Lettres d'amour de ma grand-mère : que sont les qiaopi ?

Lettres d'amour de ma grand-mère : derrière les lettres, les qiaopi

On sort de la salle ému, et l'on résume le film à son voisin : « c'est l'histoire des lettres d'une grand-mère, c'est bouleversant ». Ce n'est pas faux.
C'est même ce qu'on lira un peu partout, la presse rangeant volontiers « Lettres d'amour de ma grand-mère » (给阿嬷的情书) du côté du mélodrame et des valeurs familiales.

Seulement, pendant près de deux heures, on a peut-être regardé ces enveloppes sans vraiment savoir ce qu'elles contenaient.

Pas seulement des mots. De l'argent. Des années de travail loin de chez soi. Une famille maintenue ensemble malgré la mer. Et une manière de montrer l'affection qui passe moins par ce qui est écrit que par le simple fait que l'enveloppe soit arrivée.

Je ne vais donc pas vous raconter le film. Vous ne l'avez peut-être pas encore vu, et il serait dommage d'en abîmer quoi que ce soit. Je voudrais simplement raconter ce que sont ces lettres.

Parce qu'une fois qu'on le sait, elles cessent d'être des accessoires. Elles deviennent le sujet.

Que signifie le titre du film en chinois ?

Le décalage commence avant la première image, dès le titre. 给阿嬷的情书 se traduit à peu près par « lettre d'amour à grand-mère ». Deux détails y sont déjà glissés, que le spectateur français ne peut pas forcément attraper.

Le premier, c'est 阿嬷 (a-ma), « grand-mère ». Ce n'est pas du mandarin ; c'est le mot teochew, celui du pays chaoshan, dans le sud de la Chine (on le retrouve dans les autres parlers minnan du Sud, à Xiamen ou Quanzhou). Le film annonce sa langue dès son nom.

Le second, c'est 情书 (qíngshū), « lettre d'amour ». Et c'est là que le film accomplit un tour de force silencieux, dont on ne mesure la beauté qu'en sachant de quoi ces lettres sont faites. Car les lettres en question n'ont pas été écrites comme des lettres d'amour.

Le film les appelle ainsi. La nuance est tout le sujet.

Pourquoi ces lettres d'amour ne sont pas celles que l'on imagine

Posons d'abord la grille que nous emportons presque tous, sans mauvaise intention. Quand on entend « lettre d'amour à grand-mère », on imagine une correspondance sentimentale : le tiroir secret, les mots doux jaunis, la déclaration retenue. Une image de la lettre d'amour très contemporaine, très nôtre.

Cette lecture n'en saisit simplement que la moitié. Car l'objet au cœur du film n'est pas une lettre au sens où nous l'entendons ; et pour comprendre le décalage, il faut d'abord savoir ce qu'il est.

Une « lettre » qui n'en est pas une : le qiaopi

Ce que les personnages s'envoient, à l'écran, ce sont des 侨批 (qiáopī). Et un qiaopi, ce n'est pas une lettre : c'est de l'argent et des mots réunis dans un même envoi. Le caractère (pī) veut d'ailleurs dire « lettre » dans les parlers minnan du Sud, là où le mandarin dirait autre chose. Un mandat, accompagné de quelques lignes de nouvelles.

L'émigré parti travailler sur les docks, dans les mines d'étain ou les plantations d'Asie du Sud-Est expédie chez lui ce qu'il a gagné, et ajoute juste ce qu'il faut de mots pour que la famille sache qu'il est vivant.

On pourrait croire l'objet exotique, sans équivalent chez nous. Pourtant, l'Europe a connu, elle aussi, ses lettres de migrants accompagnées d'un peu d'argent (les Italiens, les Irlandais, les Polonais ont écrit chez eux depuis l'Amérique, un mandat glissé dans l'enveloppe).

La spécificité du qiaopi n'est donc pas d'exister seul au monde. Elle tient à trois choses : son ampleur, son organisation en véritable système, et une manière très particulière de coder l'amour dans le devoir. C'est cela qu'il faut regarder de près.

Derrière cet objet, tout un système que le film montre sans l'expliquer (son public de départ le connaît). L'acheminement reposait d'abord sur les 水客 (shuǐkè), les « hôtes de l'eau » : des passeurs itinérants, souvent des marins du même village, qui traversaient physiquement la mer de Chine méridionale avec, sur eux, liasses de lettres et billets.

Puis vinrent les 批局 (pījú), des maisons de transfert privées, avec tournées régulières et vrais réseaux. Les historiens Gregor Benton et Hong Liu, dont le livre s'intitule justement, comme en écho au film, Dear China1, décrivent tout cela comme une machine entière conçue pour rendre matériel, palpable, l'amour d'une famille séparée par l'océan.

Que l'on mesure bien l'échelle : à l'inscription de ces archives au registre Mémoire du monde de l'UNESCO2, en 2013, on comptait quelque 160 000 à 170 000 pièces recensées3, dont plus de 100 000 pour le seul pays chaoshan. Ce que Lettres d'amour de ma grand-mère met en scène, c'est un patrimoine mondial resté presque invisible de ce côté-ci du monde.

Et c'est un patrimoine qui a failli ne pas nous parvenir. Beaucoup de ces lettres ont été sauvées de justesse, d'un grenier qu'on vidait, d'un carton promis à la benne, avant d'être confiées aux archives. Elles n'ont basculé du côté du trésor qu'au moment où leur usage ordinaire, lui, disparaissait.

On lit d'ailleurs ces textes, aujourd'hui, à voix haute sur les écrans chinois. J'ai raconté ailleurs ce que le dialecte devient quand il passe ainsi à l'écran.

En Chine, le dialecte cartonne sur les réseaux. Mais il n'a pas vaincu le mandarin : il a changé de métier. Décryptage d'un faux retour aux sources.

Le qiaopi, une autre manière de dire « je t'aime »

Écoutons-en une. Dans un article consacré aux archives des qiaopi4, deux chercheurs de l'université de Jinan citent ces quelques lignes tirées d'un envoi ordinaire ; je vous les traduis :

Voilà bien des années que je suis parti, et mes affaires n'ont guère prospéré. Ci-joint un mandat Tianyi de 150 yuans, ainsi que 6 dollars d'argent envoyés séparément. Merci d'en accuser réception.

Voilà donc ce que le film choisit d'appeler une lettre d'amour. Sobre, pratique, presque un reçu. Et c'est précisément là qu'est la clé, celle qui déplace le plus le regard. Elle ne dévoile rien de l'intrigue, parce qu'elle parle de registre, pas d'histoire.

Dans ce monde, on ne dit pas « je t'aime ». On l'envoie. L'affection ne se déclare pas, elle se vire tous les mois pendant des décennies. C'est un homme qui, à l'autre bout de la mer, se prive pour qu'un mandat parte, et qui glisse trois mots parce que trois mots suffisent quand l'amour se prouve autrement.

La « lettre d'amour » du titre, c'est ce mandat-là.

Ce que notre œil pourrait prendre pour de la retenue, de la froideur ou un immense non-dit est, dans cette grammaire, l'amour lui-même. Le sacrifice ne remplace pas les mots d'amour faute de mieux ; le sacrifice est la déclaration. Beaucoup de familles, chez nous aussi, connaissent cette langue-là : celle du père qui n'a jamais dit « je t'aime » mais s'est levé à cinq heures pendant trente ans. Le qiaopi la pousse simplement à un degré d'évidence rare, et le film la donne à lire en grand.

Une fois qu'on tient cela, chaque geste sobre du film se retourne. Ce qui semblait de la pudeur devient de la ferveur.

La voix qui porte tout cela

Le film est tourné en teochew, le parler du Chaoshan, avec une distribution faite en grande partie de gens du cru, non professionnels. Ce choix n'a rien d'une coquetterie régionale. Car une fois la mer traversée par les passeurs, restait le plus difficile : écrire ces lettres, et les lire. Ceux qui les envoyaient, comme ceux qui les recevaient, ne savaient souvent ni lire ni écrire.

Aussi chaque lettre pouvait faire intervenir quatre personnes5, rappelle le réalisateur : le migrant qui dicte, un écrivain public qui couche ses mots sur le papier, puis, au village, un lecteur qui la déchiffre et la dit à voix haute à celle qui attend. La lettre était souvent tracée dans un registre soigné, puis rendue, à la maison, dans la langue de tous les jours.

Le teochew, c'est cette dernière étape : la voix qui fait revivre le texte. En redonnant aux qiaopi leur son d'origine, le film ne parle pas d'eux ; il les fait parler.

Cette fidélité à la langue, c'est toute l'œuvre de Lan Hongchun, enfant du Chaoshan qui a passé près de dix ans sur de petits films en teochew (un cas d'école du 三无 (sān wú) : sans star, sans gros budget, sans marketing) avant ce coup d'éclat.

Car il y a eu coup d'éclat : ce film modeste, en dialecte, sans vedettes, a réuni plus de 40 millions de spectateurs6 et frôlé les 1,9 milliard de yuans de recettes (près de 290 millions de dollars, pour un budget d'à peine deux millions), au point de devenir le deuxième succès de l'année en Chine.

Comme si un public immense attendait, sans le savoir, qu'on lui rende cette part-là de son histoire.

Le film est lui-même un qiaopi

Reste le plus beau, et je le garde pour la fin parce qu'il nous concerne directement.

Regardez ce qu'est ce film dans son trajet même. Un message parti du Chaoshan, qui traverse la mer, et qui vient accoster à Paris. Ses avant-premières françaises, dans les salles du 13e et de son pourtour, affichaient complet, devant un public venu entendre sa propre langue à l'écran. Beaucoup de Teochew de France sont arrivés par un autre chemin que celui du film : passés par le Cambodge, le Vietnam ou le Laos, puis chassés vers la France dans les années 1970. Leur exil a emprunté un autre détour que la Thaïlande du récit ; mais le monde du qiaopi, lui, est exactement le leur. Un élu du 13e confiait7 en être ressorti bouleversé.

Le film est une lettre. Et son destinataire était déjà là, qui l'attendait sans toujours le savoir.

J'écrivais, à propos des dialectes, que la scène ancienne (partir jeune, revenir vieux au village, l'accent intact malgré les cheveux blancs) ne se rejoue plus dans la Chine en mouvement d'aujourd'hui ; que la langue du pays revient alors autrement, par l'écran. Lettres d'amour de ma grand-mère est précisément cet écran. Le qiaopi qui, une dernière fois, fait le voyage et arrive à bon port.

Alors allez le voir. Je ne vous ai rien raconté de l'histoire, et c'est très bien ainsi. Mais quand une enveloppe passera à l'écran, vous, vous saurez ce qu'elle pèse.

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