Dans toutes les villes chinoises, c'est le même rituel. Début juin, les sirènes des ambulances sont coupées sur les boulevards. Les chantiers de construction s'arrêtent. Des taxis arborent des rubans jaunes pour signaler qu'ils transportent gratuitement les candidats.
Devant les centres d'examen, des mères en qipao rouge (la couleur qui « ouvre la voie », 旗开得胜) attendent leur enfant. Et dans les couloirs des immeubles, les voisins marchent sur la pointe des pieds.
Treize millions et demi de candidats en 2025. Trois jours d'épreuves. Un score sur 750 points qui détermine l'accès aux meilleures universités. Une métaphore qui revient dans toutes les bouches chinoises : 独木桥, le pont à une seule planche. Tout le monde y passe, en file indienne, sans filet.
Côté français, les titres écrivent à peu près tous la même chose : « l'examen le plus dur du monde », « tout se joue en quelques jours », « un destin scellé à 18 ans ».
Ce n'est pas faux. C'est juste très incomplet.
Le tri silencieux qui a déjà eu lieu
Première chose que peu d'articles français mentionnent : quand les treize millions d'adolescents passent le gaokao, des millions d'autres ne sont déjà plus dans la course. Pas parce qu'ils ont abandonné. Parce qu'on les en a écartés trois ans plus tôt.
Cet examen-là s'appelle le zhongkao (中考). Il a lieu à 15 ans, à la fin du collège. Et il est, selon la politique éducative chinoise, l'aiguillage majeur du système : environ la moitié des élèves est orientée vers la voie générale (le lycée classique qui mène au gaokao), l'autre moitié vers la voie professionnelle (lycées techniques).

C'est une politique délibérée, héritée de la planification du capital humain : la Chine a besoin de techniciens autant que d'ingénieurs, et le tri se fait tôt. Beaucoup de parents urbains expliquent aujourd'hui que « le zhongkao est devenu plus important que le gaokao ». La logique est cruelle mais cohérente : si tu rates le zhongkao, tu ne verras jamais le gaokao. Le pont à une seule planche commence en réalité bien avant juin de la classe de terminale.
C'est une clé de lecture importante : quand on parle du gaokao comme du « grand examen national », il s'agit déjà d'un examen entre élèves sélectionnés. La pression que la France imagine répartie sur toute une classe d'âge est en réalité concentrée sur la moitié qui a passé le premier tri.
Ce que le gaokao décide vraiment
Le deuxième malentendu est plus subtil. On dit en France que « le score au gaokao décide de la vie ». La vérité est plus précise : le score au gaokao décide de l'accès à un certain type de vie.
Sur les 13 millions de candidats, plus de 80% sont admis dans une université ou un établissement supérieur.
Le gaokao n'est donc pas un examen qu'on rate ; c'est un examen qui classe. Et c'est dans le haut du classement que tout se joue.
En Chine, tout le monde connaît la hiérarchie des universités. Elle est visible partout, presque physique. Il y a Tsinghua et l'université de Pékin (Beida), les deux sommets. Puis quelques grandes universités nationales. Puis le reste.

Et cette hiérarchie ne reste pas à l'intérieur du monde académique. Elle suit les étudiants longtemps après le diplôme. Les meilleurs professeurs, les grandes entreprises, les opportunités à l'étranger, les réseaux professionnels : tout circule plus facilement pour ceux qui sont entrés dans les bonnes universités.
Le parallèle français aide à comprendre. En France, on peut faire une belle carrière sans être passé par Polytechnique, Centrale ou Normale Sup. Mais y être passé ouvre des portes que d'autres mettront parfois des années à pousser. Tsinghua ou Beida jouent ce rôle-là en Chine, avec une intensité encore plus forte.
Il existe même une expression : 第一学历, le « premier diplôme ». En Chine, cette première ligne du CV colle à la peau. Un master prestigieux obtenu plus tard n'efface pas forcément l'université d'origine. Les recruteurs la regardent. Les familles aussi.
Voilà pourquoi le gaokao pèse autant. Non parce qu'il déciderait de toute une vie, mais parce qu'il attribue, très tôt, une place dans une hiérarchie que tout le monde voit.
Le poids vu de l'intérieur
Ma femme Haixia est née à Shenyang. Elle a passé le gaokao à la fin des années 90. Même si le contexte était bien différent d'aujourd'hui, le gaokao n'était pas un chemin parmi d'autres, c'était le chemin. Et ses parents, comme la plupart des parents chinois de leur génération, l'avaient compris très tôt.
Quand je lui demande ce qu'elle en garde, elle ne parle jamais des épreuves elles-mêmes. Elle parle des soirées. Tous les soirs après l'école, je devais réviser jusqu'à minuit. Mes parents vérifiaient. Le week-end, c'était pareil. Pas de télé, pas de copines, pas de loisirs. Mes parents décidaient.

Ce n'était pas une motivation venue d'elle. Elle ne travaillait pas dur parce qu'elle voulait réussir. Elle travaillait dur parce que ses parents l'y obligeaient. Et c'est, je crois, l'un des points les moins compris en France. La pression du gaokao n'est pas seulement une pression de l'examen. C'est une pression familiale, intériorisée comme une dette : les parents ont travaillé pour que tu puisses étudier, donc tu dois étudier ; tu n'as pas le droit de gâcher l'investissement.
Ce qui pesait le plus, ce n'était pas l'examen, c'était le regard des parents.
Haixia se souvient des dîners silencieux où le bulletin de notes était posé sur la table. Des comparaisons systématiques avec le fils du voisin, le neveu, la cousine. De la sensation que toute la famille élargie attendait un score, en juin, comme on attend un verdict.
Et puis il y avait le sommeil. Ou plutôt l'absence de sommeil. Les manuels relus avant de dormir. Les exercices refaits le matin avant la classe. Le corps qui finit par s'épuiser sur la durée d'une dernière année (高三, gao san) entièrement consacrée à une seule chose : préparer l'examen.

Aujourd'hui, Haixia n'en garde pas un bon souvenir. À tel point qu'elle a toujours dit qu'elle ne voulait pas que les enfants passent le gaokao. Ils passeront le bac, en France. Pas par rejet de la Chine ; par mémoire de ce que c'est. Elle sait, mieux que personne, ce que représente ce poids pour un adolescent. Et elle ne veut pas le transmettre.
Pour un français, l'expérience la plus proche est sans doute la prépa. Deux ans (parfois trois) enfermés dans une bulle, le classement comme horizon, les colles du soir, les DS du samedi, les vacances qui n'en sont pas. La porte étroite vers une élite institutionnalisée (Polytechnique, Centrale, Normale Sup, HEC) joue exactement le même rôle que Tsinghua ou Beida côté chinois : un diplôme initial qui s'inscrit durablement sur le CV, une logique de classement national plutôt que d'examen à seuil, une vie sociale aspirée par la préparation.
La comparaison fonctionne, et elle aide à sentir ce qu'est la dernière année chinoise (高三, gao san) plutôt qu'à seulement la décrire. Mais elle fait aussi apparaître, par contraste, deux décalages essentiels.
D'abord l'âge : l'élève de prépa français a 18 ou 19 ans, il a passé son bac, il a profité de son adolescence. La prépa est pour lui un retour à l'effort intense. Le lycéen chinois en gao san a 17 ans, c'est la continuation d'une enfance entièrement consacrée à l'école depuis quinze ans.

Ensuite le choix : la prépa française est une voie spécifique, prise par ceux qui le veulent (avec leur lot de pression familiale, certes, mais pas comme norme générale). Le gaokao chinois est le passage obligé, la norme sociale, ce que tout adolescent doit traverser.
Autrement dit : ce qui en France est l'expérience d'une élite qui a choisi sa voie est en Chine l'expérience d'une génération entière, deux ans plus tôt, sans alternative claire pour beaucoup. Le français en prépa est un jeune adulte qui souffre. Le lycéen chinois en gao san est un enfant qui souffre.
L'enfance qui dure jusqu'à 18 ans
C'est ici qu'Haixia me donne, sans le savoir, la vraie clé de lecture culturelle de l'article. Un jour, en parlant de l'adolescence française, elle me dit cette phrase qui m'a frappé : En Chine, quand on termine le lycée, on est encore un enfant. En France, à 17 ans, vous êtes déjà presque des adultes.
L'observation paraît anodine. Elle ne l'est pas du tout.
L'adolescent français traverse, entre 15 et 18 ans, mille petites prises d'autonomie. Le premier sac à dos pour partir en vacances entre amis. Le job d'été à 16 ans. Le permis. Les soirées sans les parents. Les premiers amours. À 17 ans, il a déjà commencé à se construire en dehors du cocon familial. Le bac, quand il arrive, est un examen important, mais c'est l'examen d'un jeune adulte qui sait déjà à peu près qui il est.

Dans bien des cas, l'adolescent chinois n'a quasiment rien vécu de tout cela. Sa vie entre 15 et 18 ans, c'est l'école, les devoirs, l'école, les devoirs, et le contrôle parental permanent. Pas de petit boulot, pas de soirées, l'amour adolescent reste largement tabou et souvent activement découragé par les enseignants comme par les familles, au nom du gaokao. Toute son énergie, toute sa subjectivité, est canalisée vers une seule échéance.
Le gaokao, vu sous cet angle, change de nature. Ce n'est pas un examen qui écrase un jeune adulte en formation. C'est un examen qui écrase un enfant qui n'a pas encore eu le droit de devenir adulte. Et c'est cela, je crois, qui le rend si lourd : pas la difficulté des sujets, pas la concurrence, pas le score. Le fait qu'on demande à un enfant de 17 ans, qui n'a jamais eu le droit de respirer en dehors du cadre, de produire en trois jours la performance qui définira sa place dans la société.
L'après-gaokao : le rite de passage
Et c'est ici que se produit le retournement que personne ne raconte en France. Une fois le gaokao passé, l'université chinoise est étonnamment légère.
Cours moins denses qu'en terminale. Vie en dortoir avec des camarades venus de tout le pays. Premières associations, premiers voyages, premiers amours assumés. Pour beaucoup d'étudiants chinois, l'université n'est pas le lieu où l'on travaille le plus, c'est le lieu où l'on respire enfin. Beaucoup témoignent que les quatre années de fac sont les plus belles de leur vie ; pas pour les études, mais pour la liberté qu'elles inaugurent.

Cette inversion est l'exact inverse du modèle français, où l'université est souvent vécue comme le moment où l'on se met sérieusement à travailler après un lycée plus indulgent. En Chine, l'université est ce que le lycée est en France : le moment où l'on quitte l'enfance.
Cela donne au gaokao son vrai sens anthropologique. Ce n'est pas seulement un examen. C'est le sas, la porte étroite, le rite de passage. Un avant où l'on est entièrement sous l'autorité des parents, et un *après* où l'on commence enfin à exister pour soi-même. Le gaokao est ce qui sépare les deux. Voilà pourquoi il pèse autant symboliquement : il ne ferme pas seulement le lycée, il ouvre l'âge adulte.
Vu de cette manière, la pression du gaokao n'est plus seulement la pression d'un examen difficile. C'est la pression accumulée de toute une enfance sans soupape, qui doit s'évacuer en trois jours pour qu'enfin la vie puisse commencer.
Alors pourquoi le garder ?
Une fois qu'on a vu le coût humain du gaokao (le contrôle parental, l'enfance sans soupape, le poids du regard familial), une question s'impose. Si le système est si dur, pourquoi la Chine ne le réforme-t-elle pas ? Pourquoi ne l'adoucit-elle pas ? Pourquoi le garde-t-elle, génération après génération ?
Première réponse, qui surprend toujours : parce que ce n'est pas une exception chinoise. Toute l'Asie sinisée fonctionne ainsi. La Corée du Sud a son suneung, qui suspend littéralement le pays une journée par an (avions cloués au sol pendant l'épreuve d'anglais oral, bourse qui ouvre une heure plus tard, policiers qui escortent gratuitement les retardataires). Le Japon a son système d'examens d'entrée universitaires, parmi les plus exigeants au monde. Hong Kong a son DSE. Taïwan, Singapour, le Vietnam ont leurs équivalents.

Et ce n'est pas un hasard. Tous ces pays héritent d'une même institution millénaire : l'examen impérial chinois (科举, kējǔ), qui sélectionnait les fonctionnaires de l'empire pendant 1300 ans, de la dynastie Sui (605) jusqu'à son abolition en 1905.
Le keju a façonné toute l'Asie de l'Est. Il a transmis une conviction profonde : l'examen écrit, anonyme, classé, est le mode le plus juste de sélection des élites. Plus juste que le réseau familial, plus juste que la cooptation, plus juste que le piston. C'est cette conviction-là qui survit aujourd'hui dans le gaokao, le suneung et leurs équivalents.
Le gaokao n'est donc pas une lubie autoritaire ni une bizarrerie chinoise. C'est la version contemporaine d'une institution civilisationnelle partagée par toute une moitié de l'Asie. Le supprimer reviendrait à arracher quelque chose de très ancien et de très enraciné. Aucun de ces pays ne le fera.
Le cliché de l'usine à robots
J'ai entendu un jour un Français installé depuis longtemps en Chine résumer le système éducatif chinois en une formule : « une usine à robots ». Dans son esprit, des années passées à apprendre par cœur, réciter, refaire les mêmes exercices auraient fini par produire des jeunes incapables de penser seuls. Des élèves disciplinés, efficaces peut-être, mais sans imagination propre.
Ce cliché est ancien et tenace en France. Il s'appuie sur une réalité partielle (le poids de la mémorisation dans la pédagogie chinoise, la culture du modèle et du commentaire de textes héritée du keju) qu'il transforme en jugement total. Et il passe complètement à côté du présent.
Mais quand passe du temps en Chine, quelque chose finit par troubler cette image.
Car le pays qui sortirait prétendument des « robots » est aussi celui où l'on voit surgir, à une vitesse presque épuisante, de nouvelles entreprises, de nouveaux usages, de nouveaux concurrents. Des ingénieurs capables de travailler des semaines entières sur un problème technique. Des équipes qui pivotent en quelques semaines. Des entreprises qui avancent vite, parfois brutalement, dans une concurrence intérieure d'une intensité difficile à imaginer en Europe.
Beaucoup de ceux qui dirigent ou construisent cette Chine-là sont passés par le gaokao.

Alors il faut peut-être déplacer la question. Le gaokao apprend-il à innover ? Probablement pas.
En revanche, il apprend autre chose : travailler sous pression ; absorber une masse énorme d'informations ; tenir dans la durée ; organiser son temps ; continuer malgré la fatigue.
La plupart des français qui passés par la prépa disent à peu près la même chose : « ça m'a appris à travailler ». Le gao san chinois transmet la même chose, à l'échelle d'un pays entier.
Et dans une économie chinoise devenue extrêmement compétitive, cette capacité d'endurance finit par produire des effets très concrets.
Le gaokao n'est pas l'opposé de l'innovation. Il en est, de manière contre-intuitive, l'un des moteurs, parce qu'il enseigne à travailler dans des conditions d'intensité extrême, et que cette discipline-là se réinvestit ensuite ailleurs.
Cela ne dit pas que le système est parfait. Cela dit qu'il fonctionne, à une échelle et avec une efficacité que le cliché français ne permet pas de voir.
Le vrai rôle du gaokao
Le gaokao a un coût humain réel. Haixia n'a pas oublié ses soirées à Shenyang, et elle ne veut pas que ses enfants traversent la même chose. Certains adolescents restent sur le bord de la route, certains s'y brisent, certaines familles paient le prix fort. On ne peut pas évacuer cela.
Mais le gaokao a aussi une fonction sociale (sélectionner les élites sans piston, dans un pays de 1,4 milliard d'habitants où le réseau familial pèse lourd) et une efficacité économique (former des générations capables de soutenir un effort intense, qui irrigue ensuite le tissu productif d'un pays devenu le premier déposant mondial de brevets). Ces trois dimensions coexistent. Aucune n'efface les autres.

Le gaokao n'est pas l'examen d'une vie. C'est l'examen au bout d'une enfance, qui ouvre la porte d'une jeunesse, et qui inscrit durablement une place dans une hiérarchie sociale. Il n'est ni archaïque ni inhumain ; il n'est pas non plus juste ni doux. Il est ce qu'il est : un dispositif millénaire, partagé par toute une civilisation, qui produit à la fois de la souffrance individuelle et de la performance collective.
Comprendre le gaokao, ce n'est pas plaindre les adolescents chinois ni admirer leur discipline. C'est accepter que le même dispositif puisse être à la fois douloureux et productif, à la fois critiquable et efficace, à la fois ancien et terriblement moderne. Ce n'est pas confortable pour le regard occidental, qui préfère les jugements nets. Mais c'est plus juste. Et c'est, peut-être, la seule manière honnête de regarder ce que la Chine fait vraiment de sa jeunesse.