Une montagne trop aménagée, un village ancien trop neuf, une yourte sans confort : et si le décalage venait moins des lieux que de ce qu'on y cherche ? Matteo, qui organise des voyages depuis Shanghai, raconte ce qu'il observe chez les voyageurs. J'essaie d'éclairer ce qui se joue côté chinois.
Matteo m'a écrit récemment. Il vit à Shanghai après des années passées en France, et il a fondé Ink Voyages pour faire découvrir une Chine moins standardisée que celle des réseaux sociaux. Ce qui m'a frappé dans ses récits, c'est qu'ils parlent autant des voyageurs que de la Chine.
Des gens qui reviennent parfois déçus de lieux magnifiques, sans trop savoir pourquoi. Je lui ai proposé de raconter, et d'essayer de comprendre ensemble.
Zhangjiajie : « magnifique, mais pas pour moi »
Paolo venait de passer quelques jours à Zhangjiajie avec sa femme et leurs deux enfants quand il a appelé Matteo. Les montagnes ? Magnifiques, vraiment magnifiques.
Puis il a ajouté : Mais ce n'est pas pour moi. J'avais même du mal à me sentir en montagne, avec des escaliers, des passerelles, des navettes et des ascenseurs partout.
Matteo entend souvent ce genre de retour. Beaucoup arrivent à Zhangjiajie avec l'idée d'une randonnée et découvrent un parc où presque tout est fait pour qu'on n'ait pas à marcher : téléphériques, petits trains panoramiques, navettes, passerelles, et l'ascenseur Bailong, accroché à la falaise, qui hisse les visiteurs à plus de 300 mètres en une poignée de secondes.

Les pitons de grès sont bien là, ceux qui auraient inspiré les montagnes flottantes d'Avatar. Mais sur les réseaux sociaux, on voit le piton dans la brume. On ne voit ni la file d'attente au pied de l'ascenseur, ni les marches, ni les milliers de visiteurs qui font la même photo au même endroit.
Ce n'est pas un mensonge ; c'est un cadrage. Le voyageur, lui, débarque dans le hors-champ.
Furong : un village ancien qui ressemble à un décor
Cet été, Luca est rentré de Chine où il avait voyagé avec sa compagne. Matteo lui demande s'il a aimé Furong, petite ville du Hunan accrochée au-dessus d'une cascade. Réponse hésitante : Hmm, ça vaut le détour… C'est joli le soir, mais dans l'ensemble, on s'attendait à quelque chose d'un peu différent.
Furong faisait partie de ces étapes dont tout le monde parle. En journée, ils n'avaient pas trouvé grand-chose à quoi se raccrocher. Le soir, les lanternes rouges, la cascade illuminée, les maisons tujia sur pilotis : oui, c'était beau. Mais ils étaient venus chercher un village ancien, et ce qu'ils avaient sous les yeux ressemblait à un décor.

C'est d'ailleurs en grande partie ce qu'est Furong. Comme beaucoup de « villes anciennes » (古镇, guzhen) en Chine, elle a été restaurée, reconstruite, mise en lumière. Matteo y voit une mise en scène qui doit beaucoup au xianxia (仙侠), ce genre de fantasy chinoise peuplé d'immortels, de pavillons suspendus et de brumes, omniprésent dans les séries et les jeux vidéo.
Détail qui en dit long : la ville porte elle-même le nom d'une fiction. Elle s'appelait Wangcun jusqu'à ce que le film de Xie Jin, Furong zhen (芙蓉镇), tourné sur place à la fin des années 1980, la rende célèbre ; elle a fini par adopter le nom du film.

Pourquoi les Chinois montent à la montagne en ascenseur
À mon sens, ni Zhangjiajie ni Furong ne sont en cause. Ce qui coince, c'est la grille avec laquelle on les regarde. Paolo cherchait une montagne comme on l'entend dans les Alpes : un effort, un sentier, une forme de solitude. Luca cherchait un village ancien au sens européen : des pierres qui ont traversé les siècles. Deux attentes légitimes, mais qui ne correspondent ni à ce que ces lieux proposent, ni à la façon dont les Chinois eux-mêmes les vivent.
En Chine, la montagne n'a jamais été un espace sauvage qu'on conquiert. C'est un paysage culturel, peint depuis plus de mille ans dans les rouleaux shanshui (山水, « montagne et eau »), gravé de calligraphies, jalonné de temples. Et on la gravit par des escaliers : à Taishan, montagne sacrée du Shandong, des milliers de marches de pierre mènent au sommet, et les pèlerins comme les empereurs les montaient déjà.

Ce qu'on vient chercher, ce n'est pas l'effort ; c'est le point de vue, le rocher au nom poétique, la photo en famille avec les grands-parents. Vu sous cet angle, l'ascenseur de Zhangjiajie n'est pas une trahison de la montagne. C'est la version contemporaine d'une très vieille idée : rendre le paysage accessible au plus grand nombre.
Le rapport à l'ancien obéit lui aussi à une autre logique.
Simon Leys l'a très bien montré : en Chine, la mémoire du passé s'est davantage transmise par les textes et les noms que par les pierres. Un lieu reste ancien même quand ses murs sont neufs. La tour de la Grue jaune, à Wuhan, a été détruite et rebâtie de nombreuses fois ; la version actuelle, en béton, date des années 1980. Les visiteurs chinois n'y voient pas un faux. Ils y montent pour le poème que Cui Hao lui a consacré il y a plus de mille ans.
Furong relève de la même logique, version spectacle. Ce qui compte, c'est l'atmosphère, l'effet d'ensemble, la promenade du soir sous les lanternes. Si l'on s'y promène en essayant de trier l'authentique du reconstruit, on passe à côté. Si l'on accepte d'entrer dans le décor, comme on entre dans un film, l'expérience change complètement.

Comprendre un lieu n'oblige pas à l'aimer
Pour autant, Paolo et Luca n'ont pas tort. Comprendre un lieu ne veut pas dire être obligé de l'aimer. On peut saisir ce que Zhangjiajie représente pour un visiteur chinois et préférer quand même marcher seul sur un sentier de terre.
C'est même tout l'intérêt d'un pays de cette taille : il y a de la place pour ceux qui veulent monter au sommet en ascenseur et pour ceux qui veulent y arriver épuisés.
Le problème n'est pas le goût de chacun ; c'est de partir sans savoir ce que l'on va trouver. Pour Matteo, tout se joue là : savoir ce qu'il y a à voir, mais surtout ce que signifie concrètement y aller.
Mongolie-Intérieure : une nuit dans la yourte des éleveurs
D'autres voyageurs cherchent justement ce que Zhangjiajie leur épargne : l'inconfort. Récemment, Matteo a emmené Ambra et Davide, deux jeunes Italiens, dans la ligue de Xilin Gol, en Mongolie-Intérieure, loin des prairies aménagées où s'alignent les yourtes-hôtels. Destination : Hunshandake, une étendue de prairies et de sable presque inhabitée.

Pour la nuit, des éleveurs leur ont laissé leur propre yourte. Pas une yourte pour touristes ; celle où ils vivent. À l'intérieur, un mince matelas posé sur une estrade de bois, des produits laitiers qui sèchent sous de vieux torchons, une seule ampoule qui éclaire à peine l'espace circulaire. Dehors, le coassement des grenouilles. Rien de spectaculaire, et c'est précisément ce qui reste.
Ce genre de nuit répond à un autre besoin : sortir du confort, celui de l'hôtel autant que celui du quotidien. Ce n'est pas plus « vrai » que Furong. C'est autre chose, et ça ne conviendra pas à tout le monde.

Yunnan : le poulet qu'il faut d'abord attraper
Dans le Yunnan, au-dessus du fleuve Jinsha, le cours supérieur du Yangtsé, d'anciens sentiers de la route du thé et des chevaux longent les falaises avant de rejoindre des villages perchés sur la roche. À Baoshan, village de pierre fondé par les Naxi, les ruelles sont trop étroites pour les voitures ; on s'y déplace à pied ou à dos de mulet.
Matteo raconte qu'à Baoshan, quand on commande du poulet dans une maison d'hôtes, la réponse arrive par le traducteur : il faudra compter une heure, le temps d'aller l'attraper.


Une phrase, et on change d'époque. À Furong, le poulet attend au réfrigérateur. Les deux Chine existent en même temps, à quelques heures de vol l'une de l'autre, et aucune n'est plus réelle que l'autre. La seule question est de savoir laquelle on est venu chercher.
Se connaître soi-même, version chinoise
Matteo voulait conclure avec Socrate et son connais-toi toi-même
. La Chine a sa propre version. Au chapitre 33 du Daodejing, Lao Tseu écrit : 知人者智,自知者明 (zhī rén zhě zhì, zì zhī zhě míng). Qui connaît les autres est avisé ; qui se connaît soi-même est éclairé.


Avant un voyage en Chine, on passe beaucoup de temps à se renseigner sur le pays. On en passe moins à se demander ce que l'on cherche : l'effort ou le panorama, le décor ou la poussière, la foule chinoise en vacances ou le silence d'une prairie. Ni les réseaux sociaux ni les guides ne répondent à cette question.
Comprendre la Chine, c'est d'abord oublier ce que l'on croit savoir. Voyager en Chine, c'est peut-être aussi accepter d'apprendre quelque chose sur soi.




