Le 17 août 2026, la Chine officielle a célébré le centenaire de la naissance de Jiang Zemin. Au même moment, sur les réseaux sociaux, une autre commémoration avait lieu, plus discrète et plus moqueuse, portée en partie par des internautes qui étaient enfants (ou pas encore nés) quand il dirigeait le pays. Ce que cette ferveur raconte tient moins à l'homme qu'à la manière dont une société fabrique ses souvenirs.
Lundi 17 août 2026, Palais du Peuple. Un portrait géant domine la tribune, avec deux dates en dessous : 1926-2026. Xi Jinping salue les « contributions indélébiles » de son prédécesseur et sa vision stratégique. Il rappelle comment Jiang a tenu bon face à la crise financière asiatique et aux grandes inondations de 1998.
Les jours précédents, la télévision d'État a diffusé en prime time une série documentaire en douze épisodes consacrée à sa vie. Sur Xiaohongshu, un internaute résume l'affaire à sa façon : il y aurait « deux sortes de gens : ceux qui ne le comprennent pas, ceux qui l'admirent ». Et quand la banque centrale annonce l'émission de pièces commémoratives à son effigie, ses jeunes fans s'enthousiasment ; sur Weibo, l'un d'eux prédit déjà qu'elles seront introuvables1.
La scène a quelque chose de savoureux. L'État frappe une monnaie pour honorer un dirigeant ; des internautes qui l'appellent « le crapaud » veulent absolument l'avoir dans leur collection. Deux mémoires du même homme se croisent, l'une institutionnelle, qui choisit soigneusement ce qu'il faut retenir, l'autre populaire, fragmentaire, ironique, et beaucoup plus difficile à tenir en main.
Pourquoi Jiang Zemin est surnommé « l'Ancien » sur l'internet chinois
Pour les lecteurs français, Jiang Zemin reste souvent un nom un peu flou, coincé entre Deng Xiaoping et Hu Jintao. Ingénieur de formation, passé par une usine automobile, maire puis secrétaire du Parti à Shanghai, il est propulsé à la tête du pays en 1989. Il sera secrétaire général jusqu'en 2002 et président jusqu'en 2003. Sous ses mandats : le retour de Hong Kong, l'entrée dans l'Organisation mondiale du commerce, l'attribution des Jeux olympiques à Pékin.
Mais ce n'est pas ce bilan qui a fait de lui une figure d'internet. Ce sont trois vidéos, que les fans appellent les « trois pièces du crapaud » (蛤三篇, há sān piān).

La plus célèbre date d'octobre 2000. Une journaliste hongkongaise, Sharon Cheung (张宝华, Zhāng Bǎohuá), lui demande si Pékin a « désigné » le chef de l'exécutif de Hong Kong pour un nouveau mandat. Jiang s'agace, passe du mandarin à l'anglais, sermonne les journalistes, les trouve « too simple, sometimes naive », et précise qu'il leur parle « en tant qu'aîné ». Le surnom est né. Il leur conseille aussi, au passage, de « s'enrichir en silence » (闷声发大财, mènshēng fā dàcái), formule qui fera une longue carrière.
La deuxième vidéo est son entretien la même année avec le journaliste américain Mike Wallace, où il discute en anglais avec une aisance qui surprend encore. La troisième le montre en 2009, déjà retraité, en visite dans une entreprise d'ingénierie, citant un vers du lettré Lin Zexu.
Ce qui frappe ceux qui découvrent ces images aujourd'hui, c'est le naturel.
Un dirigeant qui s'emporte en direct, chante en public, récite Lincoln en anglais. Un personnage, pas seulement une fonction.
Comment un crapaud est devenu une icône
Le phénomène a un nom : 膜蛤 (mó há), littéralement « vénérer le crapaud ». Le surnom vient d'une ressemblance supposée avec l'animal (les grosses lunettes, le large sourire, le pantalon remonté haut) et le mot employé, 蛤蟆 (hámá), est plutôt familier, loin du crapaud porte-bonheur de la tradition. Les fans se désignent eux-mêmes comme les 蛤丝 (há sī), les « fans du crapaud ».
Au départ, il n'y a aucune tendresse là-dedans. Dès le début des années 2000, les vidéos circulent pour se moquer de lui. Elles sont relayées par des milieux hostiles à Jiang, à commencer par le Falun Gong qu'il avait fait interdire en 1999, et par des nationalistes qui lui reprochent sa prudence face aux États-Unis, après le bombardement de l'ambassade chinoise à Belgrade en 1999 ou l'incident de l'avion espion de Hainan en 2001.

Puis, au fil des années 2010, le ton change.
Le vers de Lin Zexu devient un jeu de chaînes où chacun poste un caractère à la suite du précédent. Et le premier mot du vers, 苟 (gǒu), « si » en chinois classique, finit par changer de sens à force d'être associé à l'idée de prolonger la vie : 苟着 (gǒuzhe) signifie aujourd'hui, dans la langue courante, « tenir le coup, survivre tant bien que mal ». Un mème qui modifie la langue, ce n'est pas rien.
Ce que certains regrettent vraiment
Il serait facile de conclure que toute une jeunesse regrette les années Jiang.
Il y a d'abord des internautes politisés, souvent diplômés, qui ont des souvenirs de l'époque et expriment une véritable nostalgie. Ce qu'ils regrettent est surtout politique : une parole publique qu'ils jugent plus libre, une diplomatie plus discrète, la priorité donnée à l'économie. Le « s'enrichir en silence » de 2000 devient chez eux une sorte de programme idéal. Pour eux, ce n'est pas tant Jiang Zemin lui-même que la Chine qu'il semble incarner qui suscite la nostalgie : une Chine perçue comme plus ouverte, plus optimiste, où l'avenir paraissait encore prometteur.

Il y a ensuite tous les autres, bien plus nombreux, qui partagent les mèmes parce que tout le monde les partage. Certains ne savaient presque rien de Jiang ; ils relayent les images « pour s'amuser ». Ce sont souvent les plus jeunes, et paradoxalement ce sont aussi eux qui publient les contenus les plus risqués, faute d'en percevoir la portée.
Entre ces deux pôles, il y a le décor que tout le monde partage, même sans l'avoir vécu : la Chine de 1995-2005 telle qu'elle circule dans les familles, les séries et les vidéos de Bilibili. Les parents qui partent tenter leur chance à Shenzhen, les premiers cybercafés, QQ qui arrive dans les foyers, l'année 2001 où Pékin obtient les Jeux et où la Chine entre à l'OMC. Face à un vocabulaire générationnel fait de compétition sans fin et de tǎng píng (躺平, « s'allonger à plat »), cette époque prend des airs de décollage permanent.

Dans le Dongbei, les années 90 n'avaient rien de doré
Cette image lumineuse a pourtant un angle mort, et il se trouve au nord-est du pays.
Quelques jours avant le centenaire, une autre figure de l'époque est morte : Zhu Rongji, le Premier ministre qui gouvernait en tandem avec Jiang, dont les funérailles ont eu lieu le lendemain de la cérémonie. Zhu, c'est l'homme des réformes à marche forcée : fermeture des entreprises d'État déficitaires, fin du logement attribué par l'employeur.
En une semaine, les deux visages des années 90 ont quitté l'actualité.
En 1997, lors du 15e Congrès du Parti, Jiang Zemin met en avant deux formules qui vont marquer une génération : « réduire les effectifs pour accroître l'efficacité » (减员增效, jiǎnyuán zēngxiào) et « tenir les grandes entreprises, lâcher les petites » (抓大放小, zhuā dà fàng xiǎo). Suit une vague massive de licenciements. Le mot de l'époque est « descendre de son poste » (下岗, xiàgǎng). On estime à plusieurs dizaines de millions le nombre de travailleurs concernés.
Le Dongbei, berceau de l'industrie lourde chinoise, prend le choc de plein fouet. À Shenyang, le quartier de Tiexi, cœur ouvrier de la ville, voit ses usines fermer les unes après les autres. Le cinéaste Wang Bing a filmé cette agonie au tournant des années 2000 dans À l'ouest des rails, documentaire fleuve devenu une référence. À la télévision, une chanson de Liu Huan, Recommencer à zéro (从头再来, cóngtóu zàilái), encourage les licenciés à rebondir.

Pour une famille ouvrière de Shenyang, les années Jiang ce sont celles où le père, puis la mère, se retrouvent sans travail après vingt ans d'usine ; celles où « l'aristocratie ouvrière » de la Chine socialiste découvre la précarité. Les enfants de ces familles ont grandi avec un récit très différent de celui qui circule dans les mèmes.
Il n'y a pas une mémoire chinoise des années 90. Il y en a plusieurs, et elles ne se recoupent pas toujours.
Toléré, filtré, encadré : un humour sous surveillance
On imagine volontiers un affrontement simple entre des internautes facétieux et des censeurs vigilants. La réalité est plus subtile.
Des suppressions ont bien eu lieu : des contenus ont été effacés dès 2015, et les célébrations des 90 ans de Jiang, en 2016, ont été en partie filtrées. Mais dans l'ensemble, le phénomène a bénéficié d'une tolérance assez remarquable pour un sujet touchant un ancien numéro un. Des humoristes très suivis s'y sont essayés en public. Selon Li Haoguang2, les autorités l'ont largement laissé vivre parce qu'il restait ambigu et non subversif.
Le plus intéressant, c'est que la frontière a été tracée en partie par les fans eux-mêmes. Dans les groupes WeChat dédiés, les règles interdisaient les contenus qui glissent vers une critique directe du présent. Pour les 90 ans de Jiang, une affiche pastichant le style maoïste circulait avec une consigne claire : un mo « civil », pas un mo violent. Quand la limite était franchie, les conséquences tombaient : groupes fermés, comptes suspendus.

À sa mort, le 30 novembre 2022, les grandes plateformes sont passées au noir et blanc. Un quotidien pékinois a même republié l'intégralité de l'entretien avec Mike Wallace, longtemps difficile à trouver en ligne. Le même mème peut donc être toléré, filtré ou récupéré selon le moment. L'humour devient une manière de dire sans tout dire, et chacun apprend où passe la ligne.
Regretter une époque qu'on n'a pas vécue
Avant de voir dans tout cela une singularité chinoise, regardons autour de nous.
Les jeunes Français de vingt ans écoutent les tubes des années 80, achètent des appareils photo jetables, regardent des compilations de publicités des années 90 sur YouTube. Ils idéalisent une France qu'ils n'ont pas connue, imaginée plus insouciante, avec des cassettes et sans réseaux sociaux. Ceux qui ont vécu ces années-là, avec leur chômage de masse et leurs inquiétudes, sourient souvent de cette image.
Le mécanisme est le même. On regrette moins une période que la promesse qu'on lui prête.
Et quand le présent paraît incertain, le passé récent devient un refuge commode, d'autant plus séduisant qu'on ne l'a pas vécu.
La différence chinoise tient à deux choses. D'abord, la vitesse : en Chine, trente ans représentent plusieurs mondes, et un jeune de 2026 vit dans un pays sans commune mesure avec celui de ses parents à son âge. Ensuite, le fait que cette nostalgie se cristallise autour d'un dirigeant, et non d'une musique ou d'une mode. Ce qui lui donne, qu'on le veuille ou non, une résonance particulière.
Tout le monde ne rit pas pour les mêmes raisons
Revenons aux pièces commémoratives. Elles portent le Jiang du Palais du Peuple, bâtisseur de la Chine moderne. Ceux qui les convoitent sur Weibo pensent peut-être au grand-père fantasque qui sermonnait les journalistes en anglais. Aucun des deux portraits n'est tout à fait faux, aucun n'est tout à fait vrai.
Il faut aussi garder les proportions. Les « fans du crapaud » forment une communauté bruyante et inventive, mais elle ne parle pas au nom de toute une génération ; beaucoup de jeunes Chinois ignorent ces mèmes, d'autres les trouvent simplement puérils, et une bonne partie de ceux qui les partagent ne savent pas très bien ce qu'ils partagent.
Pour comprendre une génération, il ne suffit pas d'écouter ce qu'elle dit. Il faut aussi regarder de quoi elle rit. Et se demander si tout le monde rit vraiment pour les mêmes raisons.
Une question, pour finir : de quelles années 2020 les jeunes Chinois de 2050 seront-ils nostalgiques ?
Références




