Un samedi après-midi, à la maison. Sur la table basse du salon, il y a deux objets. Le premier est accroché au sac d'Hélène : un petit monstre aux oreilles pointues, avec neuf dents acérées et un sourire qui hésite entre l'espiègle et l'inquiétant. Un Labubu. Le second, c'est l'affiche de Ne Zha 2, le film d'animation qu'on a été voir au cinéma au printemps dernier : un gamin aux cernes noirs, à l'air mauvais, avec des dents de travers et un regard de défi.
Haixia passe, regarde les deux, et lâche : « C'est marrant, ils ont la même tête. »
Elle a raison. Les deux sont laids. Les deux sont irrésistibles. L'un a vendu 100 millions d'unités en 2025. L'autre est devenu le film d'animation le plus rentable de l'histoire du cinéma, avec 2,2 milliards de dollars de recettes, devant Vice-Versa 2, devant Le Roi Lion, dans le top 5 mondial de tous les temps, juste derrière Avatar.
Et les deux portent un nom que la plupart des Français ne connaissent pas encore.
Ne Zha : le gamin qu'on a rendu laid exprès
Pour comprendre Ne Zha, il faut commencer par son visage. Le réalisateur, Yang Yu (que tout le monde appelle Jiaozi, « ravioli »), a rejeté plus de cent versions du personnage avant de trouver la bonne. Les premières esquisses étaient mignonnes : grands yeux, traits doux, silhouette d'enfant sage. Jiaozi les a toutes refusées. Sa réponse à son équipe de designers : C'est joli, et c'est exactement le problème.
Il voulait un héros que le spectateur trouve repoussant au premier regard, pour que le film tout entier devienne un exercice de dépassement des préjugés. Résultat : cernes noirs, sourire tordu, dents de travers, air de sale gosse. Le public chinois a d'abord froncé les sourcils. Puis il est tombé amoureux.

Le parcours de Jiaozi est une histoire en soi. Né en 1980 à Luzhou, dans le Sichuan, fils de deux médecins, il est diplômé en pharmacie de l'université du Sichuan (une des meilleures écoles de médecine du pays). Puis il a tout lâché pour l'animation. Six ans de chômage. Trois ans à vivre chez sa mère, avec sa retraite de 1 000 yuans par mois (120 euros), après la mort de son père.
Son premier court-métrage, réalisé seul dans sa chambre pendant trois ans et demi, lui a valu une trentaine de prix. Puis Ne Zha, en 2019 : 726 millions de dollars. Puis Ne Zha 2, en 2025 : 2,2 milliards. Premier film non hollywoodien à dépasser les 2 milliards de recettes dans l'histoire du cinéma. Sorti en France le 23 avril 2025 ; le premier opus, lui, n'avait jamais été distribué ici.

Ne Zha est tiré de l'Investiture des dieux, un roman chinois du 16e siècle que tout le monde connaît en Chine (un peu l'équivalent de nos légendes arthuriennes). C'est de la mythologie pure, du taoïsme, des dragons, du kung-fu. Rien de plus chinois. Et pourtant, ce qui a fait exploser le personnage, c'est précisément ce choix de le rendre disgracieux. Un choix de design qui, sans que Jiaozi le sache forcément, s'inscrivait dans un courant esthétique en train de submerger la Chine.
Labubu : le petit monstre que personne ne savait chinois
De l'autre côté de la table basse, il y a Labubu. Et l'histoire est très différente.
Labubu est né de l'imagination de Kasing Lung, un illustrateur né à Hong Kong en 1972, émigré aux Pays-Bas à l'âge de sept ans. Le petit garçon ne parle pas néerlandais ; sa maîtresse d'école lui donne des albums illustrés pour l'aider. Il tombe amoureux des contes nordiques, des elfes, des forêts enchantées.
Il passe ses soirées à dessiner dans sa chambre, au-dessus du restaurant chinois que tiennent ses parents à Utrecht. Il grandit entre deux mondes, étudie les arts en Belgique, devient le premier artiste chinois à remporter le prix national d'illustration belge.

En 2015, il crée The Monsters : une tribu de créatures aux dents acérées et aux oreilles pointues, inspirées du folklore celtique et nordique. Parmi elles, Labubu, un petit être espiègle, féroce et attendrissant à la fois. Kasing Lung dit qu'il a dessiné ce qui existait dans son cœur depuis l'enfance : des choses qui ont l'air méchant mais dont les intentions sont bonnes.

Labubu serait resté une figurine confidentielle, vendue dans des conventions d'art toys, sans la rencontre avec Pop Mart. Et c'est là que l'histoire bascule ; non pas vers le business, mais vers quelque chose qui ressemble à la trajectoire de Jiaozi.
Wang Ning, le fondateur de Pop Mart, est aussi un outsider. Né en 1987 dans le Henan (pas Shanghai, pas Pékin ; une province rurale du centre de la Chine), diplômé d'une fac de province, il ouvre en 2010 un petit bazar dans le quartier tech de Zhongguancun, à Pékin. Ça ne marche pas vraiment. Seul truc qui se vend : les figurines. Il pose une question sur Weibo en 2016 (À part Sonny Angel, vous collectionnez quoi d'autre ?
), parie tout sur un seul produit, signe Kasing Lung en 2019.
Trois trajectoires (un pharmacien, un enfant immigré, un gamin de province)
Trois parcours que rien ne destinait à se croiser, et qui ont convergé autour de la même intuition : l'imperfection attire.
Ce qui suit est vertigineux. En 2025 : 100 millions de Labubu vendus dans le monde. Plus de 700 magasins dans 100 pays (dont plusieurs en France : Paris, Bordeaux, Lyon, Lille, Marseille). Lisa de Blackpink, Rihanna, Dua Lipa photographiées avec un Labubu accroché au sac. En Thaïlande, des gens ont fabriqué des amulettes bouddhistes à l'effigie de Labubu, convaincus qu'il portait chance. Une figurine de 1,20 mètre s'est vendue aux enchères à Pékin pour 170 000 dollars.
Mais ce qui est frappant, ce n'est pas le succès commercial. C'est que ce succès repose entièrement sur un visage. Neuf dents acérées, des oreilles pointues, un sourire entre le féroce et le tendre. Un peu la même tête que Ne Zha.
Pourquoi le « moche-mignon » fascine en Chine
Ce visage a un nom en chinois : 丑萌 (chǒu méng). La traduction littérale, « moche-mignon », est un raccourci un peu brutal. Le chǒu du 丑萌 n'est pas le « moche » français, c'est quelque chose de plus subtil : disgracieux, ingrat, comme on dirait qui a du chien
. Le genre de visage qu'on ne remarquerait pas sur une photo de groupe, mais qu'on ne peut plus quitter des yeux une fois qu'on l'a vu.
Le chǒu méng n'est pas une insulte ; c'est une coquetterie. On ne dit pas il est laid
; on dit il est laid et c'est pour ça qu'il est craquant
. La laideur comme forme de charme.
Et c'est une catégorie esthétique à part entière en Chine contemporaine.
Taobao (la plus grande plateforme de commerce en ligne du pays) organise chaque année depuis 2020 un concours du produit le plus chǒu méng, avec un million de spectateurs en livestream. Début 2026, un vieux monsieur qui sculpte des figurines volontairement difformes au bord du lac Shichahai, à Pékin, est devenu viral du jour au lendemain. Des peluches qui pleurent se vendent par millions.

Le chǒu méng raconte quelque chose de profond sur la jeunesse chinoise. Cette génération vit sous une pression immense : le gaokao (le bac chinois, qui décide de votre vie entière en deux jours), la culture du 996 (9h-21h, 6 jours par semaine), un chômage des jeunes qui tourne autour de 20 %.
L'esthétique de la perfection lisse (la peau sans pores de Xiaohongshu, le CV impeccable, l'appartement vitrine) est devenue suffocante. Le chǒu méng est une soupape. On n'aime pas Labubu et Ne Zha malgré leurs défauts ; on les aime à cause de leurs défauts.
L'imperfection est désirable.
Le tordu est attachant.
Le raté peut être un héros.
C'est exactement ce que Jiaozi a formulé à propos de Ne Zha : Si le spectateur parvient à aimer un personnage qu'il trouvait laid au départ, alors il aura fait l'expérience de dépasser ses propres préjugés.
Le film comme exercice de déconstruction. Le jouet comme respiration.
Et c'est exactement ce que l'Occident ne voit presque jamais de la Chine. L'image dans nos médias est soit menaçante (surveillance, armée, IA), soit lisse (gratte-ciels, TGV, vitrines de Pudong). Deux faces d'une même pièce : le contrôle. Le chǒu méng fissure cette image. Il montre une Chine qui doute, qui respire, qui fait de l'autodérision. Une Chine humaine.
Cette esthétique, une fois nommée, permet de reconsidérer la manière dont la Chine produit et exporte sa culture. Car le chǒu méng ne voyage pas comme un concept ; il voyage comme un objet. Et la façon dont cet objet arrive jusqu'à nous dit quelque chose sur la Chine elle-même.
Ni copie, ni création : la troisième chose
Si vous avez lu jusqu'ici, vous vous posez peut-être la question : mais Labubu, c'est chinois ou pas ?
L'artiste est hongkongais-néerlandais. L'inspiration est celtique et nordique. Le personnage est né dans un livre illustré européen. Si on s'arrête là, la réponse est non. Mais Labubu serait resté confidentiel sans l'écosystème qui l'a propulsé. C'est Pop Mart qui a transformé un personnage de niche en phénomène de masse : la boite mystère, la production à l'échelle, le réseau de distribution mondial, la viralité Douyin puis TikTok.
Kasing Lung a créé le visage. La Chine a créé le système qui a mis ce visage entre les mains de cent millions de personnes.
Avec Ne Zha, le chemin est inverse mais la mécanique est la même. Le personnage, la mythologie, le studio, le réalisateur : tout est chinois. Ne Zha 2 a mobilisé 138 entreprises (dont 115 PME chinoises réparties entre Pékin, Chengdu, Suzhou et Shenzhen), 4 000 collaborateurs, près de 2 000 plans d'effets visuels. Un maillage industriel qu'aucun autre pays ne peut assembler à cette vitesse.

Les deux trajectoires sont différentes, mais elles racontent la même chose. La Chine ne fait pas toujours ce que l'Occident appelle « créer » (et elle ne fait pas non plus ce que l'Occident appelle « copier », même si c'est le réflexe le plus courant). Elle fait une troisième chose, pour laquelle le français n'a pas vraiment de mot. Elle prend un objet, un concept, une esthétique (le gashapon japonais, le folklore nordique, sa propre mythologie millénaire) et elle le transforme en système mondial.
La boite mystère existait au Japon depuis quarante ans ; Pop Mart en a fait un empire. L'animation 3D a été inventée aux États-Unis ; la Chine a construit un écosystème de studios capables de produire un film qui rivalise avec Pixar. Ce n'est ni de la copie, ni de l'invention pure. C'est une capacité à passer de l'artisanal au planétaire à une vitesse que personne d'autre ne peut atteindre.
Ce que Haixia voit quand elle regarde un Labubu
Pour Haixia, le chǒu méng n'est pas un concept. Ce n'est pas une tendance. C'est un truc qu'elle connaît depuis toujours. Elle pourrait citer dix personnages de son enfance qui avaient cette tête-là. Ce qui est nouveau, ce n'est pas l'esthétique ; c'est que le reste du monde, pour la première fois, la trouve belle.
Ce qui la fait sourire aussi (avec un peu de perplexité), c'est que personne ne lui parle de ça quand on apprend qu'elle est chinoise. On lui parle du Parti, de la surveillance, de Taïwan. Personne ne lui demande pourquoi un petit monstre aux dents pointues s'est vendu à cent millions d'exemplaires, ou pourquoi un gamin aux cernes noirs a fait pleurer un milliard de spectateurs. Il y a la Chine dont on parle dans les journaux, et il y a la Chine qui est déjà dans la chambre de vos enfants, accrochée à leur sac, sans que vous le sachiez.

D'ailleurs, quand Hélène a accroché son premier Labubu à son sac, ce n'est pas parce qu'elle trouvait ça « exotique » ou « différent ». C'est parce que sa copine en avait un. Et que la copine de sa copine en avait un. Le Labubu n'est pas arrivé en France comme un objet chinois qu'on achète par curiosité ; il est arrivé comme un objet désirable qu'on achète parce que tout le monde en veut. La question de l'origine ne se pose même pas. Et c'est peut-être ça, le signe le plus fort : quand un produit culturel fonctionne vraiment, il cesse d'avoir une nationalité.
Pendant vingt ans, Pékin a dépensé des milliards dans les Instituts Confucius, dans CGTN, dans des galas officiels à l'étranger, pour améliorer l'image de la Chine. Ces efforts n'ont pas été inutiles ; ils ont posé des jalons, formé des relais, créé un premier vocabulaire. Mais ils n'ont pas changé l'émotion. L'émotion, c'est un jouet à 15 euros accroché au sac de Rihanna et un film d'animation réalisé par un ancien étudiant en pharmacie qui l'ont changée. Non pas en disant « regardez comme la Chine est formidable », mais en ne disant rien du tout. En étant simplement là.
Le soft power n'est jamais aussi puissant que lorsqu'il oublie qu'il en est.
Hélène, sur le canapé, regarde son Labubu. Elle ne sait pas que Pop Mart est une entreprise pékinoise. Elle ne sait pas que Kasing Lung est né à Hong Kong. Elle ne sait pas ce que chǒu méng veut dire. Pour elle, c'est juste un truc qu'elle aime. Un truc un peu laid, un peu craquant, un peu bizarre. Un truc qui a du chien.
Et peut-être que c'est exactement ça, la leçon. Il y a un moment où un pays arrête d'essayer de se faire aimer, et commence simplement à produire des choses que les gens aiment. La Chine est peut-être en train de vivre ce moment. Pas avec des discours. Avec un gamin aux cernes noirs et un petit monstre aux dents pointues.