expose plus son histoire, mais l'enfile.

Les Chinois sont-ils tous patriotes le 1er octobre ?

L'autre cliché, c'est celui d'un peuple uniformément fervent, drapeau à la main, les yeux humides devant la télévision.

Pour la plupart des familles, le 1er octobre, c'est d'abord le début de la Golden Week, une semaine de congés rare dans l'année. On rentre chez ses parents, on se marie (c'est l'une des grandes saisons de mariages), on part en voyage. Et on passe des heures sur l'autoroute.

Les Chinois ont même un terme pour ça : 人从众 (rén cóng zhòng). Trois caractères qui signifient tous « personne », avec un, deux puis trois personnages. Une façon de dire « il y a du monde, beaucoup de monde, vraiment beaucoup trop de monde » devant les photos de la Grande Muraille noire de foule.

Et puis il y a le 调休 (tiáoxiū), ce système qui oblige à travailler un ou deux week-ends pour « compenser » la semaine de congés. Chaque année, les réseaux sociaux chinois se remplissent de plaintes, de sarcasmes, de calculs désabusés sur le nombre de jours travaillés d'affilée.

Râler contre les week-ends travaillés, contre l'administration, contre les embouteillages ou contre telle décision n'oblige pas à remettre en cause le lien au pays.

Vu de France, nous avons parfois tendance à placer adhésion et contestation sur le même axe. Pour beaucoup de Chinois, ce ne sont pas nécessairement les deux extrémités de la même chose.

C’est peut-être là que l’image familiale retrouve son intérêt. Dans une famille, la critique n’est pas nécessairement une déclaration de rupture. On peut se plaindre, se disputer, trouver certaines décisions absurdes, et continuer à dire « chez nous ». Le lien et le jugement ne se situent pas exactement au même endroit.

Être Chinois aujourd'hui, c'est porter l'héritage d'une civilisation millénaire dans un monde en mutation. Entre fierté retrouvée et fatigue silencieuse, une identité se réinvente.

Enfant franco-chinois : être français et chinois à la fois

Chez nous, le 1er octobre ne ressemble à rien de spectaculaire. Pas de drapeau à la fenêtre, pas de fête. Le soir, on regarde quelques bribes du défilé qui circulent sur les réseaux sociaux chinois. Puis les messages arrivent : les parents à Shenyang, les cousins qui profitent de leurs jours de congé pour partir en balade et envoient des photos. Un anniversaire que l'on fête à distance, un peu comme celui d'une grand-mère qu'on appelle au téléphone.

Pour nos enfants, la question se pose autrement.

Il y a quelques jours, Hélène est rentrée de l'école avec une conversation dans la tête. Ses copines lui avaient demandé si elle était chinoise ou française. Elle ne s'était jamais vraiment posé la question. Le soir, elle nous a demandé ce qu'elle devait répondre.

Ce qui m'a frappé, c'est ce petit mot : chinoise ou française. Comme s'il fallait nécessairement choisir.

En français, nous distinguons facilement la nationalité et les origines, mais les mots deviennent vite maladroits dès qu'une personne appartient à plusieurs histoires. Le chinois dispose de tout un vocabulaire pour ces nuances. 华人 (huárén) renvoie à l'appartenance au monde chinois au-delà du seul passeport ; 华裔 (huáyì) désigne les descendants de Chinois établis à l'étranger.

Hélène est née en France, elle y a grandi. Elle est aussi la petite-fille de grands-parents chinois, parle avec sa famille à Shenyang, mange des plats dont ses copines ignorent parfois le nom et porte une histoire qui ne commence pas à Bordeaux.

Pourquoi l'une de ces choses devrait-elle effacer l'autre ?

C'est peut-être ce que nos enfants comprennent mieux que nous. Pour eux, les deux appartenances ne s'annulent pas. Elles se superposent. Il y a le 14 juillet et le 1er octobre, Bordeaux et Shenyang, deux familles de souvenirs, deux façons de raconter d'où l'on vient.

Comme deux langues que l'on ne traduit pas toujours, mais entre lesquelles on passe sans avoir besoin d'en abandonner une.

Ce que leur fierté dit de nous

Je ne cherche plus vraiment à convaincre ceux qui trouvent le 1er octobre « à vomir ». Leur réaction a sa propre histoire, et elle raconte quelque chose de vrai sur notre rapport à la France d'aujourd'hui.

Mais elle raconte peu de choses sur la Chine.

Derrière les images du défilé, il y a des grands-parents à Shenyang qui envoient un message à leurs petits-enfants en France, un étudiant qui poste un drapeau sur WeChat, une famille coincée sur l'autoroute qui râle en mangeant des graines de tournesol. Il y a aussi cette manière de parler de la Chine comme d'une mère : quelque chose qu'on n'a pas choisi, avec laquelle on n'est pas toujours d'accord, mais à laquelle on appartient.

Ce qui nous choque dans leur fierté raconte peut-être autant de nous que d'eux.

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