En Chine, la compétition universitaire change de terrain

Quand le diplôme ne suffit plus : la Chine repense ses universités

Le 20 septembre 2026, Pékin a publié de nouvelles orientations pour réorganiser son enseignement supérieur. Derrière le texte administratif, une réalité sociale : plus de six jeunes sur dix accèdent désormais au supérieur, les inscriptions au gaokao reculent et le diplôme protège moins qu'avant. La compétition scolaire ne disparaît pas ; elle change d'étage. Autrefois, il fallait entrer à l'université. Aujourd'hui, il faut entrer dans la bonne.

Fin juin. Les résultats du gaokao sont tombés depuis quelques jours ; le manuel de mathématiques est rangé. Sur l'écran de l'ordinateur familial, un tableau : des noms d'universités, des villes, des filières, et en face, des colonnes de chiffres. Le lycéen connaît son score par cœur, mais ce n'est plus lui qui compte. Ce qui compte, c'est son 位次 (wèicì), son rang parmi tous les candidats de la province. C'est ce rang qui dit jusqu'où il peut viser.

Autour de la table, la famille applique la règle que tout le monde connaît : 冲、稳、保 (chōng, wěn, bǎo). Tenter une université un peu au-dessus de ses moyens, s'assurer une université à sa mesure, garder une solution de repli.

Le père pense stabilité. La mère regarde le nom des établissements. Le fils se demande surtout ce qu'il aimerait faire, sans oser le dire trop fort.

Le dilemme revient chaque été dans des millions de foyers : une université connue, dans une filière dont personne ne sait très bien à quoi elle mène ; ou l'informatique, dans un établissement moins prestigieux d'une ville moyenne. Certaines familles paient plusieurs milliers de yuans un consultant spécialisé pour trancher. Le choix est devenu plus difficile que l'examen.

Et derrière toutes ces hésitations, une seule question : lequel de ces diplômes vaudra encore quelque chose dans quatre ans ?

1977 : quand le gaokao était une porte étroite

Cette question aurait semblé étrange à la génération de ses grands-parents. À l'hiver 1977, après onze ans d'interruption liée à la Révolution culturelle, le gaokao est rétabli. 5,7 millions de candidats 1 se présentent : jeunes renvoyés à la campagne, ouvriers, parfois déjà parents. Environ 270 000 sont admis ; moins d'un sur vingt.

Pour eux, pas de tableau de possibilités. Il n'y avait qu'une porte, et la franchir changeait une vie : un emploi en ville, un statut, la possibilité de faire vivre ses parents. C'est de là que vient l'aura de l'examen, et l'énergie que les familles y consacrent encore : cours du soir, appartements loués près des meilleurs lycées, grands-parents mobilisés pour tout le reste.

À partir de 1999, la Chine élargit massivement le recrutement universitaire ; c'est le 扩招 (kuòzhāo). Les places se multiplient pendant vingt-cinq ans. Mais dans les esprits, la logique reste celle de 1977 : trop de candidats, pas assez de places, et un examen qui tranche.

Le gaokao, examen d'entrée à l'université qui mobilise des millions de lycéens, est présenté comme l'épreuve qui décide d'une vie. La réalité est plus nuancée.

Enseignement supérieur en Chine : la massification a réussi

Ce monde-là a changé. En 2025, selon le bulletin statistique du ministère de l'Éducation2 le taux brut de scolarisation dans l'enseignement supérieur a atteint 61,3 %. La Chine est entrée dans ce que les spécialistes appellent la phase de généralisation du supérieur. Plus de douze millions de jeunes sortent désormais chaque année des universités et des instituts ; environ 12,7 millions3 pour la seule promotion 2026, un record.

Cette réussite a une conséquence mécanique : quand six jeunes sur dix accèdent au supérieur, y accéder ne distingue plus.

Le problème ne tient plus au nombre de places, mais à la valeur relative de chacune d'elles. D'où le tableau de la scène d'ouverture : la porte est ouverte ; il faut maintenant choisir la bonne parmi des milliers.

Gaokao 2026 : les premiers signes d'un retournement démographique

La démographie commence à se lire dans les chiffres. En 2026, 12,9 millions de candidats4 se sont inscrits au gaokao, 450 000 de moins qu'en 2025 : deuxième année consécutive de baisse, après le pic de 2024.

La nuance est intéressante : cette baisse n'est pas seulement démographique. Selon Caixin5, elle s'explique aussi par moins de redoublants et par des élèves de filières professionnelles qui entrent directement dans la vie active, alors même que le nombre de diplômés du secondaire continue d'augmenter. Une partie de la baisse vient donc aussi de parcours qui contournent désormais le gaokao.

Et la vraie vague reste à venir. La Chine a enregistré près de 18 millions de naissances en 2016, puis à peine plus de 9 millions en 2023. Toujours selon Caixin, la population en âge d'étudier devrait culminer en 2034, avant de chuter de près d'un tiers d'ici 2040.

Le long habit de Kong Yiji : quand le diplôme ne protège plus

Au printemps 2023, un mème a envahi les réseaux sociaux chinois : « le long habit de Kong Yiji » (孔乙己的长衫, Kǒng Yǐjǐ de chángshān). Kong Yiji est un personnage de Lu Xun, un lettré déclassé du début du 20e siècle qui boit son vin debout avec les journaliers mais refuse d'ôter la robe longue qui le distingue d'eux.

Des milliers de jeunes diplômés se sont reconnus dans cette robe. Leur diplôme les empêchait d'accepter un travail jugé ordinaire, sans leur ouvrir pour autant les emplois espérés. Cette année-là, le chômage des 16-24 ans (selon l'ancien mode de calcul) avait atteint 21,3 % en juin6, avant que le Bureau national des statistiques ne suspende sa publication pour revoir sa méthode.

Kong Yiji racontait moins la dévalorisation du diplôme que la rupture d'un contrat implicite, celui qui liait des générations de familles chinoises à l'école : étudie, et ta place dans la société s'améliorera.

Ce contrat reste fragile. En août 2026, le chômage urbain des 16-24 ans hors étudiants est remonté à 18,9 %7, son plus haut niveau depuis un an. Jamais autant de jeunes n'ont été diplômés ; pourtant, le diplôme protège moins qu'avant.

Les stratégies s'adaptent. Les candidatures en master reculent pour la troisième année consécutive, tandis que les candidats aux concours de la fonction publique, le 考公 (kǎo gōng), atteignent des niveaux record. Dans le Zhejiang, les notes d'admission d'une école de police8 montent d'année en année. La valeur se déplace vers ce qui paraît stable.

Réforme universitaire de 2026 : la fin de la course sur une seule piste

C'est dans ce contexte qu'arrivent les orientations publiées le 20 septembre par les bureaux généraux du Comité central du Parti et du Conseil des affaires d'État. Le texte9 demande aux universités de s'adapter à l'évolution de la population en âge d'étudier et de viser un développement différencié. Les grandes universités de recherche devront soutenir les stratégies nationales ; les établissements sectoriels, servir l'économie réelle.

Pendant des décennies, les universités chinoises ont été poussées vers une même échelle de prestige : plus de recherche, plus de doctorats, plus de disciplines, un meilleur rang.

Les nouvelles orientations cherchent à casser cette course sur une seule piste. Pékin ne veut plus que tous les établissements prouvent leur valeur de la même manière : une université de recherche ne devrait pas être évaluée comme un établissement dont la mission est de former des professionnels pour l'industrie de sa région.

Paradoxe apparent : alors que le nombre de jeunes va diminuer, Pékin veut encore élargir le haut de la pyramide. Le 15e plan quinquennal prévoit d'augmenter de plus de 100 000 places10 les admissions en licence dans les universités Double First-Class (双一流, shuāng yīliú) et de bâtir environ 200 universités de licence orientées vers l'application. La réponse à la démographie n'est pas de réduire le système uniformément, mais de redistribuer et de hiérarchiser les capacités.

Formation ou rite de passage : ce que les familles attendent de l'université

Reste une friction que le texte ne peut pas résoudre seul. Pour Pékin, l'université doit d'abord former : des chercheurs pour les technologies stratégiques, des ingénieurs et des techniciens pour une industrie qui monte en gamme. Pour beaucoup de familles, elle reste aussi un rite de passage : un statut, une respectabilité, une robe longue.

Les deux logiques ne s'opposent pas toujours, mais elles ne lisent pas le tableau de la même manière. L'État aimerait qu'on le lise en largeur : quel type d'établissement, pour quel métier, dans quelle région ? Les familles continuent souvent de le lire de haut en bas : quelle est l'université la plus haute où mon enfant peut entrer ?

Les labels hérités (les listes 985 et 211, puis Double First-Class) pèseront longtemps sur les CV et dans l'esprit des recruteurs. La compétition ne disparaît pas ; elle se concentre au sommet. Le 内卷 (nèijuǎn), cette « involution » où chacun s'épuise pour rester à la même place, n'est pas près de quitter le vocabulaire des parents.

L'éducation en Chine n'est pas une affaire de pression parentale. C'est un terrain où se croisent des logiques que rien n'oblige à converger.

Université en Chine en 2034 : le même tableau, une autre lecture ?

Revenons devant l'écran. Dans la même maison, il y a peut-être un petit frère, ou une cousine, qui a aujourd'hui dix ans. Né en 2016, l'année record, il passera le gaokao en 2034, au moment précis où la population en âge d'étudier atteindra son sommet. Sa promotion sera la plus nombreuse ; celles qui suivront trouveront des amphithéâtres qui se vident.

Quand ce sera son tour, le tableau aura peut-être changé de forme. Les colonnes ne diront plus seulement le rang de l'université, mais sa vocation : recherche, application, métiers. La question ne sera peut-être plus « jusqu'où puis-je monter ? » mais « où est ma place ? ». Ou bien les familles continueront de chercher la ligne la plus haute, et la différenciation voulue par l'État dessinera simplement une hiérarchie de plus.

Personne ne le sait encore. L'État peut redessiner les colonnes ; c'est la famille, autour de la table, qui décide de ce qui vaut encore quelque chose.

Pendant quarante ans, la grande question était de savoir qui parviendrait à entrer à l'université. Une autre prend sa place : qu'est-ce qui distingue encore un diplôme quand des dizaines de millions de jeunes en possèdent un ?

Pour leurs parents, les études étaient une conquête. Pour leurs enfants, elles deviennent presque une évidence. Et une évidence ne se vit pas comme une conquête.

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