Que révèlent vraiment les Xinjiang Papers sur les Ouïghours ?

Que révèlent vraiment les Xinjiang Papers ?

Les Xinjiang Papers sont une collection de plus de 400 pages internes du gouvernement chinois concernant les musulmans Ouïghours dans la région du Xinjiang. Ces documents sont considérés comme l'une des fuites les plus importantes provenant de l'intérieur du Parti Communiste Chinois, et mettent soit disant en lumière la détention massive des Ouïghours. Que sont vraiment ces documents et que disent-ils vraiment ?

Le 16 novembre 2019, le New York Times publie un article1 intitulé : « Absolument sans pitié : Des fuites de dossiers révèlent comment la Chine a organisé des détentions massives de musulmans ». Le tabloïd y détaille la fuite « Plus de 400 pages de documents internes chinois offrent un regard intérieur sans précédent sur la répression des minorités ethniques dans la région du Xinjiang »

Ces fuites concernent 24 documents, dont certains contiennent des doublons. Ils comprennent près de 200 pages de discours internes de Xi Jinping et d'autres dirigeants, ainsi que plus de 150 pages de directives et de rapports sur la surveillance et le contrôle de la population ouïgoure du Xinjiang.

La presse française a largement relayé cette information. Le Figaro, dans un article du 25 novembre 20192, s'avance même à dire que ces documents « prouvent pour la première fois leur existence [les camps de Ouïghours] », ou encore qu' « il s’agit de documents totalement inédits, qui prouvent l’existence de centre de détention ».

Les Xinjiang Papers sont-ils vrais ?

Beaucoup de ce que les médias présentent comme des « preuves » pour étayer leur point de vue, s'accompagnent généralement doutes sur leur provenance, leur traduction, ainsi que sur le contexte et la manière dont ils sont présentés.

Tout d'abord sur la forme. Ces documents sont censés être officiels, on s'attend donc à un certain formalisme (papier à entête, identification du service). Les Xinjiang Papers ne sont que des pages blanches avec du texte en chinois.

Mais le plus troublant est que si certains textes sont écrits en « bon chinois » d'autres sont bourrés de fautes de grammaire ou d'expression. Un Chinois natif, ou une personne qui maîtrise la lecture du chinois, va comprendre le sens mais va considérer que c'est très mal écrit. Des tournures de phrase alambiquées, des mots qui devraient être utilisés à la place d'autres. Il ne s'agit pas de fautes de style, mais bel et bien d'un très très mauvais chinois.

En fait, les tournures de phrases utilisées peuvent laisser penser que le texte aurait été d'abord écrit dans une autre langue (en anglais ?) puis traduit en chinois.

xinjiang papers, analyse grammaticale

En bas de page de son article, le New York Times précise : afin d'omettre les marques d'identification, ces documents ont été retapés pour ressembler aux originaux. Cela peut expliquer le manque de formalisme, mais si les textes ont simplement été retapés cela n'explique pas les fautes de grammaire ou d'expression s'il s'agissait de documents officiels.

Le gouvernement chinois n'a pas nié l'authenticité des Xinjiang Papers, même s'il les a vivement critiqués, notamment sur des bouts de phrases sortis de leur contexte. En revanche, il est peu probable que ce soient une série de documents officiels, notamment ceux contenant des fautes, qui ne sont clairement pas des circulaires officielles que le Parti utilise pour communiquer et pour lesquels il existe des règles strictes de mise en forme ou de style.

Il est plus probable que ce soient des documents de travail, des notes de service rédigés par des membres locaux du Parti. Comme nous allons le voir ensuite, de nombreuses pages sont une série de réponses sur des questions que peuvent se poser les familles Ouïghoures. Peut-être que certains documents étaient alors rédigés en Ouïghour puis traduits en chinois par quelqu'un ne maîtrisant pas parfaitement les subtilités des deux langues.

La vérité sur le contenu réel des Xinjiang Papers

Admettons que ces documents soient vrais, le New York Times a donc mis la main sur une tonne de notes émanant directement du gouvernement chinois et censées révéler le côté hideux du Xinjiang. Malheureusement, tous ces documents ne sont pas tous disponibles sur leur site.

Les Xinjiang Papers comprendraient des discours prononcés à huis clos par Xi Jinping et Chen Quanguo, secrétaire du parti du Xinjiang, ainsi que des « directives et des rapports sur la surveillance et le contrôle de la population Ouïgoure du Xinjiang » et des « documents issus d'enquêtes internes sur des responsables locaux ». Ne pouvant consulter ces documents, nous devrons simplement croire le tabloïd sur parole.

L'attitude du New York Times est loin d'être déontologique. Quelques mots sont surlignés et commentés ; le journal les sort complètement de leur contexte, tout en ajoutant une opinion personnelle.

Lorsque les documents parlent d'être « absolument sans pitié », le journal fait comprendre que le gouvernement chinois veut être sans pitié pour les Ouïghours.

Faux ! Dans le contexte du document, il faut être sans pitié avec le terrorisme, le séparatisme et l'extrémisme.

Ensuite une critique sur les enfants qui « sont dans une école de formation mise en place par le gouvernement ». Bien sûr qu'il faut éduquer les enfants ! Les jeunes sont des cibles faciles pour l'endoctrinement, leur expliquer qu'il y a une autre voie que celle du terrorisme est-elle une mauvaise chose ?

Le journal joue d'une certaine habilité à orienter la discussion autour de raisonnements employés à des fins de conversion des lecteurs à une opinion plus qu'à des fins de manifestation de la vérité. On est en plein sophisme !

Quoi qu'il en soit, rien de ce qui apparaît dans l'article du New York Times n'est en fait une révélation. La Chine a clairement fait connaître sa politique en matière de terrorisme dans le Xinjiang.

Comme toutes les autres nations du monde, la Chine refuse de tolérer le terrorisme et l'idéologie extrémiste qui le dirige. Le terrorisme au Xinjiang est réel.

Or, ces politiques présentées hors contexte, comme l'a fait délibérément le New York Times, apparaissent comme lourdes, oppressives, injustifiées et autoritaires. Mais si ces mesures sont présentées comme une réponse à la violence, au terrorisme et au séparatisme qui émanent du Xinjiang, elles prennent une toute autre dimension et sont compréhensibles.

Comment gérer l'extrémisme religieux dans un pays ? C'est une question que se posent de nombreux gouvernements sans vraiment trouver de réponse.

La Chine a décidé de prendre le problème à la source, avec la création de centres qui permettent d'une part de déradicaliser ceux qui sont allés vers la voie de l'extrémisme religieux, et d'autre pat leur apprendre un métier ou acquérir de nouvelles compétences. Car ce sont les personnes pauvres et qui n'ont pas espoir en l'avenir qui sont des cibles de choix pour le recrutement des djihadistes.

L'objectif clairement affirmé ni d'exterminer les Ouïghours, ni d'éradiquer l'islam, mais de combattre « les trois forces » que sont le terrorisme, le séparatisme et l'extrémisme. La Chine veut contrer la puissance montante de l'islam politique et radical.

Sur les quelques pages que le New York Times a mis à disposition, certaines semblent provenir d'une sorte de FAQ destinée aux étudiants du Xinjiang qui, de retour chez eux, découvrent que des membres de leur famille ont été envoyés dans des centres de rééducation.

Voici par exemple le contenu3 du document « Questions-réponses pour les enfants des stagiaires de l'école d'éducation et de formation centralisée de Tulufan ».

Où sont les membres de ma famille ?

Ils suivent une formation et un apprentissage unifiés et systématiques à l'école de formation mise en place par le gouvernement. Ils y bénéficient d'un bon environnement d'apprentissage et de vie, vous n'avez donc pas à vous inquiéter. Les frais de scolarité, la nourriture et le logement sont gratuits pendant la période d'étude. (...) Si vous souhaitez les rencontrer, nous pouvons organiser une rencontre par vidéo.

Pourquoi ma famille devrait-elle participer à cette école ?

Les membres de votre famille doivent se rendre à l'école, car ils sont touchés à des degrés divers par l'extrémisme religieux et l'idéologie violente et terroriste, et s'ils sont incités et contraints par les "trois forces" ou des personnes ayant des arrière-pensées, les conséquences seront très graves. S'ils font quelque chose qu'ils ne devraient pas faire à cause de l'influence des idées extrémistes et des "trois forces", ils ne blesseront pas seulement des innocents, mais aussi eux-mêmes, d'autres membres de leur famille, des parents et des amis, et même vous.

Les membres de ma famille n'ont entendu ou regardé qu'une seule vidéo violente ou participé à une seule fois à un "Taibilike" illégal [forme d'endoctrinement islamiste], ils ont réalisé leurs erreurs et ne feront jamais rien d'illégal.

Il faut les féliciter d'avoir reconnu leurs erreurs et d'y avoir réfléchi à temps. Cependant, leurs idées fausses ne doivent jamais être prises à la légère. Il ne faut pas sous-estimer le pouvoir de l'endoctrinement terroriste, qu'ils ne peuvent surmonter qu'en allant à l'école, en apprenant le chinois et en acquérant des compétences techniques.

Ont-ils commis un crime ? Seront-ils condamnés à la prison ?

Ils n'ont commis aucun crime et ne seront pas condamnés. Ils ne sont infectés que par de mauvaises idées et s'ils ne reçoivent pas une éducation opportune, ils causeront un préjudice réel important à la société et à leurs familles.

Quand ma famille pourra-t-elle obtenir son diplôme et quitter l'école ?

Il s'agit d'une formation intensive, fermée, portant principalement sur la langue nationale, les lois et règlements et les compétences techniques. (...) Après une période d'évaluation, ils ne pourront quitter l'école qu'après avoir rempli les critères d'achèvement, tout comme vous ne pouvez obtenir votre diplôme qu'après avoir réussi tous vos cours à l'école.

Est-ce que cela fait de ma famille une mauvaise personne ? Seront-ils discriminés et traités différemment par la société lorsqu'ils sortiront ?

S'ils ne vont pas à l'école pour que les membres de votre famille retrouvent la raison, il est très probable qu'ils deviennent de mauvaises personnes. L'objectif de leur scolarisation n'est pas seulement d'éliminer ou de minimiser cette possibilité, mais aussi de leur permettre d'acquérir une ou deux compétences. (...) Si les membres de votre famille sont au chômage et désireux de trouver un emploi, ils peuvent également trouver un travail dans les entreprises que nous introduisons ou créons.

En conclusion

Les Xinjiang Papers n'apportent finalement pas la preuve d'une campagne de répression massive de la communauté Ouïghoure, ni de l'Islam en général. L'ennemi est l'extrémisme et le terrorisme. Tous ceux qui sont liés à ces activités ne sont pas envoyés dans des prisons, mais dans des centres au sein desquels ils apprennent que la voie de l'idéologie religieuse n'est pas la meilleure, ni pour eux, ni pour leurs familles.

Toutes les personnes qui vont dans ces centres ne sont pas pour autant des terroristes en substance. Mais le gouvernement pense qu'être en contact avec des extrémistes religieux ou encore consulter des vidéos de jihadistes est une première étape qui peut potentiellement mener au terrorisme.

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Une des questions à se poser est finalement la suivante : est-ce que regarder et détenir et partager des vidéos djihadistes est un crime ? En France, cela correspondait à un délit de « recel d’apologie du terrorisme ». Le Conseil Constitutionnel s'est à nouveau penché sur la question4, et a estimé le 12 juin 2020 que c'était contraire à la constitution.

En revanche, « le fait de provoquer directement à des actes de terrorisme ou de faire publiquement l'apologie de ces actes » est un crime pénal et puni de cinq d'emprisonnement.

Est-ce que la prison est vraiment la solution ? Pas vraiment, car l'environnement carcéral est propice à une radicalisation encore plus importante. Et de retour à la liberté, qu'est-ce qui aura changé ?

L'approche chinoise est certes plus sévère et liberticide, mais elle a l'avantage d'attaquer le problème à la source et de le régler en proposant un nouvel avenir à ceux qui avaient choisi la voie de la radicalisation. Depuis 2014, il n'y a plus aucun attentat dans le Xinjiang, la région connaît une croissance économique importante, le tourisme y est de plus en plus florissant.

Références

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