Tourisme de masse en Chine : l’authenticité est-elle perdue ?

Tourisme de masse en Chine : l’authenticité est-elle perdue ?

Je me souviens de ma première fois sur la Grande Muraille, à Badaling. J’avais en tête une image presque cinématographique : le vent dans les herbes sèches, la pierre grise étendue à l’infini, un chemin solitaire entre ciel et montagne. J’imaginais un tête-à-tête silencieux avec l’Histoire.

La réalité fut tout autre : une marée humaine, un océan de parapluies colorés, des vendeurs qui hélaient les passants, des enfants qui riaient, des couples qui posaient devant chaque tour, des guides brandissant leurs drapeaux. J’ai mis plus d’une demi-heure à atteindre le point le plus haut, serré dans une file compacte, chaque pas accompagné de voix et de rires.

J’étais frustré, d’abord. Où était la solitude que j’attendais ? Puis j’ai compris que je m’étais trompé d’attente. Je ne regardais pas seulement la Grande Muraille ; je regardais les Chinois en train de la regarder. Et ce spectacle disait quelque chose que mon image de carte postale m’avait caché : eux et moi ne cherchions pas la même chose dans ce lieu. Pas une version dégradée de la même expérience, mais deux expériences différentes.

C’est de ce malentendu que je voudrais partir. Parce qu’il ne concerne pas que la Muraille. Il touche à la question que tout voyageur finit par se poser en Chine, et qui sert souvent de verdict : le tourisme de masse a-t-il fait perdre aux lieux leur authenticité ?

Le piège du mot « authenticité »

Avant de juger ce que le tourisme aurait abîmé en Chine, il faut regarder de près l’outil avec lequel on mesure : le mot « authenticité ».

Quand un voyageur occidental dit qu’un lieu a perdu son authenticité, il dit en général une chose très précise. Il y avait trop de monde. Il y avait des boutiques, des perches à selfie, du bruit. L’endroit ne ressemblait pas à l’image silencieuse et préservée qu’il en avait. Autrement dit, dans cette grammaire, un lieu est d’autant plus vrai qu’il est plus vide. La valeur se mesure à l’absence.

Cette idée nous paraît évidente, presque naturelle. Elle ne l’est pas. Elle a une histoire, et une histoire récente. C’est le romantisme européen, à partir du 18e siècle, qui invente le promeneur solitaire, le paysage que la foule profane, la nature qui ne révèle sa vérité qu’à celui qui la contemple seul. Le sentiment du sublime, le goût du pittoresque, le silence comme condition de l’émotion vraie : tout cela forme une esthétique cohérente, mais qui est la nôtre, datée et située. Ce n’est pas la définition universelle du beau ; c’est une manière, parmi d’autres, de valider un lieu.

La Chine en a une autre. Et pour la comprendre, il faut commencer par un mot.

Le rènao : un lieu vaut par ce qui l’habite

En chinois, on dit qu’un endroit est rènao (热闹) lorsqu’il est animé, bruyant, débordant de vie. Le mot ne décrit pas seulement le vacarme ; il parle de cette chaleur humaine qui rend un lieu désirable. Être dans le rènao, c’est se sentir porté par l’énergie des autres, happé dans un courant collectif qui rassure et réjouit.

Le contraire n’est pas la paix : c’est le manque. Un endroit vide, silencieux, peut sembler triste, voire suspect. Le rènao, lui, est un signe de réussite. Si un site est bondé, c’est qu’il en vaut la peine ; si un restaurant est plein à craquer, c’est qu’on y mange bien.

Foule sur la Grande Muraille de Chine

Je repense souvent à un ami chinois qui, lors d’un séjour en France, était entré dans un restaurant un samedi soir. La salle était presque vide. Il avait froncé les sourcils : C’est trop cher, ou ce n’est pas bon ? Pour lui, le silence sonnait comme un avertissement. Il me l’avait dit autrement plus tard : En Chine, un endroit vide, c’est comme un arbre sans feuilles en été. Il a l’air malade ou abandonné. La foule, c’est la preuve que la vie est là.

Voilà le renversement, et il dépasse de loin le restaurant. Là où notre grammaire valide un lieu par l’absence, la grammaire chinoise le valide par la présence. Ce n’est pas un goût pour le bruit ; c’est une autre idée de ce qui rend un lieu réel. Sur la Grande Muraille comme dans un marché nocturne de Xi’an, ce qui compte n’est pas seulement la pierre ou le paysage, mais la vie qui les traverse.

Cette distinction n’est évidemment pas une frontière étanche. Les aspirations évoluent, et il existe en Chine comme en Occident une grande diversité de pratiques (le voyageur chinois en quête de calme existe, le touriste occidental en quête de fête aussi). Mais la tendance de fond, elle, façonne en profondeur l’expérience du voyage. Et elle ne sort pas du néant. Elle plonge ses racines très loin.

Le selfie, héritier du pinceau du lettré

Observez une foule de touristes chinois et vous verrez que le geste le plus répété n’est pas la contemplation silencieuse, mais la photographie de soi. Dans les temples, devant les cascades, au sommet des montagnes, on ne photographie pas seulement le paysage : on se photographie avec le paysage. L’important n’est pas la perfection de l’image, mais le fait d’y figurer.

我到此一游 (wǒ dào cǐ yī yóu), « je suis venu ici » : la formule existe depuis des siècles, et elle s’incarne aujourd’hui dans la photo publiée sur WeChat Moments. Sans trace partagée, c’est un peu comme si le voyage n’avait pas eu lieu.

Hangzhou, lac de l'ouest, selfy

On range vite ce rituel du côté de la superficialité moderne, de l’ère des réseaux sociaux. C’est une erreur de perspective. Le geste est très ancien, et il vient du sommet de la culture chinoise.

Dans la tradition lettrée, un site naturel ne valait pas par lui-même. Il devenait un « haut lieu » (名胜, míngshèng) par l’attention humaine qui s’y déposait : un poème, une légende, le passage d’un empereur. Les lettrés voyageaient pour cela, et laissaient une marque. Ils inscrivaient des poèmes sur les murs des temples et des relais (题壁, tíbì), faisaient graver leurs vers à même la falaise (摩崖石刻, móyá shíkè).

Sur le mont Tai (泰山), montagne sacrée du Shandong, des siècles d’empereurs et de poètes ont accumulé des milliers d’inscriptions, au point que la roche elle-même est devenue un texte. La montagne n’était pas belle malgré les hommes qui y étaient passés ; elle était sacrée parce qu’ils y étaient passés et l’avaient dit.

Maont Tai

Même la mythologie porte ce geste. Dans le grand roman La Pérégrination vers l’Ouest, le Roi des singes, croyant atteindre le bout du monde, inscrit sur ce qu’il prend pour un pilier : « le Grand Sage égal au Ciel est venu jusqu’ici ». Le héros lui-même marque son passage. Laisser une trace de soi dans un lieu n’est pas une vulgarité ; c’est une manière de participer à sa grandeur.

Vu sous cet angle, le selfie change de sens. Il n’est pas la dégradation d’une expérience ; il en est la version démocratisée. Ce que le lettré faisait au pinceau, réservé à une élite lettrée, le voyageur d’aujourd’hui le fait au smartphone, à la portée de tous. Le 打卡 (dǎkǎ), cette habitude contemporaine de « pointer » dans un lieu réputé pour le montrer, n’est que le dernier maillon d’une chaîne très longue.

Sur Xiaohongshu et Douyin, des millions de Chinois pointent les mêmes lieux dans les mêmes poses. Un lieu qui n'existe pleinement que lorsqu'on s'y inscrit.

Voyager en tribu, et la grande respiration des Golden Weeks

Si la présence valide un lieu, on comprend mieux pourquoi le voyage, en Chine, est rarement une affaire solitaire. Là où l’Occidental peut rêver d’un périple en solo, sac au dos et carnet de notes, le voyageur chinois part le plus souvent accompagné. La notion de 团 (tuán), le groupe, imprègne toute la culture du voyage, et prend souvent la forme de la famille élargie : le 全家旅游 (quánjiā lǚyóu), le voyage avec « toute la famille », grands-parents et cousins compris.

Le voyage devient une extension du foyer. On réserve des chambres côte à côte, on partage d’immenses tables rondes où les plats tournent, on s’entasse dans un même bus. Les rôles se distribuent d’eux-mêmes : les grands-parents veillent sur les plus jeunes, les parents organisent, les enfants apportent l’énergie. Monter des marches interminables ou patienter des heures dans une file devient plus léger à plusieurs. Le plaisir ne vient pas toujours du lieu en lui-même, mais de l’acte de vivre ensemble ailleurs.

Maont Tai

Un souvenir me revient, dans un train de nuit reliant Pékin à Xi’an. Une grand-mère ouvrait un sac de mandarines, les épluchait une à une, les distribuait à ses petits-enfants, puis au voisin étranger que j’étais. Un geste minuscule, mais qui disait tout : le voyage n’était pas une quête intime, c’était un moment qui se partage.

Cette logique collective culmine deux fois par an, quand le pays entier se met en mouvement : au Nouvel An lunaire et lors de la Semaine d’or de la fête nationale, début octobre. On parle de 黄金周 (huángjīn zhōu), les Golden Weeks.

Calendrier des vacances en Chine : golden weeks, jours fériés, week-ends travaillés. Dates officielles et conseils pour organiser votre voyage.

Imaginez des centaines de millions de personnes partant en même temps. Les gares deviennent des fourmilières, les files serpentent sur des centaines de mètres, les autoroutes se figent. Un soir d’octobre, dans la gare de Hangzhou, je me suis retrouvé au milieu de cette marée. Les annonces résonnaient sans fin, des familles assises à même le sol partageaient des nouilles instantanées, les enfants s’endormaient sur les valises. Ce qui frappait, c’était la patience : personne ne se plaignait. Chacun savait que l’attente faisait partie du voyage.

Foule dans les transports pendant une Golden Week

Pour le voyageur étranger en quête de calme, ces semaines peuvent vite tourner au casse-tête : les prix flambent, les hôtels affichent complet, les trains se réservent des semaines à l’avance. Deux réflexes simples aident à composer avec ce rythme. Si vous le pouvez, évitez ces périodes pour vos déplacements. Si vous voyagez malgré tout pendant une Golden Week, regardez la foule comme un paysage à part entière, une chorégraphie qui raconte la Chine contemporaine autant qu’un monument.

Car il y a quelque chose de saisissant à voir tout un peuple se mettre en mouvement, comme une respiration géante. Derrière la fatigue et la densité, on sent l’énergie d’un pays immense qui parcourt son propre patrimoine, et tient à le partager.

« L’authenticité perdue » : une question mal posée

Revenons maintenant au reproche du départ. On déplore les stands de souvenirs aux portes d’un temple, les foules sur la Muraille, les vendeurs à chaque virage. On voudrait retrouver une Chine silencieuse, presque figée, comme dans une estampe.

Le Mont-Saint-Michel a-t-il conservé son souffle monastique, lui dont les ruelles sont aujourd’hui bordées de boutiques ? À Carcassonne, les remparts médiévaux côtoient les marchands de glaces. Venise, Dubrovnik et bien d’autres vivent au rythme des millions de pas qui les traversent. Et pourtant nous continuons de les aimer et de les visiter. La foule, le commerce, le bruit ne nous y semblent pas une trahison.

La différence n’est donc pas dans les lieux. Elle est dans la règle avec laquelle on les mesure. Quand on dit que le tourisme de masse a fait perdre à la Chine son authenticité, on applique au pays une définition de l’authentique qui n’est pas la sienne : celle du vide, du silence, de l’absence. On reproche à la Chine de ne pas pratiquer une esthétique romantique européenne qu’elle n’a jamais eu de raison d’adopter.

Touristes chinois sur un site historique

C’est là que la question se retourne. Le « touriste authentique » d’un site chinois n’est pas l’étranger venu chercher un instant de solitude. C’est l’enfant de Chengdu qui réalise le rêve de ses parents en posant le pied sur la Muraille, le couple de Shanghai qui y immortalise ses fiançailles, la grand-mère du Henan qui grimpe les marches à petits pas. Ils ne sont pas des intrus dans le décor. Le décor est à eux, et ils le font exister à leur manière, par la présence, comme le lettré le faisait par l’inscription.

D’où une conclusion simple, et qui n’a rien d’un jugement : il n’y a pas d’authenticité perdue, parce qu’il n’y a pas eu de chute. Il y a deux grammaires du lieu, qui n’ont jamais voulu dire la même chose. L’une valide par l’absence, l’autre par la présence. Demander à la Chine de se vider pour nous ressembler, ce n’est pas réclamer l’authenticité ; c’est demander qu’elle parle notre langue.

Reste une question pratique, et elle a une vraie réponse. Si vous cherchez le calme, ce n’est pas à la Chine de se transformer pour vous l’offrir, c’est à vous d’adapter votre voyage :

La Chine recèle mille recoins silencieux, mais ils ne se livrent pas sans effort. Comme partout, il faut chercher, attendre, se perdre un peu.

La Chine respire à deux poumons. Le premier, chaleureux et bruyant, est celui du rènao, cette marée humaine qui anime les sites les plus anciens et leur donne, depuis toujours, leur valeur. Le second, plus rare, est celui du silence, qui se dévoile à l’aube ou à la nuit tombée, dans l’intervalle entre deux cars de touristes.

Voyager ici, c’est apprendre à respirer avec les deux, sans confondre l’un avec le vrai et l’autre avec le faux. La grand-mère qui distribue des mandarines dans un train bondé n’incarne ni plus ni moins l’âme du pays que le promeneur seul au petit matin. Et c’est peut-être le contraste entre les deux, à quelques pas de distance, qui reste le souvenir le plus juste : comprendre qu’en Chine, un lieu ne demande pas à être vide pour être vrai.

Au-delà du Dragon
10 clés pour enfin comprendre la Chine
La Chine fascine, inquiète, intrigue. Mais la comprenons-nous vraiment ? Réduite à des clichés, elle reste une énigme que l’on contemple de loin sans jamais vraiment la saisir.
Que recherchez-vous ?