On associe la Chine au futur : trains à grande vitesse, villes de verre, tout se paie avec un QR code. Pourtant, pendant la Golden Week 2026, une partie de la jeunesse chinoise a passé ses vacances en costume, dans des ruelles reconstituées ou sur la route de romans web. Retour en arrière ? Plutôt l'inverse : un très vieil univers parallèle chinois, le jianghu, vient de recevoir du réseau.
À Suji, vieux bourg de la région de Leshan, dans le Sichuan, un figurant en costume s'approche d'un visiteur et lui glisse un billet dans la main. Pas un billet de banque : un « billet d'argent » à l'ancienne, 银票 (yínpiào), comme on en voit dans les séries historiques.
Le visiteur ne le garde pas comme souvenir. Il le présente à un marchand de brochettes un peu plus loin, qui lui accorde une remise. D'après le reportage repris de CCTV Finance1 plus de soixante commerces jouent le jeu, et plus de six mille billets sont distribués chaque jour.
La même semaine, les médias occidentaux parlaient de la Chine comme ils en parlent souvent : robots humanoïdes, voitures autonomes, villes qui poussent plus vite que nos plans d'urbanisme. Deux images qui semblent appartenir à deux pays différents. D'un côté la Chine qui file vers le futur ; de l'autre une jeunesse qui se déguise pour remonter le temps.
Je crois que c'est une fausse opposition. Ces jeunes Chinois ne fuient pas le futur pour se réfugier dans le passé. Ils font quelque chose de plus intéressant : ils sortent de l'écran les histoires qu'ils y vivent déjà, pour y entrer avec leur corps.
Golden Week 2026 : on ne vient plus seulement voir, on vient jouer
Le premier jour de la Golden Week, Meituan a publié son classement des sites les plus fréquentés2. On y trouve, sans surprise, Universal Beijing et Disneyland Shanghai.
Mais juste derrière apparaît un nom moins connu en France : la Cité des arts martiaux de Wansuishan (万岁山武侠城, Wànsuìshān wǔxiá chéng), à Kaifeng. Un parc entièrement consacré au wuxia, où l'on croise des guerriers, des aubergistes et des bandits d'honneur.

Sa popularité a été multipliée par 22 par rapport à l'an dernier. Dans le même classement, toujours à Kaifeng, figure le Parc du Qingming Shanghe (清明上河园, Qīngmíng shànghé yuán) : un lieu construit pour reproduire, grandeur nature, une peinture des Song.
On ne visite pas un monument ; on entre dans un tableau.
Dans le Shandong, l'idée va plus loin encore. Une route baptisée 跟着网文游山东 (gēnzhe wǎngwén yóu Shāndōng, « suivre les romans web à travers le Shandong ») relie sept villes à sept romans publiés en ligne3 : Jining, Jinan, Tai'an, Zibo, Weifang, Qingdao et Yantai. Le voyage se lit comme une suite de chapitres.
Le détail n'est pas anodin : l'opération est menée avec Qidian, la grande plateforme chinoise de lecture en ligne4, qui anime le volet numérique pendant que les sites touristiques accueillent les lecteurs. Ce ne sont pas des fans isolés qui ont tracé l'itinéraire ; ce sont les autorités touristiques et une plateforme qui ont écrit le scénario.

Qui sont ces visiteurs ? Avant les congés, les prévisions de Ctrip5 annonçaient que les 25 à 34 ans représenteraient près de quatre voyageurs sur dix. Le même rapport relevait une envolée des spectacles immersifs : la fréquentation de Only Henan (只有河南, Zhǐyǒu Hénán) en hausse de 232 %, celle du spectacle tiré du Rêve dans le pavillon rouge de 406 %. Un roman du 18e siècle, transformé en lieu où l'on déambule.
Le mot qui revient partout dans la presse chinoise, c'est 沉浸式 (chénjìnshì) : immersif. On l'oppose volontiers au 打卡 (dǎkǎ), littéralement « pointer » : venir, prendre la photo, repartir. Attention pourtant à ne pas conclure trop vite que la photo a disparu. On se costume aussi pour être photographié. Le dǎkǎ n'est pas remplacé ; il change de nature. On ne pose plus devant le décor ; on pose dedans.

Le jianghu, premier univers parallèle de la Chine
Pour comprendre ce qui se joue dans un parc wuxia, il faut un mot que la plupart des lecteurs français n'ont jamais croisé : 江湖 (jiānghú).
Littéralement, « les fleuves et les lacs ». Le mot vient de très loin ; on le trouve déjà chez Zhuangzi, avec ces poissons qui, plutôt que de se tenir en vie l'un l'autre dans une flaque, feraient mieux de s'oublier dans les fleuves et les lacs.

Au fil des siècles, il a fini par désigner un monde à part : celui des errants, des moines guerriers et des bandits d'honneur, qui vivent en marge de la cour et de l'administration, selon leurs propres règles. La première d'entre elles s'appelle 义 (yì) : la loyauté, la parole donnée.
Ce monde n'a jamais existé. Aucun historien ne vous montrera la carte du jianghu.
Et pourtant, il a toujours été posé sur une géographie bien réelle. Quand Jin Yong, le grand romancier du wuxia, fait s'affronter ses maîtres d'armes au sommet du Huashan, ou installe ses écoles à Wudang, à Shaolin ou au mont Emei, il ne choisit pas des montagnes imaginaires. Des générations de lecteurs ont ensuite gravi ces montagnes pour de vrai, à la recherche d'un combat qui n'a jamais eu lieu.
Autrement dit, la Chine avait une couche virtuelle bien avant Internet. Un monde parallèle, avec ses règles et ses personnages, superposé aux montagnes et aux fleuves du monde réel. La Cité des arts martiaux de Kaifeng n'invente rien. Elle donne simplement une adresse et un horaire d'ouverture à quelque chose que l'imaginaire chinois porte depuis très longtemps.

Des poèmes aux romans web : les lieux chinois vivent de leurs récits
J'ai raconté le jour où j'ai compris que je regardais mal le patrimoine chinois. Devant la pagode de Leifeng, reconstruite en béton en 2002, puis devant la Tour de la Grue jaune, j'avais fini par admettre qu'en Chine, un monument vaut souvent moins par ses pierres que par le récit qu'il porte. Le bâtiment est l'écrin ; le poème est le trésor.
Ce que je n'avais pas raconté, c'est jusqu'où peut aller cette logique. En 1082, le poète Su Shi (苏轼), exilé à Huangzhou, écrit l'un des textes les plus célèbres de la littérature chinoise : son Ode à la Falaise rouge, en souvenir de la grande bataille des Trois Royaumes.
Problème : la bataille ne s'est pas déroulée là. Su Shi le savait sans doute, d'ailleurs ; dans un autre poème écrit au même endroit, il glisse prudemment « 人道是 » (rén dào shì), « on dit que c'est ici ». Résultat, la Chine compte aujourd'hui deux Falaises rouges : la « militaire » (武赤壁, Wǔ Chìbì), où l'on s'est réellement battu, et la « littéraire » (文赤壁, Wén Chìbì), où l'on a écrit. Et la seconde n'a rien à envier à la première.

Dès le 11e siècle, donc, un texte pouvait déplacer la géographie. Les sept villes du Shandong reliées à sept romans web ne font pas autre chose. Ce qui a changé, c'est le support. Le poème appris à l'école a laissé la place au roman publié en feuilleton sur un téléphone, à la série vue en streaming, au jeu vidéo. Quand Black Myth: Wukong est sorti en 2024, une partie des joueurs a voulu voir de ses yeux les temples qu'elle avait traversés à l'écran ; pendant la Golden Week suivante, Ctrip a relevé une hausse de 59 % des billets d'entrée vendus pour le Shanxi6.
Il y a un mot chinois qui éclaire bien ce glissement : 世界观 (shìjièguān). Au sens premier, c'est la « vision du monde », un terme de philosophie. Mais dans la culture des fans, il désigne aussi l'univers d'une œuvre : sa géographie, ses règles, ses factions, son histoire. Pour une génération qui a grandi avec les romans web et les jeux, la Chine ancienne fonctionne un peu comme un un monde cohérent, dans lequel on peut entrer, jouer un rôle, puis ressortir.

Quand on est dans le jianghu, on ne fait pas ce qu'on veut
Le jianghu a une particularité qui en fait une clé à double fond. Dans la langue de tous les jours, il ne désigne pas seulement le monde des romans. Il désigne aussi la société réelle, avec ses rapports de force et ses règles non écrites. Un salarié coincé entre sa hiérarchie et ses clients pourra soupirer : « 人在江湖,身不由己 » (rén zài jiānghú, shēn bù yóu jǐ), quand on est dans le jianghu, on ne fait pas ce qu'on veut.
Le jianghu est donc à la fois une échappée hors du monde et un miroir de ce monde. C'est peut-être ce qui rend ces parcs si attirants.
À Wencheng, dans le Zhejiang, le site des chutes de Baizhangji a organisé pendant la Golden Week un « grand rassemblement des arts martiaux »7 : des personnages costumés répartis sur le parcours, des épreuves à relever, et pour les visiteurs, un carnet de « cultivation » pour partir à la recherche de leur propre histoire de chevalier errant. Pendant quelques heures, le monde a des règles claires. On sait qui est le maître, qui est l'ennemi, ce que vaut une parole.

On peut faire l'hypothèse (avec prudence, car aucune explication ne suffit à elle seule) que cette clarté a quelque chose de reposant pour une génération qui parle beaucoup de cette compétition épuisante où l'on court de plus en plus vite pour rester à la même place, et dont certains tentent de s'extraire en choisissant de rester allongés. Le jianghu n'est pas une réponse au phénomène. Mais c'est une parenthèse dans laquelle les règles du jeu sont, pour une fois, lisibles.
Un jianghu connecté : on y entre pour être vu
Reste un détail savoureux. Le jianghu classique, c'est le monde hors réseau par excellence. Le héros de Jin Yong qui veut disparaître se retire dans les montagnes ; personne ne sait où il est, et c'est précisément le but.
Le jianghu de 2026, lui, se traverse avec un QR code. On y paie avec WeChat ou Alipay. Et on le raconte en direct. À Wencheng, une visiteuse venue du Fujian expliquait aux journalistes qu'elle avait découvert l'endroit en faisant défiler les vidéos d'autres visiteurs sur Xiaohongshu ; elle était venue parce qu'on lui en avait donné envie. Le costume, souvent un Hanfu loué pour la journée, servira à son tour à produire les images qui donneront envie aux suivants.

Faut-il y voir une contradiction ? Je ne crois pas. C'est simplement ce que deviennent les rituels d'évasion dans une société entièrement connectée. Mais cela dit quelque chose de juste sur le moment chinois : le jianghu n'est plus un lieu où l'on disparaît. C'est un décor où l'on apparaît.

Le miroir du Puy du Fou
Avant de regarder tout cela de haut, un aveu. Nous sommes, en famille, de grands amateurs du Puy du Fou ; nous y sommes allés deux fois. Nous aussi, nous aimons voir surgir des Vikings et des chevaliers, et avoir, l'espace d'une soirée, l'impression d'y être. La France ne manque d'ailleurs ni de fêtes médiévales ni de reconstitutions historiques ; et la Chine, de son côté, restaure aussi ses monuments avec un soin tout à fait classique.
Nous connaissons donc, nous aussi, ce désir d'entrer physiquement dans une histoire. Ce qui m'intéresse en Chine, c'est moins l'existence de ce désir que la facilité avec laquelle récit, patrimoine et lieu touristique s'entremêlent ; au point qu'on ne sait plus toujours très bien lequel des trois est arrivé en premier.
Qui écrit le récit, aujourd'hui ?
Si un lieu chinois vaut par l'histoire qu'il porte, alors une question devient inévitable : qui écrit cette histoire ?
Il ne faudrait pas idéaliser le passé. Les récits d'hier ne sont pas nés hors du monde : Wang Bo a écrit sa préface au Pavillon du Prince Teng lors d'un banquet offert par un gouverneur, et Su Shi composait ses odes en fonctionnaire disgracié. Le pouvoir et le prestige local ont toujours eu leur mot à dire. Mais une chose a changé : le temps. Le poème de Cui Hao est devenu patrimoine parce qu'il a traversé les siècles. Des générations d'écoliers l'ont appris, des générations de lettrés l'ont cité, et c'est cette lente sédimentation qui a fini par lui donner le droit d'habiter la tour. Personne ne l'avait décidé à l'avance.
Le roman web du Shandong suit le chemin inverse. Il n'a encore rien traversé ; il devient lieu presque aussitôt écrit, parce qu'un bureau du tourisme, une plateforme de lecture et quelques algorithmes de recommandation ont estimé qu'il ferait venir du monde.
Hier, un récit devenait patrimoine à force de durer. Aujourd'hui, il peut devenir produit touristique avant même d'avoir duré.
Le tri que faisait le temps, c'est désormais en partie le marché qui le fait, et beaucoup plus vite.
Est-ce une nouvelle couche du 文脉 (wénmài), cette « veine culturelle » qui relie les époques ? Ou une substitution, où l'histoire la plus rentable chasse la plus ancienne ? La question reste ouverte, et c'est peut-être ce qu'elle a de plus intéressant. Certains de ces récits ne survivront pas à la saison. D'autres, qui sait, seront appris par des écoliers dans deux siècles. Après tout, la préface de Wang Bo aussi a commencé comme un texte de circonstance.
Ce qui est certain, c'est que la Chine du futur et la Chine en costume ne sont pas deux pays différents. C'est la même génération, avec le même téléphone. Elle passe ses semaines dans les tours de verre et ses vacances dans le jianghu ; et dans les deux cas, elle reste connectée.
Références




