Il y a cinquante ans, le 9 septembre 1976, mourait Mao Zedong. Pour l'anniversaire, son mausolée à Pékin a prolongé ses horaires et les créneaux de la semaine sont complets. Dans le même temps, une génération qui ne l'a pas connu s'est remise à lire ses textes.
Quand je suis en Chine, Mao ne s'invite pas dans les conversations. On croise son visage partout (sur chaque billet de yuan, au-dessus de l'entrée de la Cité interdite) et on n'en parle jamais, à peu près comme le souvenir d'un ancien président ne pèse pas sur nos dîners français. Omniprésent comme image, silencieux comme sujet.
C'est ce qui rend la chose étrange. Depuis quelque temps, des gens qui ne l'ont pas connu, parfois à peine vingt ans, se remettent à le lire. Pas à réciter des slogans dans un défilé ; à le lire pour eux, à l'écouter, à en refaire une voix qui leur parle au présent.
Il est mort il y a exactement un demi-siècle, et c'est maintenant, dans cette génération, que son nom se rouvre.
Chacun a son idée de Mao, et ce texte ne vient ni la confirmer ni la corriger. La question n'est pas de savoir ce que valait l'homme ; elle est de comprendre pourquoi son nom revient, aujourd'hui, dans la bouche de gens qui n'ont connu ni son époque ni la pauvreté de son époque.
Comment les jeunes Chinois lisent Mao aujourd'hui
Le phénomène est concret, et il ne ressemble pas à ce qu'on imagine de loin. Sur les grandes plateformes, des comptes suivis par des centaines de milliers d'abonnés font tourner ses textes en boucle. Des clubs de lecture en ligne se donnent rendez-vous pour parcourir De la contradiction ou Servir le peuple. Des vidéos courtes, où des voix générées par intelligence artificielle récitent ses écrits, cumulent les vues. Et un surnom s'est imposé pour parler de lui : jiaoyuan (教员), « le professeur », un titre que Mao lui-même disait préférer 1.
Le mot est révélateur, parce qu'il déplace tout. On ne va pas chercher chez un professeur un dogme auquel adhérer ; on va y chercher une méthode, une manière de voir clair. C'est bien ainsi qu'il est convoqué.

Un employé rentre d'une journée où son augmentation a été refusée, ouvre une de ces vidéos, et y trouve de quoi tenir. Un parent que la scolarité de ses enfants angoisse relit un passage sur la persévérance. Quelqu'un qui se sent isolé au bureau va chercher, dans une phrase vieille de quatre-vingts ans, un cadre pour nommer ce qu'il vit.
Il y a d'ailleurs quelque chose de troublant dans la forme que prend ce retour.
Une voix de synthèse, produite par une machine, récite les mots d'un homme mort en 1976, et des dizaines de milliers de personnes nées bien après l'écoutent le soir comme on écoute un podcast de développement personnel. La technologie la plus récente au service d'une prose du siècle dernier. Rien, dans cet assemblage, ne relève de la commémoration ou du recueillement ; tout y relève de l'usage.
Ce qui frappe, à observer cette pratique, c'est qu'elle ne se présente pas d'abord comme une idéologie. Elle ressemble le plus souvent à des conseils de vie, et c'est justement ce qui la rend intéressante : la frontière devient poreuse. Une grille de lecture politique se consomme comme du développement personnel ; un vocabulaire de lutte sert à comprendre son patron, son salaire ou son épuisement. On n'est pas devant une jeunesse qui rêve de reprendre le flambeau d'une révolution ; on est devant des lecteurs qui piochent, dans une œuvre disponible, de quoi affronter lundi matin.
Retour de Mao : deux lectures trop courtes
Devant une scène pareille, deux grilles se présentent presque d'elles-mêmes, et toutes deux laissent échapper l'essentiel.
La première est la lecture inquiète, souvent occidentale : la jeunesse chinoise se retourne vers le communisme
, comme si lire Mao à vingt ans annonçait un retour de l'Histoire. La seconde est la lecture désabusée, qui voit dans tout signe rouge la main de l'État : une nostalgie encadrée d'en haut, une simple opération de mémoire officielle.

Ces deux grilles ne sont pas fausses. Elles sont seulement très courtes. La première prête à des lecteurs anxieux un projet politique qu'ils n'ont pas ; la seconde efface justement ce qui rend le phénomène remarquable, à savoir qu'il vient d'en bas, des réseaux, des difficultés très ordinaires de gens très ordinaires.
Pour comprendre ce qui se joue, il faut lâcher la question « pour ou contre Mao » et regarder ce que ces lecteurs font, exactement, de son nom.
Ce que les jeunes gardent de Mao, et ce qu'ils laissent
Ils ne lisent pas le Mao historique ; ils se servent de son nom. Et s'ils le peuvent, c'est d'abord parce que ce nom ne renvoie, pour eux, à aucun souvenir.
C'est le point décisif. Leurs grands-parents ne pouvaient pas faire de Mao ce qu'ils voulaient : ils avaient vécu son époque, ils en portaient les images et les manques, parfois les deuils. Le nom était lesté d'une expérience qui résistait. Pour une génération qui n'a connu ni le Grand Bond en avant ni la Révolution culturelle, ce même nom s'est allégé jusqu'à devenir presque disponible, une surface où loger ce qui manque au présent.

Ce qu'on y projette se choisit, forcément : l'égalité, la persévérance, l'idée d'un monde moins obsédé par la réussite individuelle. Ce qu'on laisse dehors aussi, ces années où les mêmes mots se sont traduits en catastrophes. Le tri, c'est l'effet de la distance ; on ne réarrange librement que ce qu'on n'a pas vécu.
C'est un mécanisme que j'ai déjà croisé ailleurs, presque à l'identique, dans ces gestes par lesquels de jeunes Chinois réinvestissent une figure ancienne sans en reprendre le contenu. On garde ce qui console ou ce qui aide, on laisse le reste ; et c'est par ce tri, plus que par les textes, qu'on lit le mieux une génération.
Pourquoi cette génération relit Mao maintenant
Reste la vraie question, celle que les deux grilles courtes escamotent : pourquoi ce retour, et pourquoi maintenant ? Parce que le présent de cette génération a un goût très particulier. Elle est entrée dans la vie active en pleine décélération économique, avec un chômage des diplômés élevé et un marché du travail qui s'est refermé au moment où elle frappait à la porte. Elle a des mots à elle pour décrire ce qu'elle traverse.
Le neijuan (内卷), cette compétition qui s'emballe sans que personne y gagne, où il faut courir plus vite pour rester à la même place. Le tang ping (躺平), « s'allonger » plutôt que s'épuiser dans une course jugée perdue d'avance. La fatigue du « 996 », ces horaires de bureau qui vont de neuf heures du matin à neuf heures du soir, six jours sur sept2.

Dans ce paysage, la plupart des discours ambiants célèbrent l'effort, la réussite, l'ascension par le mérite (le gaokao en est le rite fondateur). La promesse est simple : travaille dur, et tu monteras. Le problème, c'est que beaucoup travaillent dur et ne montent plus, et qu'un discours de la réussite, quand la réussite se dérobe, finit par ressembler à un reproche adressé à ceux qui n'y arrivent pas.
Mao offre autre chose : un vocabulaire qui prend le problème par l'autre bout, celui de l'inégalité et du rapport de force, plutôt que celui de la performance personnelle.
Ses textes parlent de classes, de contradictions, de ceux qui produisent et de ceux qui décident ; ils donnent à des difficultés vécues comme des échecs privés une grille où elles deviennent des faits collectifs.
À quelqu'un qui a l'impression de perdre malgré tous ses efforts, ce langage ne dit pas « cours plus vite » ; il dit « regarde qui a fixé la course ». Et le titre même de l'un des textes les plus repris, Servir le peuple, redonne une dignité à l'idée que la valeur d'une vie ne se mesure pas à ce qu'on a accumulé. On comprend qu'il console.
C'est pourquoi ce retour ne parle pas vraiment de Mao : il parle de ceux qui le rouvrent. La lecture n'est pas un programme, c'est un symptôme ; et il dit tout haut une inquiétude que cette génération ne formule pas toujours autrement.
Pas un seul Mao : trois usages, une même figure
Encore faut-il ne pas refaire, à notre tour, l'erreur des grilles courtes en traitant « les jeunes Chinois » comme un bloc. Sous le même nom, il y a au moins trois gestes qui n'ont ni le même poids ni la même intention.
Prenons un cas volontairement à part. À Nanjie, dans le Henan3, souvent présenté comme le dernier village resté fidèle au modèle collectiviste, une étudiante peut dire sans détour qu'elle révère encore l'homme et regretter un temps où les gens étaient, selon elle, « plus purs ».
Mais ce que ressent une jeune femme qui a grandi entre ces murs-là ne se confond pas avec ce que cherche le diplômé de Shanghai qui ouvre De la contradiction comme un outil d'analyse ; et ni l'un ni l'autre ne se confond avec celui qui pose en tenue d'inspiration ancienne, pour qui Mao est un signe d'appartenance parmi d'autres. Nostalgie héritée d'un lieu, boussole intellectuelle, marqueur d'identité : trois usages, un seul nom.

C'est ici qu'apparaît ce qui distingue ce cas de mes deux autres articles. Le temple et Confucius sont un héritage ancien, longtemps rangé du côté de la « superstition », que le pouvoir a fini par tolérer puis par valoriser. Mao, lui, n'est pas un héritage récupéré : il est au fondement même du Parti qui gouverne aujourd'hui.
Rouvrir Mao, ce n'est pas rallumer un bâtonnet d'encens dans un temple qu'on a fini par admettre ; c'est rouvrir le texte fondateur du pouvoir, son « écriture sainte » si l'on veut, celle qui est encore au principe de sa légitimité.
La figure appartient à l'État, et voilà qu'une partie de la jeunesse se l'approprie à sa manière, pour ses propres raisons.
De là, un contraste qu'on peut simplement constater. Les autorités n'ont rien prévu de particulier pour ce cinquantenaire, et il n'y a pas de mystère à y chercher : en Chine, on commémore officiellement les dirigeants à leur naissance, pas à leur mort. Le registre officiel était déjà discret au trentième anniversaire4 ; il l'est encore. La ferveur en ligne, elle, est très vive. Un même nom, à peu près au même moment, tenu à distance en haut et rouvert avec passion en bas. On n'a pas besoin d'y lire une intention pour trouver la scène parlante.
Ce que le retour de Mao dit de la jeunesse chinoise
Je repense à ce visage qu'on croise partout en Chine sans jamais s'arrêter dessus. Sur les billets qu'on tend au marchand, au-dessus de la place que traversent les touristes, dans le silence poli des conversations où il n'apparaît pas. Une image si familière qu'on ne la regarde plus.
Et voilà qu'une génération, précisément celle qui ne l'a pas connu, se remet à lui adresser la parole. Non pour ce qu'il a fait, dont elle n'a pas la mémoire, mais pour ce dont elle a besoin, elle, ici, maintenant. Ce que ce retour raconte n'est pas au fond une affaire de Mao ; c'est une affaire de ceux qui le rouvrent, et de ce qui leur manque pour tenir debout dans leur époque.
Le mouvement, du reste, n'est pas si chinois qu'il en a l'air. Chaque époque va chercher, chez une figure morte, ce qu'elle ne trouve plus chez les vivants ; elle en prend un fragment, laisse le reste, et se raconte à travers lui.
Références



