Les Ouïghours sont-ils soumis à des stérilisations forcées ?

Les Ouïghours sont-ils soumis à des stérilisations forcées ?

Dans le but de freiner la population musulmane du Xinjiang, le gouvernement chinois aurait pris une série de mesures draconiennes pour réduire les taux de natalité des Ouïghours et d'autres minorités. Parmi les innombrables pratiques présumées que le Parti Communiste Chinois mène au sein de la région, la stérilisation forcée semble être le « crime odieux » qui sous-entend un génocide.

Le 29 juin 2020, l'agence AP publie un article1 dans lequel il explique que le gouvernement chinois prend des mesures draconiennes pour réduire le taux de natalité des Ouïgours et d'autres minorités dans le cadre d'une vaste campagne visant à réduire sa population musulmane, même s'il encourage une partie de la majorité Han du pays à avoir plus d'enfants.

L'étude a été largement commentée dans la presse française, et France242 déclare que le taux des naissances dans les cantons de Hotan et de Kashgar, majoritairement ouïghours, ont plongé de 60 % entre 2015 et 2018, selon les statistiques des autorités. Les centaines de millions de dollars utilisés par le gouvernement pour contrôler les naissances ont fait passer le Xinjiang de l'un des territoires les plus dynamiques du pays démographiquement en l'un des plus faibles, en seulement quelques années.

Ces accusations sont basées sur une étude du « chercheur indépendant et spécialiste du Xinjiang » Adrian Zenz. Cependant, des failles sont partout dans les soi-disant recherches, y compris dans la façon dont les données ont été calculées, démontrées et utilisées pour une interprétation non scientifique, non professionnelle et biaisée.

Ce rapport, initialement publié sur le site de la Jamestown Foundation, a tellement été « debunké » qu'il n'est aujourd'hui plus en ligne. Mais il peut encore être consulté dans la WebArchive3.

Une population Ouïghour en baisse ?

Nous pouvons ainsi lire que pour la première fois depuis une vingtaine d'années, le rapport annuel 2019 de la préfecture de Kashgar ne divulgue pas les taux de natalité, de mortalité ou de croissance naturelle de la population (préfecture de Kashgar, 9 mai). La raison en est évidente : la population de Kashgar a diminué entre 2018 et 2019. Cela pourrait être dû à l'émigration, mais aussi à un taux de natalité extrêmement bas.

Donc, selon Adrian Zenz, si une préfecture ne publie par le taux de croissance de la population pendant une année, c'est forcément que la population a baissée et que la Chine pratique des stérilisations forcées.

Peut-on encore parler de déontologie ? Peut-on encore se considérer comme « chercheur » lorsque l'on fait des déductions aussi fallacieuses et que l'on conclue par « cela pourrait être dû » ?

La population de l'ethnie Ouïghoure est pourtant passée de 10 millions à 12 millions au cours de la période 2010-2018, selon un graphique publié dans une précédente étude de Adrian Zenz.

Évolution de la population Ouïghour et Han dans le Xinjiang

Étudier l'évolution de la natalité sur uniquement un canton manque cruellement de déontologie lorsque l'on en tire une conclusion globale au niveau d'une région aussi grande que le Xinjiang. Un changement dans un canton, en notamment sur une très courte période, est insuffisant pour refléter un changement global dans un comté ou une ville.

En effet, divers facteurs peuvent entraîner un changement important du taux de croissance naturelle de la population sur une courte période. Par exemple, si un grand nombre de jeunes ou de nouveaux couples décident de quitter la campagne pour aller vivre en ville (avec un emploi mieux payé).

Contrôle de la population ou mise en place d'un planning familial ?

Le rapport d'Adrian Zenz indique ensuite que d'ici 2019, le Xinjiang a prévu que plus de 80 % des femmes en âge de procréer dans les quatre préfectures minoritaires du sud rural soient soumises à des mesures de contrôle des naissances efficaces à long terme avec pour seule preuve un tableau type de contrôle trimestriel du comté de Payzawat, mais qu'il dit avoir rédigé partiellement. Zenz n'avance même pas l'ombre d'une preuve.

Zenz prétend ensuite que au moins pour les minorités ethniques, ces mesures ne sont pas volontaires en se basant sur un rapport de la la préfecture de Bayingol de mai 20184. Avant de regarder l'argumentaire fallacieux de Zenz, regardons plus précisément ce rapport dans son ensemble, qui est un bon exemple de comment les informations de terrain remontent au niveau le plus haut.

Ce rapport du planning familial, et met en évidence plusieurs problèmes. Tout d'abord un manque d'information de la population : les femmes en âge de procréer ne comprennent pas les différentes politiques en matière de planning familial et sont très résistantes aux services de "contrôle des stérilets, de la grossesse et des maladies" ; il existe un phénomène de "peur, d'aversion et d'évitement".

Il y a ensuite un problème de formation du personnel qui manque de sensibilisation à l'objectif et à l'importance du contrôle des stérilets, de la grossesse, des maladies et de la mise en place de mesures contraceptives à long terme ainsi que des taux élevés de mortalité de la mère, de mortalité infantile principalement dus à une augmentation des accouchements illégaux. Il s'agit d'accouchements à la maison à non l'hôpital, et sans déclaration de naissance. ce type d'accouchement fait prendre des risques pour la santé de la mère et de l'enfant.

Le rapport indique également l'importance des efforts visant à améliorer les connaissances des femmes en âge de procréer en matière de soins de santé et de prévention et de traitement des principales maladies infectieuses telles que le SIDA, la syphilis et l'hépatite B.

Qu'y a-t-il de choquant dans ce rapport ?

Pour étayer ses propos, Zenz cite le passage Après vérification... toutes [les femmes] qui remplissent les conditions de pose d'un stérilet et qui ne présentent pas de contre-indications doivent le faire poser immédiatement. En cas de contre-indications, un certificat de diagnostic doit être délivré au minimum par un établissement de soins de niveau 2, et le suivi doit être renforcé.

Tout d'abord, Zenz sous-entend que « les conditions » font référence aux minorités ethniques, ce qui n'est absolument pas le cas. Il n'est jamais fait référence à quelconque ethnie dans toutes les sources citées.

En lisant ce rapport dans la globalité, il est facile de comprendre qu'il s'agit de sensibiliser les femmes à la contraception, et que pour celles qui ont fait ce choix la pose du stérilet se fait tout de suite (sauf avis médical contraire). Le planning familial met en avant des mesures contraceptives efficaces, sûres et réversibles tout en menant des activités de service de village à domicile pour renforcer la gestion des contraceptifs et éliminer l'utilisation de contraceptifs périmés et abîmés, afin que le public puisse les utiliser en toute confiance.

Que pouvons-nous en conclure ? Que cette « étude » ne montre en rien que le gouvernement chinois mène une politique active de contrôle des naissances et encore moins qu'il s'agit de mesures spécifiques aux Ouïghours. En revanche, cela montre des actions de sensibilisation des femmes sur la contraception (en leur donnant la possibilité de choisir si elles veulent ou non avoir des enfants), de prévention contre les maladies et de limitation de la mortalité infantile.

La tendance du développement de la population mondiale montre que plus le niveau de développement économique et social d'une région augmente, plus le taux de fécondité et le taux de croissance de la population diminuent.

Avec le boom économique du Xinjiang, tous les groupes ethniques ont connu des améliorations fondamentales de leur niveau de vie. Le développement de la population du Xinjiang est tout simplement entrée dans une ère moderne caractérisée par un ralentissement du taux de natalité, de la mortalité et de sa croissance démographique.

Les interprétations fallacieuses de Adrian Zenz

L'expert du Xinjiang passe beaucoup de temps dans son rapport à argumenter sur les stérilets qui seraient implantés de force. Dans son « papier », il affirme que le nombre de nouveaux stérilets posés dans le Xinjiang se situent en moyenne entre 800 et 1 400 par habitant chaque année. Ce qui signifie que chaque femme de la région devrait se faire poser de 4 à 8 stérilets chaque jour. Les chiffres n'ont tout simplement aucun sens, et cela n'a choqué aucun des journalistes et des médias qui ont relayés les propos de Zenz.

Evolution du nombre de pose de stérilets dans le Xinjiang
Evolution du nombre de pose de stérilets dans le Xinjiang. Source : Adrian Zenz

Adrian Zenz présente également le stérilet comme un moyen de stérilisation. Faux, c'est un moyen de contraception, qui permet pour une femme de choisir quand elle désire avoir un enfant. Un stérilet peut être enlevé à tout moment et cela ne nuit en rien à la fertilité.

Dans sa volonté de détourner un maximum de données et d'images, il argumente sur une photo montrant des Ouïghours lors d'une consultation médicale. Et d'ajouter Ces examens de santé sont devenus omniprésents, en particulier dans les régions minoritaires du Xinjiang, comme moyen de contrôler la croissance démographique et d'imposer la mise en œuvre complète de mesures de contrôle des naissances de plus en plus intrusives.

Bilan de santé gratuit pour Ouïghours dans le Xinjiang

Les personnes sur la photo, vous semblent-il en âge d'avoir des enfants ? En fait, les deux personnes âgées sur la photo voyaient le médecin gratuitement, dans le cadre des bilans de santé gratuits.

Des témoignages qui manquent de cohérence

Selon AP News5, Tursunay Ziyawudun, a déclaré avoir reçu des injections jusqu'à ce qu'elle cesse d'avoir ses règles, et avoir reçu des coups de pied répétés dans le bas-ventre pendant les interrogatoires. Elle ne peut plus avoir d'enfants et se plie souvent en quatre dans la douleur, saignant de l'utérus, dit-elle.

Cet article datant du 29 juin 2020, il est intéressant de constater le changement de discours au fil des mois de cette personne.

Le 15 février 2020, elle déclarait pourtant sur Buzzfeed6 : je n'ai pas été battue ou abusée. Le plus dur a été mental. C'est quelque chose que je ne peux pas expliquer - vous souffrez mentalement. On vous garde dans un endroit et on vous oblige à y rester sans raison. Vous n'avez aucune liberté. Vous souffrez.

Le 2 février 2021, la BBC7 écrit pourtant Tursunay Ziawudun (...) a déclaré que les femmes étaient extraites des cellules "toutes les nuits" et violées par un ou plusieurs Chinois masqués. Elle a déclaré avoir été torturée puis violée collectivement à trois reprises, chaque fois par deux ou trois hommes.

Mise en évidence de l'évolution des mensonges de Tursunay Ziawudun

Pourquoi, lors de sa première déclaration, Tursunay Ziyawudun a indiqué n'avoir été ni battue, ni abusée, alors qu'ensuite, elle affirme avoir été violée et souffre de traumatismes liés à des coups de pieds au ventre ? Évidemment, il n'y a eu aucun rapport médical permettant de valider ces affirmations.

Ces Ouïghours qui changent leur version des faits au fil des mois, n'est pas quelque chose d'anecdotique. En août 2018, Sayragul Sauytbay8 indiquait qu'elle travaillait dans des centres de rééducation pour enseigner le Mandarin et elle n'a pas personnellement pas vu de violence. 10 mois plus tard, elle affirme 9que elle a vu une femme âgée dont la peau s'était arrachée et les ongles arrachés pour un acte mineur de défiance, une femme qui a été violée à son tour par des gardes.

Dans ce même article, Sayragul Sauytbay affirme que pendant son séjour au camp, elle a vu (...) des prisonniers souffrant de pertes de mémoire et de stérilité après avoir reçu des injections mystérieuses.

Outre le fait que des vaccins qui effacent la mémoire sont de l'ordre du fantasme, pourquoi ces personnes se rappellent alors « avoir reçu des injections mystérieuses » ? C'est tout simplement hilarant.

Des stérilisations par injection ? Vraiment ?

Les centres de rééducation du Xinjiang seraient utilisés pour stériliser les femmes Ouïghours afin d'éliminer lentement la population de cette ethnie. La principale méthode décrite par tous les témoins serait une la vaccination/injection.

Cela laisserait à penser que la stérilisation est instantanée ; vous vous allongez sur un lit et vous ne tomberez plus enceinte pour le reste de votre vie. Mais ça ne fonctionne pas comme ça.

Dans The Gardian10, Gulbahar Haitiwaji indique lorsque les infirmières m'ont attrapé le bras pour me "vacciner", je pensais qu'elles m'empoisonnaient. En réalité, ils nous stérilisaient.

Or, il n'existe pas de méthode de stérilisation par piqûre (tout au plus il y a de la contraception par injection). Seule une castration physique est censée être permanente (notamment la ligature des trompes de Fallope).

Tursunay Ziyawudun a indiqué qu'elle avait reçu des injections jusqu'à ce que ses règles cessent. Or, le cycle menstruel féminin est largement affecté par les niveaux hormonaux, mais pas du tout affecté par ce qu'il y a à l'intérieur d'une injection de contraceptif.

La plupart (sinon toutes) des injections contraceptives doivent être répétées toutes les 8 à 13 semaines environ, car ces produits chimiques ne restent pas dans votre corps pour toujours. Il n'y a aucun moyen qu'ils provoquent une infertilité permanente.

Contrairement à ce que ces médias tentent de faire croire, il n'y a pas d'injections de contraception magique qui vous rendraient simplement stérile après 1 injection.

Crise des Ouïghours en Chine, entre mensonges et propagande
La crise des Ouïghours cristallise l'attention, les tensions entre Pékin et Washington sont de plus en plus tendues. Que se passe-t-il vraiment dans le Xinjiang ?

Quel intérêt pour la Chine de stériliser les femmes Ouïghours ?

C'est vraiment la question à se poser. Et en préambule à cette conclusion, pourquoi les femmes Ouïghours qui prétendent avoir été victimes de stérilisation forcée ont plus de 40 ans ? Pourquoi le gouvernement chinois gaspillerait-il des ressources pour stériliser des femmes qui souvent n'auront plus jamais d'enfants ?

Pourquoi n'y a-t-il pas de jeunes femmes ouïghoures qui sont réellement fertiles et qui font des allégations similaires ?

Un génocide est une manœuvre coûteuse à réaliser et il faudrait certainement plusieurs décennies pour que l'effet de la stérilisation forcée sur une population de 12 millions d'habitants (population Ouïghoure), prenne effet.

Si l'objectif est d'assurer la paix dans le Xinjiang et lutter contre le terrorisme, alors la stérilisation à grande échelle est tout le contraire de ce qui devrait être fait, car cela ne ferait que nuire à la stabilité à court terme dans la région.

Références

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