Un soir d'automne, nous descendons avec Haixia vers un des marchés de nuit à Shenyang. Le quartier est familier ; elle y a grandi. En chemin, elle me dit qu'au début des années 2000, il y avait des vendeuses à tous les coins de rue, les nǎinai (奶奶). Une mamie aux raviolis ici, une aux brochettes là, une autre femme avec ses fruits sur un tabouret. On n'avait pas à chercher : la rue elle-même nourrissait le quartier.
Mais ce soir là, nous arrivons devant une enfilade de stands alignés dans une rue dédiée. C'est un marché de nuit organisé. Une grand-mère prépare des jianbing derrière sa plaque, mais son activité est déclarée, son emplacement payé. Elle nous tend notre jiangbing avec le sourire ; Haixia parle avec elle un moment. La galette est bonne. Tout est propre. Tout est en ordre.
Nous nous éloignons en marchant. À l'angle suivant, Haixia s'arrête et me dit : Avant, il y avait quelqu'un, là. Une dame, je crois qu'elle vendait des graines de tournesol grillées. Elle était là depuis toujours.
Le trottoir est vide. Une voiture y est garée.
C'est de cet écart-là qu'il faut parler.
Ce qu'on dit habituellement
Le récit standard sur ces femmes existe et il est en partie vrai. Les retraites des Chinoises de cette génération sont souvent faibles, particulièrement pour celles qui ont travaillé en zone rurale, dans de petites unités collectives, ou dans des entreprises d'État qui ont fermé dans les années 1990.
Vendre quelques jianbing ou plier quelques centaines de raviolis par soir apportait un revenu d'appoint qui comptait, parfois vital.
C'est juste, et c'est insuffisant. Si c'était seulement cela, ces marchés auraient eu la tristesse grise des économies de survie. Or ils ne l'avaient pas. Il y régnait quelque chose qui n'était pas de la précarité ; quelque chose qui ressemblait à une fonction sociale exercée à sa place, et à une vie qui se rallumait à la tombée du soir.
Pour comprendre ce que ces femmes faisaient tenir, et ce que leur recul a fait bouger, il faut décaler le regard.


Ce qu'elles faisaient n'était pas un métier
Pour une femme chinoise de cette génération, la frontière entre ce qui relève de la cuisine familiale et ce qui relève d'une activité économique n'a jamais été tracée là où nous la traçons en Occident.
Prenez la grand-mère qui préparait des raviolis. Le matin, elle en pliait deux cents pour la famille : son mari (s'il était encore là), ses petits-enfants qui passaient le week-end, une voisine à qui elle en donnerait un sachet parce qu'on s'était rendu service la semaine précédente. Le soir, elle en pliait deux cents pour les vendre au coin de la rue. Dans sa tête, ce n'était pas deux activités. C'était le même geste, étendu. La même pâte, le même hachis de porc et de choux, le même pli au pouce et à l'index.
Ce qui changeait, c'était l'échelle ; et le fait qu'à la fin de la soirée il y avait quelques billets froissés dans la poche du tablier.

Aucune de ces femmes ne disait qu'elle « avait monté une activité ». Elles n'avaient rien monté. Elles n'avaient pas pris leur retraite d'un emploi pour devenir commerçantes. Elles avaient toujours fait ces gestes, dans la cuisine, pour la famille, pour les voisins, et elles continuaient à les faire en les monétisant un peu. Le stand du soir n'était pas une rupture avec leur vie d'avant ; il en était la continuité directe, simplement déplacée de la cuisine vers le trottoir.
C'est pour cela que ce qu'elles faisaient échappait au comptage statistique.
Ce n'est pas qu'elles fraudaient ou se cachaient. C'est que la catégorie même de « travail rémunéré » ne s'appliquait pas vraiment à ce qu'elles faisaient, parce que cette catégorie n'avait jamais structuré leur vie. Une zone existait, dans la Chine urbaine, où l'activité domestique féminine se prolongeait naturellement dans l'espace public sans changer de nature.
Le marché de nuit était l'expression visible de cette zone. Ce n'était pas une « économie informelle » parallèle à l'économie réelle ; c'était une autre manière, plus ancienne, de faire circuler de la valeur, dans laquelle l'argent n'était qu'un des termes de l'échange.
La nuit qui rallumait
Il y avait une autre dimension, qu'on ne voyait pas dans la journée mais qui devenait évidente quand on observait ces stands à la tombée du soir.
Beaucoup de ces femmes vivaient seules, ou presque. Le mari était mort, ou malade. Les enfants travaillaient à Pékin, à Shenzhen, à Shanghai ; ils appelaient le dimanche, envoyaient régulièrement de l'argent, revenaient au Nouvel An si tout allait bien. L'appartement était silencieux. La télévision tournait dans le vide. Les journées étaient longues, surtout en hiver dans le Dongbei où la nuit tombe à quatre heures de l'après-midi.

Et puis venait le moment du marché. La nǎinai descendait son matériel, installait sa plaque, allumait son réchaud. Une autre femme s'installait à côté avec ses fruits, une troisième un peu plus loin avec ses brochettes. Elles se connaissaient depuis quinze ans, parfois davantage. Elles s'engueulaient sur des broutilles, se plaignaient des prix, du fils de l'une qui ne téléphonait plus, de la belle-fille de l'autre qui ne savait pas faire les raviolis correctement. Un client voulait négocier ; la nǎinai lui répondait du tac au tac et tout le stand riait.
C'était une vie sociale entière qui se rallumait à la nuit tombée. Le marché n'était pas seulement un lieu de transaction ; c'était le seul endroit où ces femmes parlaient vraiment, où elles existaient comme actrices d'une scène, où elles avaient un rôle et un public. On venait acheter un jianbing à cette nǎinai là, pas à n'importe quelle autre. On la saluait par son nom, ou par son surnom de quartier. On lui glissait un mot sur sa fille qui devait venir le mois prochain.

Quand le stand fermait vers minuit, elles remballaient ensemble, partageaient un dernier thé chaud dans un thermos, repartaient vers leurs appartements. La solitude reprenait ; mais elle avait été tenue à distance pendant quatre heures, et elle le serait encore demain.
Ce que la ville mangeait grâce à elles
Il faut aussi raconter ce que ces marchés faisaient tenir, économiquement, dans la ville chinoise réelle. Pas la ville des images officielles, mais celle où vivent des millions de gens.
L'ouvrier du bâtiment qui rentrait du chantier voisin, en bleu de travail, les mains encore poussiéreuses. Il mangeait un bol de nouilles ou deux jianbing pour huit ou dix yuans, debout, en cinq minutes. C'était son dîner. Le livreur en scooter qui s'arrêtait entre deux courses, avalait deux brochettes sans descendre de sa selle. Le salarié qui rentrait du bureau à vingt-deux heures, qui n'avait pas envie de cuisiner, qui prenait un sachet de raviolis vapeur en bas de son immeuble. L'étudiant qui sortait de la bibliothèque universitaire, qui avait faim, qui avait peu d'argent. La mère qui descendait acheter trois fruits pour son fils parce qu'elle avait oublié au supermarché.

Sans les nǎinai, ces gens-là mangeaient mal, ou cher, ou pas du tout. Toute une partie de la consommation populaire chinoise reposait sur ces stands invisibles dans les statistiques mais essentiels dans la vie réelle des quartiers. Les chaînes de restauration formelle ne couvraient pas ces besoins, ou les couvraient à un prix qui en excluait une partie de la population. Les nǎinai, elles, étaient là à dix-neuf heures, à vingt-et-une heures, à minuit, avec leur plaque chaude et leur prix qui n'avait pas bougé depuis trois ans.
L'autre côté de la rue
Mais quelque chose se fissurait dans cette économie de la rue, ce qui explique pourquoi elle n'a pas pu durer indéfiniment.
La fumée, les réchauds à charbon, les plaques chauffées au gaz, les huiles de friture. Pris isolément, chaque stand n'émettait pas grand-chose. Mais à l'échelle d'une rue où vingt ou trente stands cuisinaient simultanément en soirée, et d'une ville où des centaines de telles rues fonctionnaient en parallèle, la contribution à la pollution urbaine devenait significative. Pas par excès de pittoresque : par densité du phénomène.

Le gras au sol. Les huiles de cuisson récupérées (et parfois revendues), les déchets laissés sur le trottoir à la fin de la nuit, les rongeurs que cela attirait. Il y a eu des problèmes sanitaires réels liés à cet écosystème.
L'hygiène aussi. Des produits frais conservés à température ambiante en été, des eaux de rinçage qui finissaient dans le caniveau.
Aucune municipalité au monde, à un certain stade de développement, ne peut accepter cela comme norme dans une métropole de 15 ou 25 millions d'habitants.
Il y a là une asymétrie de jugement. Les visiteurs occidentaux qui s'extasiaient devant ces marchés de nuit « authentiques » ne toléreraient pas, chez eux, qu'une dizaine de retraitées installent des réchauds à gaz sur le trottoir devant leur immeuble. Ce qu'on admire en voyage parce que c'est ailleurs, on ne l'accepte pas chez soi parce que c'est chez soi.

La Chine, à mesure qu'elle s'enrichissait et que ses villes grandissaient, est arrivée au moment où ce marché informel devenait incompatible avec le fonctionnement d'une métropole moderne. Le compromis tacite des décennies précédentes ne pouvait pas durer.
Le moment de la transformation
Le tournant se situe entre 2015 et 2020, avec une accélération marquée dans les années qui suivent. Les municipalités chinoises mènent des campagnes dites de « civilisation urbaine » (城市文明), qui ciblent ce qu'on appelle « les trois sans »: sans licence, sans local, sans certificat d'hygiène. Les agents de gestion urbaine, les fameux 城管 (chéngguǎn), passaient autrefois et faisaient semblant de gronder ; la nǎinai rangeait son chariot, attendait qu'ils s'éloignent, et revenait.

À partir du milieu des années 2010, les choses changent. Les amendes deviennent dissuasives, le matériel est confisqué, les contrôles se systématisent.
En 2017, Shanghai supprime plus de vingt mille stands de rue. Pékin mène des opérations qui ferment des milliers de petites échoppes de rez-de-chaussée, en particulier dans les ruelles centrales. Les rues se vident, ou plutôt elles se rangent. Les marchés qui subsistent passent par une professionnalisation forcée : licences, stands standardisés, frais d'emplacement, normes d'hygiène, compteurs électriques.
Pour une nǎinai aux revenus modestes, qui pliait ses raviolis chez elle et descendait son chariot le soir, la barrière à l'entrée devient insurmontable.
Les municipalités, en parallèle, ne sont pas restées les bras croisés. Beaucoup ont créé des emplacements gratuits ou très peu chers réservés aux personnes âgées et aux travailleurs précaires, dans les marchés de quartier réglementés. C'est une réponse réelle, imparfaite mais réelle, qui reconnaît la fonction sociale du phénomène tout en l'encadrant.
La vendeuse de rue libre y devient une petite commerçante administrée. Quelque chose y gagne en sécurité ; autre chose s'y perd en spontanéité.
Trois manières de continuer, ou de finir
Aujourd'hui, l'économie des nainai prend trois formes principales, qui coexistent inégalement selon les villes.
La survie fragile, d'abord. Dans certaines rues de Chongqing, sur les berges du Yangtsé, dans les escaliers qui dévalent vers le fleuve, j'ai vu encore des femmes qui vendent des fruits ou des graines sans installation cuisinée. Pas de fumée, pas de réchaud, donc peu de raisons d'attirer un contrôle. C'est une économie résiduelle, qui tient à un équilibre précaire entre la géographie de la ville et la nature de l'activité. On en trouve aussi à Shenyang, à Harbin, dans les quartiers anciens des villes du Nord-Est, mais bien moins qu'avant.

L'absorption réglementée, ensuite. Les emplacements municipaux dont je parlais plus haut. Une mamie qui vendait à la sauvette dispose maintenant d'un stand fixe, d'un numéro, d'un horaire. C'est plus digne (et c'est explicitement présenté comme tel par les autorités), c'est plus sûr, et c'est plus encadré. La fonction économique demeure ; la dimension sociale change. On ne peut plus tenir son coin de rue depuis quinze ans ; on a un emplacement, qu'on peut perdre, qu'on partage avec un règlement.

La folklorisation, enfin. Dans certains marchés de nuit des grandes métropoles, la figure de la nǎinai devient un argument. Un stand « raviolis de grand-mère », avec un logo, une file d'attente, un compte sur les réseaux. Ce n'est plus tout à fait l'économie grise ; c'est sa mise en scène. La grand-mère est toujours là, mais elle est devenue, en un sens, l'employée de son propre mythe.
La grand-mère au dogbao
Un cas, à Shenyang, condense tout cela.
Madame Wang, quatre-vingt-trois ans, vendait depuis plus de vingt ans dans le quartier de Shenta une salade familiale appelée dogbao (狗宝) : une racine de campanule fermentée au vinaigre et au piment, plat d'origine coréenne très présent dans la cuisine du Dongbei. Son rythme était immuable. Chaque jour, une ou deux grandes bassines préparées chez elle, un petit bol en porcelaine pour mesurer les portions, quatre yuans le bol, exclusivement en espèces. Une journée pour écouler la bassine. Une vie sans pancarte, sans enseigne, sans presque rien.
Un blogueur l'a filmée par hasard et a posté la vidéo en disant simplement : elle me fait penser à ma grand-mère.
La vidéo a fait le tour des réseaux chinois. Des centaines de personnes se sont mises à faire la queue chaque jour devant Madame Wang. La bassine qui se vidait en une après-midi se vidait désormais en vingt minutes. Des gens venaient de loin, certains sans savoir ce qu'était le dogbao, juste pour soutenir la vieille dame.

L'attention des autorités locales s'est portée sur le stand. Pas pour le faire fermer. La sous-préfecture de Shenta et le bureau d'urbanisme du district ont mis à disposition de Madame Wang, gratuitement, un ancien kiosque à journaux situé en face du commissariat. Le kiosque a reçu une enseigne officielle : Shenta Dogbao Grandma.
Le jour de l'inauguration, un jeune homme l'a aidée à s'installer en lui disant : Grand-mère, c'est ici que vous vendrez désormais.
Sa première réaction a été de demander : Combien ça va coûter ?
Cette histoire est belle, et elle est vraie. Elle raconte quelque chose de réel sur la manière dont la société chinoise, par moments, sait prendre soin des siens, et sur le fait que l'administration locale n'est pas une mécanique aveugle. Mais elle raconte aussi autre chose. Madame Wang a obtenu son kiosque parce qu'une vidéo virale a rendu son cas visible.

Pour des milliers d'autres nǎinai qui n'ont pas été mises en lumière, elles sont rentrées chez elles regarder la télévision. Le cas de Madame Wang est touchant précisément parce qu'il est rare. C'est l'exception, et l'exception suppose la règle.
Ce qui se déplace
Il y a quelque chose qu'on a du mal à mesurer parce que rien ne le mesurait au départ. Ce ne sont pas seulement des stands qui ont reculé. C'est une certaine manière d'habiter la rue qui s'est retirée avec eux.
La nǎinai qui vendait des châtaignes au coin de la rue, c'était aussi un œil sur le quartier. Elle voyait passer les enfants à la sortie de l'école, savait quand un voisin rentrait plus tard que d'habitude, repérait l'inconnu qui traînait. Cette surveillance bienveillante, ce tissu de liens faibles qui faisait la sécurité ordinaire des rues, n'a pas été remplacée par les caméras qui sont apparues ensuite.

Il y a aussi une mémoire qui se déplace. Les femmes qui tiennent (ou tenaient) ces stands ont entre soixante et soixante-quinze ans. Beaucoup ont connu la Révolution culturelle dans leur jeunesse, parfois l'envoi à la campagne, puis le retour en ville et le travail en usine. Beaucoup ont été directement touchées par les vagues de licenciements des entreprises d'État dans les années 1990, particulièrement dans le Nord-Est industriel, à Shenyang, à Harbin, à Anshan. Elles ont assuré, pendant des décennies, à la fois leur travail salarié et l'essentiel des tâches familiales. Quand les licenciements ont frappé, ce sont elles qui ont tenu, en pliant des raviolis, en vendant des choses, en gardant les petits-enfants pendant que les fils partaient chercher du travail ailleurs.

Cette mémoire ne se transmet pas par les mêmes canaux que celle des grands événements officiels. Elle se transmettait par les gestes du quartier, par la présence quotidienne de ces femmes au coin de la rue, par les conversations entre clients devant la plaque à jianbing. Quand le coin de la rue se vide, ou quand il devient un emplacement numéroté dans un marché réglementé, cette transmission ne disparaît pas. Mais elle change de support, et certains supports valent mieux que d'autres pour ce genre de mémoire.
Une question, plutôt qu'une conclusion
Cette transformation n'a pas un seul visage. Une ville plus propre, plus sûre, mieux organisée, c'est un progrès réel, voulu par les habitants eux-mêmes ; aucun habitant de Shenyang ne demande sérieusement le retour des fumées de charbon sur le trottoir. Une fonction sociale qui se retire sans qu'on sache vraiment ce qui la remplace, c'est aussi une perte réelle. Les deux propositions sont vraies en même temps. C'est précisément ce qui rend la question intéressante.
Quand on parle de la Chine en Occident, on parle de 5G, de robots, de villes intelligentes, de pandas. Tout cela est vrai. Tout cela est réel. Mais à un coin de rue de Shenyang, là où il y avait quelqu'un et où il n'y a plus personne, se joue quelque chose qui ne tient dans aucune de ces catégories.
La question de ce que les sociétés modernes font des fonctions sociales qui ne rentrent dans aucune case administrative ne se pose pas qu'en Chine. Elle se pose simplement là-bas avec une netteté particulière, parce que la transformation y a été plus rapide qu'ailleurs.
Madame Wang vend toujours son dogbao, dans son kiosque face au commissariat. À quelques rues de là, le trottoir où une autre femme vendait des graines de tournesol grillées est vide. Une voiture y est garée.