J'ai découvert le « crédit social » chinois comme beaucoup d'entre vous : en 2019, devant le reportage d'Envoyé Spécial. Un système de notation des citoyens. Des caméras partout. Des gens privés de train parce qu'ils avaient traversé au rouge. La totale.
Sauf que quelque chose ne collait pas avec ce que je voyais sur le terrain. Ce portrait dystopique ne ressemblait à rien de ce que je connaissais.
Alors j'ai posé la question à Haixia : Tu as combien en crédit social ?
Mon quoi ?
La question n'avait aucun sens pour elle. Elle a mis du temps à comprendre de quoi je parlais. Puis elle a ouvert Alipay et m'a montré son Sesame Credit (芝麻信用, zhīma xìnyòng). C'est de ça que tu parles ? Ça me permet de ne pas payer de caution pour les vélos en libre-service.
Elle a haussé les épaules. Affaire classée.
Ce soir-là, j'ai réalisé quelque chose. Le « crédit social » n'est pas un sujet sur lequel les Français et les Chinois sont en désaccord. C'est un sujet sur lequel ils ne parlent pas de la même chose.
Pourquoi j'en parle six ans plus tard ? Parce que le sujet revient encore à chaque conversation sur la Chine. Et que le malentendu n'a pas bougé d'un millimètre.
« Il a l'argent. Il refuse. »
À Shenyang, l'automne dernier, on déjeune avec un ami de Haixia. La quarantaine, chef d'entreprise dans le bâtiment. La conversation dérive sur un de ses anciens associés qui lui doit de l'argent depuis trois ans. Jugement du tribunal rendu. L'autre ne paie pas.
Il est sur la liste noire maintenant
, dit-il. Pas avec colère. Avec satisfaction. Il ne peut plus prendre l'avion. Il ne peut plus acheter d'appartement. Sa fille ne peut plus aller dans l'école privée qu'il avait choisie.

Je lui demande si ça ne lui semble pas disproportionné.
Il me regarde comme si j'avais dit quelque chose d'étrange. Le tribunal lui a ordonné de payer. Il a l'argent. Il refuse. Pourquoi il aurait le droit de prendre l'avion ?
La logique est limpide, et elle échappe complètement au récit occidental.
La liste noire de la Cour populaire suprême (la fameuse « interdiction de prendre le train » qui revient dans tous les reportages) ne cible pas « les citoyens ». Elle cible ce ceux que l'on appelle les 老赖 (lǎolài) : les mauvais payeurs récalcitrants qui refusent de se conformer à une décision de justice alors qu'ils en ont les moyens1. L'interdiction porte sur la « consommation élevée et non nécessaire » : l'avion, le TGV (pas les trains normaux), les hôtels de luxe, l'immobilier.
La logique officielle tient en une phrase : si tu ne peux pas rembourser tes dettes, tu n'as pas les moyens de voyager en première classe.

Ce qui est frappant, ce n'est pas le mécanisme. C'est la réaction de l'ami de Haixia. Aucune inquiétude pour ses propres libertés. Pour lui, ce n'est pas un outil de contrôle ; c'est un outil de justice. Le type a triché, le type est puni, le système fonctionne.
Et voici le premier malentendu, le plus massif : cette liste noire n'a rien à voir avec le « crédit social ». Elle existe depuis 2003, bien avant que le projet de crédit social ne soit formalisé en 2014. C'est un mécanisme d'exécution judiciaire, géré par les tribunaux, pas un outil de scoring comportemental. Le chercheur Jeremy Daum (Yale Law School), l'un des meilleurs spécialistes occidentaux du sujet, le dit sans ambiguïté : cette liste est si distincte des autres dispositifs de crédit social qu'il est probablement plus juste de la comprendre uniquement comme un mécanisme d'exécution judiciaire
2. Pourtant, c'est elle que les médias occidentaux montrent en boucle quand ils parlent du « crédit social » chinois. L'amalgame est total.

Pour comprendre pourquoi l'ami de Haixia trouve ça normal, il faut entendre ce que les Chinois mettent dans le mot 老赖. Ce n'est pas simplement un « débiteur défaillant ». C'est celui qui a trahi la confiance, qui a rompu sa parole. Ne pas honorer sa dette quand on en a les moyens, ce n'est pas seulement un problème d'argent ; c'est une rupture du lien social. Et la face perdue, dans une société où elle structure tout (les relations d'affaires, les amitiés, les familles), ça pèse infiniment plus qu'une amende.
C'est pour ça que l'interdiction de prendre l'avion touche là où ça fait mal. Pas dans le portefeuille ; dans le statut. Un cadre qui ne peut plus voyager en business, un chef d'entreprise qui ne peut plus envoyer son fils dans une école privée, ça se sait. Ça se voit. Et dans un pays où la face est le ciment des relations sociales, c'est une sanction bien plus redoutable qu'une pénalité financière qu'on paierait sans y penser.
Ceux qui sont au-dessus des règles
C'est là que le récit occidental manque complètement sa cible. Les reportages présentent divers mécanismes de « crédit social » comme une menace pour le citoyen. Mais quand vous discutez avec des Chinois ordinaires, ce qui revient, c'est l'inverse : ils y voient un outil qui vise ceux qui sont au-dessus des règles. Les corrompus. Les riches qui ne paient pas. Les fonctionnaires qui abusent de leur position.
La lutte anti-corruption est une préoccupation profonde en Chine, ancrée dans des décennies de croissance sauvage où les abus étaient quotidiens.
En 2008, lors du tremblement de terre du Sichuan, plus de 7 000 salles de classe se sont effondrées, tuant des milliers d'enfants. Les bâtiments autour tenaient debout ; les écoles, non. Parce que des fonctionnaires locaux et des entreprises de construction avaient ignoré les normes sismiques, économisé sur les matériaux et empoché la différence. Les Chinois ont inventé un mot pour ça : 豆腐渣 (dòufuzhā), « résidus de tofu ». Des écoles en tofu. Des enfants morts parce que quelqu'un a pris un pot-de-vin.

Le lait contaminé à la mélamine la même année. Les promoteurs immobiliers qui disparaissent avec l'argent des acheteurs. Quand vous avez vécu ça, la demande d'un système qui oblige les puissants à rendre des comptes n'est pas une soumission ; c'est une exigence.
C'est ce que confirment les enquêtes. Quand une professeure allemande de la Freie Universität de Berlin a interrogé 2 209 Chinois3, 80 % perçoivent le système avant tout comme un outil utile pour créer une société plus fiable. Les deux punitions les plus populaires ? L'exclusion des personnes de la fonction publique (78 %) et les restrictions de voyage (77 %). Ce ne sont pas des punitions qui visent le peuple. Ce sont des punitions qui visent ceux qui ont le pouvoir.
L'histoire que personne ne finit de raconter
Alors le « crédit social », c'est quoi au juste ? Le système officiel s'appelle 社会信用体系 (shèhuì xìnyòng tǐxì). Le mot clé est 信用 (xìnyòng), qu'on traduit par « crédit ». Mais 信 (xìn), c'est d'abord la confiance, la parole donnée, la fiabilité. Le concept est moral. Comprendre la Chine, c'est d'abord comprendre ça : quand Pékin parle de « crédit social », il parle de confiance dans la société. Pas d'un score à la Black Mirror.
Dans les faits, le « système » n'en est pas vraiment un. C'est une mosaïque de dispositifs hétérogènes, fragmentés, souvent indépendants les uns des autres. Et c'est dans les expérimentations locales que les médias occidentaux ont trouvé leur meilleure matière (qu'ils ont presque toujours mal racontée).
Rongcheng, une ville de 700 000 habitants dans le Shandong, a fait le tour du monde. Chaque résident démarrait avec 1 000 points. Le bénévolat en faisait gagner. Les infractions au code de la route en faisaient perdre. D'autres villes sont allées plus loin : Suining déduisait des points pour les pétitions au gouvernement, Suzhou envisageait des pénalités pour les réservations non honorées au restaurant.

Ces cas sont réels. Mais l'histoire ne s'arrête pas là (c'est juste que personne ne raconte la suite).
Le gouvernement central a lui-même critiqué ces dérives. En décembre 2020, un haut responsable de la planification économique a déclaré publiquement que ces mesures locales n'étaient compatibles ni avec l'État de droit, ni avec la construction de la crédibilité sur le long terme
4. Rongcheng a dû réviser son système. La plupart des systèmes de scoring locaux ont depuis été abandonnés.
Pékin a recadré ses propres collectivités. C'est un fait. Mais c'est un fait qui ne rentre pas dans le récit « Black Mirror », alors il disparaît.
Et puis il y a le 芝麻信用, le Sesame Credit. Celui que Haixia m'a montré.
C'est un produit privé. Pas gouvernemental. Il appartient à Ant Group (Alibaba) et il est intégré à Alipay. Il évalue votre fiabilité financière : est-ce que vous remboursez, est-ce que vous payez vos factures, quel est votre historique de transactions. En France, chaque banque fait exactement la même chose : elle vous attribue un score interne en fonction de votre profil, et c'est ce score qui décide si vous obtenez un prêt et à quel taux. La mécanique est identique ; seul le nom change.
Mais le Sesame Credit va plus loin dans l'usage quotidien, et c'est là qu'il faut comprendre le pragmatisme chinois.
Dans un pays de 1,4 milliard d'habitants, tout ce qui fluidifie les processus a de la valeur. Un bon score Sesame ne punit personne ; il accélère les choses pour ceux qui l'ont. Vous pouvez louer un vélo, une voiture, un logement sur Tujia (l'équivalent d'Airbnb), sans payer de caution. Sur certaines plateformes comme Taobao, vous pouvez recevoir un article avant de l'avoir payé. Vous pouvez emprunter de petites sommes instantanément via Huabei (花呗) sans passer par une banque.

Un mauvais score ne vous empêche pas de louer un vélo ; vous payez simplement la caution comme tout le monde. C'est un accélérateur de confiance, pas une barrière.
Des centaines de millions de Chinois l'utilisent au quotidien avec autant d'émotion qu'un Français qui accumule des points sur sa carte de fidélité.
Mais dans les reportages occidentaux, Sesame Credit, les listes noires judiciaires, les expérimentations municipales et la vidéosurveillance se retrouvent fondus en un seul bloc terrifiant.
Un chercheur de Yale, Jeremy Daum, a suggéré que cette confusion persiste parce que l'Occident projette ses propres angoisses concernant la surveillance numérique sur la Chine5.
Le MIT Technology Review a résumé la situation : l'infrastructure est « étonnamment low-tech », repose principalement sur des documents administratifs numérisés, et il n'existe aucun cas connu où la collecte automatisée de données mène à l'application automatisée de sanctions sans intervention humaine. À Rongcheng, les « collecteurs d'information » marchaient dans les rues de la ville et notaient les bonnes actions de leurs voisins au stylo.
On est assez loin de Skynet.
« Oui mais quand même, c'est une dictature »
Je voudrais raconter un dernier moment.
Un soir, en France cette fois, un ami me demande comment les Chinois « supportent » le crédit social. J'essaie d'expliquer. Le Sesame Credit. Les listes noires qui ciblent les débiteurs. Le soutien populaire. Il m'écoute, puis : « Oui mais quand même, c'est pas pareil, c'est une dictature. »
La conversation s'arrête là. Parce que « c'est une dictature » fonctionne comme un sas de décompression intellectuel. Ça permet de ne pas aller plus loin. De ne pas se demander pourquoi, en France, on accepte sans broncher que notre banque calcule un score de solvabilité qui détermine si on obtient un prêt immobilier. Qu'un propriétaire exige trois fiches de paie et un garant avant de confier les clés d'un 40 m². Que le fichier TES contient les données biométriques de la quasi-totalité de la population française, créé par décret un week-end de Toussaint 2016, dans une indifférence à peu près totale. Que le FICP restreint l'accès aux services bancaires des personnes fichées. Que Londres est une des villes les plus vidéosurveillées au monde, et que personne n'a fait de reportage à une heure de grande écoute titré « Angleterre, tout est sous contrôle ».
Ce ne sont pas les mêmes systèmes. Les contextes politiques sont radicalement différents.
Mais la question qui persiste, c'est celle-ci : pourquoi des mécanismes de scoring, de fichage et de restriction que nous trouvons normaux chez nous deviennent-ils une dystopie dès qu'ils portent un nom chinois ?
On nous raconte un score unique, centralisé, attribué à chaque citoyen. Il n'existe pas. On nous raconte un algorithme omniscient. Il n'existe pas. On nous raconte un peuple terrorisé. Les enquêtes disent autre chose. On nous montre des images de cinéma en nous disant « voilà le crédit social », alors qu'il s'agit parfois d'avis de recherche pour des escrocs en fuite.
Entre le fantasme occidental et la réalité vécue, il y a un gouffre. Et dans ce gouffre, il y a peut-être la chose la plus intéressante : ce que notre peur de la Chine raconte de nous.
La dernière fois que j'en ai parlé avec Haixia, elle m'a posé une question à laquelle je n'ai pas su répondre.
Quand on a acheté la maison, on a dû prouver à la banque qu'on était fiables, non ? Fiches de paie, comptes épluchés, tout ça. Et si on ne rembourse pas, on est fichés. C'est ça ?
Oui.
Et ça te fait pas peur, ça ?
Silence.
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