On dit volontiers que les jeunes Chinois redécouvrent Confucius. Pourtant, ils ne lisent pas vraiment le sage : ils s'en servent. Trois usages d'un même Confucius, et l'ironie qui les relie.
Fin mai, dans la cour d'un temple de Confucius, une lycéenne accroche une plaquette de bois rouge à un présentoir déjà saturé. Dessus, au feutre : le nom d'une université et une note espérée au gaokao (高考), l'examen qui décide de l'entrée dans le supérieur. À quelques mètres, des stèles portent des passages gravés des Entretiens. Elle ne s'y arrête pas. Elle photographie sa plaquette, la publie, repart. Trois minutes.
On raconte volontiers cette scène comme un retour : une jeunesse lassée des écrans qui redécouvrirait un sage de deux mille cinq cents ans. L'histoire est jolie, mais elle suppose qu'on lit Confucius. Le plus souvent, on ne le lit pas. On passe devant.
La question n'est donc pas de savoir pourquoi les jeunes Chinois reviennent à Confucius, mais ce que son nom leur permet de faire. Et là, on ne trouve pas un mouvement, mais trois, qui partagent une affiche et presque rien d'autre. Avec, en arrière-plan, une ironie qu'on garde pour la fin : ce que cette lycéenne vient soulager au temple, c'est la pression d'un système que la tradition confucéenne a elle-même fondé.
Le Confucius du temple
Le premier usage n'a presque rien de philosophique. À l'approche du gaokao, les temples de Confucius se remplissent de familles venues déposer un vœu, brûler un bâton d'encens, toucher une stèle pour la chance. La plaquette rouge de notre lycéenne en est l'objet type : on y inscrit une note, un nom d'établissement, parfois une simple prière de réussite, puis on la photographie (le geste appartient autant au temple qu'à la culture du daka, ces photos qu'on collectionne et qu'on partage).

Ce geste ne dit rien des idées de Confucius. Il dit quelque chose de la pression scolaire et du besoin de reprendre un peu de prise sur ce qui échappe. Il est d'ailleurs plus ancien qu'on ne le croit : sous l'empire, les candidats aux examens (le keju, 科举) venaient déjà prier pour réussir, Confucius étant honoré comme patron des lettrés. La forme a changé, le réflexe non. Ici, le sage tient le rôle d'un protecteur des examens, pas celui d'un auteur qu'on étudierait.

Le Confucius costume
Le deuxième usage est visuel. Depuis quelques années, une esthétique dite guofeng (国风, le style national) habille la mode, la musique, les décors de vidéos et les photos de voyage. On enfile un hanfu (汉服), vêtement d'inspiration ancienne, on pose devant un temple ou une calligraphie, on partage l'image. Confucius y figure comme un signe parmi d'autres : un marqueur d'appartenance, une façon de dire qu'on est chinois et qu'on l'assume, à un moment où le pays se regarde autrement.

Ce registre rejoint ce que les autorités nomment depuis le milieu des années 2010 la confiance culturelle (文化自信), un encouragement à valoriser le patrimoine national. La frontière entre le goût personnel, la fierté et l'effet d'algorithme n'est pas nette, et il n'y a pas lieu de la tracer : on peut porter un hanfu pour les trois raisons à la fois. Le point qui compte est ailleurs. Ce Confucius-là, on l'affiche plus qu'on ne le lit.
Ren, Yi, Li, Zhi, Xin : cinq vertus confucéennes qui ne décrivent pas une bonne personne, mais les conditions pour qu'une relation tienne sans se déséquilibrer.

Le Confucius citation
Le troisième usage tient en quelques mots. Sur Douyin ou Xiaohongshu, des comptes condensent une maxime attribuée à Confucius en vidéo courte : une phrase sur la bienveillance (仁, rén), sur la justice (义, yì), sur la mesure, illustrée d'un exemple du quotidien.
C'est du vocabulaire utile, détaché de l'ensemble dont il provient, qui circule comme circulent ailleurs les citations de stoïciens ou de moines.
Ce Confucius-formule a une matrice, et elle est plus ancienne que Douyin. Fin 2006, Yu Dan (于丹), professeure à l'université normale de Pékin, donne sur la chaîne publique CCTV une série sur les Entretiens dans l'émission Lecture Room (百家讲坛). Le livre qui en est tiré se vend par millions d'exemplaires en quelques mois.

La recette tient en une formule : des concepts anciens transformés en conseils apaisants pour tenir le coup dans une société pressée. Ses critiques lui ont reproché d'aplatir la pensée et d'en évacuer tout tranchant politique. C'est exactement ce registre, rassurant et sans aspérité, que les vidéos d'aujourd'hui reprennent en trente secondes.
Derrière ces trois usages, il y a une offre. Depuis une vingtaine d'années, les classiques ont retrouvé une place dans les programmes scolaires et dans les médias, sous le nom d'études nationales (guoxue, 国学). Le même Confucius qui sert de conseil de vie sert aussi, plus haut, de figure de continuité : de Yu Dan à la fin des années 2000 jusqu'aux recueils de citations classiques associés au président Xi Jinping, la pensée ancienne est présentée comme un fil reliant la Chine d'aujourd'hui à son passé long.
L'usage identitaire des jeunes vient d'en bas (une fierté, une esthétique, un partage) ; l'usage institutionnel vient d'en haut (une politique culturelle). On les voit se croiser autour des mêmes symboles, sans pouvoir mesurer la part de l'un dans l'autre.
Le sage qu'on garde, et celui qu'on laisse
Reste ce que la version rassurante évite. Le confucianisme n'est pas d'abord une collection de bonnes pensées sur l'équilibre intérieur. C'est une pensée de l'ordre : la place de chacun dans une hiérarchie de relations, la piété filiale, le respect dû aux aînés et aux supérieurs, le rite (礼, lǐ) qui tient le tout ensemble.
Or la génération qui dépose des vœux et porte le hanfu est aussi celle qui a popularisé le tang ping (躺平, s'allonger plutôt que de courir) et qui parle du neijuan (内卷, cette compétition qui s'emballe sans produire davantage). Difficile de réconcilier la déférence confucéenne avec un mot d'ordre qui consiste à se retirer de la course.
Ce qu'on garde de Confucius, alors, c'est rarement l'obéissance ; c'est le réconfort, l'image, le vœu de réussite. On revient à l'ironie de départ : la pression scolaire qu'on vient soulager au temple descend du système d'examens que cette tradition a érigé en voie d'ascension. Le refuge et la source sont, à peu de chose près, la même maison.

Cette tension se voit le plus nettement sur la question du genre. Une partie de l'héritage confucéen, les « trois obéissances et quatre vertus » (三从四德), ordonne la place des femmes dans la famille. Quand cet héritage refait surface sous une forme littérale, il accroche. En 2019, le ministère de l'Éducation a interdit l'enseignement de ces préceptes dans la scolarité obligatoire, et des médias d'État ont dénoncé les « classes de vertu féminine » (女德班) qui les remettaient au goût du jour1.
La même année, un cours sur la « vertu féminine » donné dans une université de Wuhan a provoqué la colère d'étudiants, filles et garçons, dont l'un a écrit que cela ressemblait à des reliques d'un autre temps2. Les jeunes femmes qui posent en hanfu devant un temple ne sont pas, pour la plupart, celles qui souhaiteraient obéir sans répondre. On peut aimer l'esthétique et refuser la hiérarchie qui allait avec.
Pas un bloc
Encore faut-il ne pas traiter « les jeunes Chinois » comme un ensemble homogène. Le geste du temple parle surtout à l'angoisse de l'examen ; le hanfu et les citations circulent surtout dans les grandes villes connectées. Entre un lycéen du Henan la veille du gaokao et une étudiante de Shanghai qui poste sa tenue, le même nom recouvre deux gestes qui n'ont pas le même poids ni la même intention.
Il n'y a donc pas un retour des jeunes Chinois à Confucius, mais trois usages qui se chevauchent (un geste de chance, un signe d'identité, une formule commode), un décor institutionnel qui les surplombe, et une part de l'héritage qu'ils laissent de côté. Confucius n'a pas changé ; ce sont ses usages qui se sont multipliés, et c'est par eux, plus que par les textes, qu'on lit le mieux cette génération.
Le phénomène n'est pas seulement chinois. Une époque qui prend ses figures anciennes par fragments, pour ce qu'elles consolent ou ce qu'elles signalent plutôt que pour ce qu'elles enseignent, n'est pas une particularité de Pékin.
Références

