Daka : pourquoi en Chine le paysage n'est jamais nu

Daka : pourquoi en Chine le paysage n'est jamais nu

Sur Xiaohongshu et Douyin, des millions de Chinois « pointent » les mêmes lieux dans les mêmes poses. Ce phénomène appelé daka (打卡) interroge notre rapport au voyage et à l'authenticité. Plutôt qu'une superficialité née des réseaux sociaux, il prolonge une très ancienne manière chinoise d'habiter le paysage : un lieu qui n'existe pleinement que lorsqu'on s'y inscrit.

À Chongqing, sur les hauteurs de Shibati, il y a un petit promontoire. Rien d'officiel, pas de panneau, juste un palier dans l'escalier qui descend vers le bas du quartier. Mais devant, il y a la vue : les toits gris des maisons anciennes au premier plan, et derrière, au fond, les tours de verre du centre-ville qui montent.

On a fait la queue. Une dizaine de minutes, peut-être plus. Chaque couple, chaque petit groupe se postait au même endroit, dans la même pose, pour ramener la même photo. Nous, avec Haixia et les enfants, on essayait aussi de gérer les gens qui voulaient simplement descendre les marches (parce que ce n'est pas un spot, justement, c'est juste un escalier).

À un moment, j'ai dit à Haixia quelque chose comme : mais pourquoi tout le monde veut exactement le même cadrage ?

Elle m'a répondu, presque étonnée que je pose la question : Mais c'est pour ça qu'on vient ici.

Le daka, pointer le lieu

打卡 (dǎkǎ) veut dire littéralement « pointer », « tamponner sa carte », comme un employé qui badge à l'entrée du bureau. L'expression a glissé vers le voyage à mesure que Xiaohongshu (la grande plateforme de lifestyle chinoise) et Douyin (le TikTok chinois) sont devenus le canal principal par lequel les jeunes Chinois découvrent où aller et comment y aller.

Faire un daka, c'est confirmer qu'on a fait un lieu, en publiant la photo qui prouve qu'on y est passé.

Pointer sa carte, à l'origine, ce n'est pas seulement enregistrer son passage : c'est répondre à l'appel, être présent là où il faut être, ne pas manquer. Le daka de voyage a hérité de cette logique. Il ne s'agit pas seulement de collectionner des lieux, il s'agit de ne pas manquer ceux qu'il faut avoir faits. Une forme d'assiduité au calendrier collectif des sites prescrits par les plateformes.

Ce que vous publiez ne dit pas tant j'ai vécu une expérience singulière que j'étais là, à l'appel. Cette nuance est importante, parce qu'elle déplace tout de suite le geste hors de la grille occidentale du voyage personnel.

Sur Xiaohongshu, chaque lieu un peu remarquable s'accompagne d'un petit corpus visuel codifié : le cadrage exact, l'angle précis, parfois même la pose à adopter et l'heure idéale. On arrive sur place avec ces images en tête, on cherche le bon point de vue, on demande à quelqu'un de prendre la photo (ou on attend son tour si c'est un spot connu), et on publie. Ce n'est pas la photo la plus originale qui compte. C'est la photo qu'il faut faire à cet endroit.

Pour un œil français, c'est déstabilisant. On a l'impression que le voyage se réduit à une collecte de validations visuelles, que personne ne regarde vraiment le lieu, qu'on est passé à côté de quelque chose. Et c'est précisément cette impression-là que je voudrais déplier ici.

Chongqing, Ciqikou, Hélène

À quelques stations de métro du centre de Chongqing, dans la petite ville de Ciqikou, je suis tombé sur une scène qui m'a frappé pour une autre raison. Sur une grande façade rouge, deux énormes caractères : 重庆 (Chongqing), le nom de la ville. Mais incomplets. Il manquait le trait vertical du milieu de 重, et le caractère 大 dans la partie haute de 庆.

Le dispositif est volontaire : il faut que deux personnes viennent compléter, avec leur corps.

La première se met debout, bras tendus vers le haut, jambes serrées, pour faire le trait vertical manquant de 重. La seconde, juste à côté, écarte les bras et les jambes pour former le 大 dans 庆. Et la photo finit le caractère.

Ce qui m'a frappé, ce n'est pas le côté ludique du dispositif. C'est sa logique. Le lieu n'est pas seulement un décor face auquel on se tient. Il est incomplet sans le visiteur. On ne vient pas le contempler ; on vient le terminer.

Et c'est là que la phrase de Haixia a commencé à prendre sens.

Un paysage qui n'a jamais été pensé comme nu

Je voudrais d'abord lever un malentendu possible. Quand je dis qu'en Chine le paysage n'est pas nu, je ne dis pas que la contemplation y est absente. Elle ne l'est pas du tout. La poésie de Wang Wei, la peinture de paysage des Song, la méditation chan devant la montagne sont des formes profondes d'expérience contemplative, où le sujet et le lieu entrent dans une sorte de dialogue silencieux. Donc non, la Chine n'a pas inventé le tourisme de pointage en oubliant de regarder.

La différence est ailleurs. Elle est dans le statut accordé à cette contemplation. Pour le lettré chinois qui médite face au mont Lu, la montagne est déjà chargée des vers de Li Bai, des peintures de Shitao, des inscriptions des pèlerins. Sa contemplation passe par ce filtre culturel et l'assume.

Il ne cherche pas la rencontre vierge ; il cherche à rejoindre la lignée de ceux qui ont contemplé avant lui.

Ce qui n'a pas pris en Chine, ce n'est donc pas la contemplation. C'est le mythe du paysage vierge, l'idée qu'il faudrait se débarrasser des médiations pour accéder au lieu dans sa pureté. Ce mythe-là est une construction occidentale spécifique, qui date en gros du romantisme allemand et de Rousseau, avec quelques antécédents plus anciens. C'est l'idée que la nature, dans sa nudité, parle directement à l'âme du voyageur solitaire. Personne d'autre dans le cadre. Pas de texte, pas de signe. Juste le réel et son spectateur.

Chongqing

Cette mythologie de la table rase n'a pas d'équivalent fort dans la tradition chinoise. En Chine, depuis des siècles, le paysage est un paysage déjà écrit, et c'est une condition même de sa beauté. Les lettrés impériaux ne montaient pas le mont Huang pour le découvrir : ils y montaient pour vérifier les vers de Li Bai qui s'y rapportaient, et parfois pour y inscrire les leurs, gravés dans la roche ou consignés dans un rouleau. On ne contemplait pas le Lac de l'Ouest à Hangzhou sans avoir en tête les poèmes de Bai Juyi qui en avaient fait, plusieurs siècles auparavant, un lieu canonique. Le paysage chinois passe par sa reconnaissance dans une grille culturelle (poèmes, peintures, calligraphies) qui le précède et qui le constitue.

Et cette inscription n'était pas seulement le fait des lettrés. Sur les rochers, les murs des temples, on trouve depuis des siècles la formule 我到此一游 (wǒ dào cǐ yī yóu), « je suis venu ici ». C'est l'ancêtre direct du daka. Le voyageur anonyme, le pèlerin, l'étudiant en route vers son examen, gravaient leur passage dans la pierre. Pas pour transmettre une expérience intime au lecteur futur. Pour confirmer, simplement, qu'ils avaient été là, à l'appel du lieu.

Un site sans poèmes, sans inscriptions, sans précédents, est un site pauvre. Sa valeur tient à la densité des signes qui s'y sont déposés.

Christophe Durandeau, Chongqing

Le daka contemporain prolonge cette tradition, mais en change l'échelle, la vitesse et le canal. Là où le lettré écrivait un poème qui rejoignait, peut-être, le canon des textes, le visiteur de Xiaohongshu publie une image qui rejoint le flux des images du même lieu. La grille culturelle qui pré-cadre l'expérience n'est plus seulement le canon des Tang ou des Song : c'est aussi, désormais, le corpus visuel produit en temps réel par des millions de visiteurs sur les plateformes. Mais la structure est la même : on vient inscrire son passage dans un cadre qui existe avant nous et qui validera notre expérience.

Le panneau de Chongqing avec ses deux caractères à compléter rend cette logique presque trop explicite. Le lieu est littéralement une grille à remplir. Le voyageur n'est pas un spectateur, c'est une pièce du dispositif.

Cette logique a aussi une version costumée, plus spectaculaire encore : les jeunes qui posent en hanfu (la tenue traditionnelle des Han) devant les sites impériaux, dans le cadre du phénomène guochao. Là, le visiteur ne se contente pas d'inscrire son corps dans le cadre ; il vient le rejouer en costume, comme si la photo réoccupait une place laissée vacante dans l'image ancienne.

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Pourquoi cela nous gêne (et pourquoi de moins en moins)

Quand on est français et qu'on regarde une file de quinze couples attendant leur tour pour faire exactement la même photo, on a souvent un petit pincement. Quelque chose comme : mais ce n'est pas du voyage, ça. Cette réaction a une histoire. Elle vient en droite ligne du romantisme dont je parlais : on a hérité, en Occident, d'un idéal du voyage comme rencontre singulière entre un sujet et un lieu, et la photo standardisée trahit cet idéal.

Mais soyons honnêtes : cet idéal s'érode. Et il s'érode vite.

Si je vous dis que des touristes français font la queue, sur le Pont des Arts à Paris, pour prendre exactement la même photo de la Seine, vous n'êtes probablement pas surpris. Si je vous dis qu'à Santorin, des millions de visiteurs ramènent strictement le même cliché des dômes blancs et bleus, vous le savez déjà. Si je vous dis qu'au Taj Mahal, il y a un banc précis (celui où Lady Di avait été photographiée en 1992) devant lequel on fait la queue pour rejouer la pose, vous l'avez peut-être vu vous-même.

Christophe Durandeau, Chongqing, Hongyadong

Les générations qui ont grandi avec Instagram pratiquent un daka décomplexé, sans mauvaise conscience particulière. Aller au lieu de tournage d'un film et y faire la photo qu'il faut faire, ce n'est plus du tout vécu comme un cliché honteux. C'est même devenu une forme assumée de pratique culturelle, un « ciné tourisme » qui existe d'ailleurs aussi en Chine. On y va parce qu'on aime la série ou le film, parce qu'on veut habiter quelques minutes le cadre qu'on a vu mille fois, et on en ramène l'image-trophée. Sans honte, sans seconde voix.

Donc la différence entre la France et la Chine sur ce point n'est pas une différence d'essence.

Ce n'est pas que les Chinois feraient du daka tranquillement et que les Français en feraient honteusement. C'est plutôt une différence de profondeur historique. En Chine, ce geste s'inscrit dans une tradition longue qui le rend immédiatement légitime ; il n'a pas eu à se construire contre quoi que ce soit. En Occident, il se développe malgré ou contre un idéal romantique qui reste actif, surtout chez les générations plus âgées, et qui imprime cette petite voix critique en arrière-plan.

Cette voix est en train de se taire. Mais elle n'est pas tout à fait morte, et c'est elle qui explique le décalage qu'on ressent quand, sur un promontoire de Chongqing, on est le seul à ne pas comprendre tout de suite pourquoi tout le monde veut la même photo.

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Ce que le daka transforme, et ce qu'il fatigue

Dire que le daka est en continuité avec une tradition ancienne ne veut pas dire qu'il ne transforme rien. La continuité est dans la structure (le lieu comme texte à compléter), pas dans le régime de l'expérience.

Ce qui change, d'abord, c'est l'échelle. Le lettré qui inscrivait son poème au mont Huang le faisait dans un cadre où les producteurs d'images du lieu étaient quelques centaines, sur des siècles. Aujourd'hui, ils sont des millions, en quelques mois. Le canon n'est plus stable, il se reconstitue en permanence au rythme de l'algorithme.

Ce qui change ensuite, c'est la vitesse. L'inscription n'est plus une décision lente (graver un poème dans la roche), elle est instantanée (publier la photo). Et la durée de vie de l'inscription a baissé en conséquence : un poste Xiaohongshu disparaît dans le flux en quelques jours, là où un poème lettré pouvait traverser les dynasties.

Ce qui change enfin, c'est l'instance de validation. Le canon des poèmes lettrés était constitué par un système de reconnaissance lente (les concours impériaux, les anthologies, la postérité). L'algorithme, lui, valide en temps réel, et selon des critères qui ne sont pas du tout ceux du canon culturel : engagement, viralité, « esthétique » Xiaohongshu. Donc oui, quelque chose change profondément dans l'économie de l'inscription du lieu.

Cette mutation produit aussi ses propres effets matériels. Des quartiers entiers se reconfigurent autour de leurs spots Xiaohongshu, des villages perdus du Yunnan se trouvent submergés du jour au lendemain par des flux de visiteurs venus refaire la photo virale, des micro-lieux conçus pour quelques passants se retrouvent saturés. Prendre le daka au sérieux comme phénomène culturel ne dispense pas d'en voir les coûts.

Et la critique du daka n'est pas seulement une affaire d'observateurs étrangers. Elle existe en Chine même, et avec vigueur. Sur Weibo, sur Xiaohongshu (de manière paradoxale), circulent des vidéos qui se moquent des poses standardisées, des comptes qui se revendiquent du 反打卡 (fǎn dǎkǎ, « anti-daka »), des récits de voyageurs lassés du j'y suis allé, j'ai coché. Le mouvement du 慢游 (mànyóu, « tourisme lent ») gagne du terrain, surtout chez les jeunes urbains saturés de la performance numérique. Plus largement, les intellectuels s'inquiètent de l'homogénéisation du regard, du rétrécissement de l'expérience à ce que l'algorithme rend visible.

Cette critique interne est intéressante parce qu'elle ne s'adosse pas à notre idéal romantique. Elle ne dit pas retrouvons la rencontre pure et solitaire. Elle dit plutôt : sortons des lieux saturés, allons là où le canon ne s'est pas encore reformé, cherchons les sites qu'on n'a pas encore appris à photographier. C'est une autre forme d'authenticité, ancrée dans la fatigue du collectif et non dans le mythe du sujet seul. Et c'est un bon rappel que la Chine contemporaine n'est pas un bloc monolithique sur ces questions.

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Une autre façon de regarder

Je suis repassé à Shibati un autre jour, en fin d'après-midi. Beaucoup moins de monde sur le promontoire. J'ai pu m'arrêter quelques minutes, regarder les toits gris se mêler aux tours, écouter les sons qui montaient du bas du quartier. C'était beau, et j'ai eu, oui, ce sentiment d'expérience un peu plus « pleine » que la première fois.

Mais je me suis dit aussi que, dans la file de la veille, les gens n'étaient pas en train de rater ce que j'avais vu là. Ils faisaient simplement autre chose. Ils inscrivaient leur passage dans le lieu, ils complétaient le cadre, ils ajoutaient leur image au fil continu des images de Shibati. Ce n'était pas une expérience plus pauvre que la mienne, c'était une expérience d'un autre type, qui répondait à une autre tradition.

Et le panneau avec 重庆 à moitié écrit dit, finalement, quelque chose de très simple. En Chine, le paysage n'a pas été pensé comme nu. Il a été pensé comme un cadre qui attend. Et celui qui passe vient le compléter, comme il complète le caractère manquant : par sa présence, son corps, son image. Le voyage chinois n'est pas le récit d'une rencontre solitaire entre un sujet et un lieu. C'est le geste, beaucoup plus ancien, de venir ajouter son trait au texte qui s'écrit depuis des siècles.

Comprendre ça, ce n'est pas excuser le daka ou justifier qu'on prenne tous la même photo. C'est juste s'épargner le réflexe un peu paresseux qui consiste à voir, dans ces files devant les spots Xiaohongshu, la preuve d'une superficialité moderne.

Ce n'est pas moderne. Et ce n'est pas superficiel. C'est une autre clé de lecture du paysage, qui demande qu'on apprenne à la reconnaître, et qui suscite, en Chine comme ailleurs, ses propres formes de lassitude et de résistance.

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