Coupe du monde 2026 : pourquoi les Chinois rient de leur équipe

Coupe du monde 2026 : pourquoi les Chinois rient de leur équipe

La Coupe du monde 2026 a commencé sans l'équipe de Chine, absente pour la sixième fois d'affilée. Et pourtant, en ligne, les internautes chinois en parlent partout, sur un ton que peu de supporters occidentaux oseraient employer pour leur propre sélection : celui de la moquerie joyeuse. Derrière les blagues se cache une relation au football bien plus tendre, et bien plus mûre, qu'il n'y paraît.

Hier soir, dans notre cuisine à Bordeaux, Haixia riait toute seule devant son téléphone. Le Mondial passait à la télé, et elle ne le regardait pas vraiment ; elle faisait défiler des commentaires d'internautes chinois sur le foot, le pouce rapide, les épaules secouées d'un rire qu'elle essayait de retenir. De temps en temps, elle me lisait une phrase, traduisait à moitié, repartait dans son fil.

J'ai mis du temps à comprendre ce qui se jouait là.

En France, on ne se moque pas des Bleus avec ce sourire-là ; quand on rit d'eux, c'est souvent avec de l'aigreur, parfois de la colère. Ce que je voyais sur l'écran de Haixia était d'une autre nature. Une nation entière qui charrie son équipe de football avec une cruauté affectueuse, presque rituelle.

Et c'est peut-être la meilleure porte d'entrée pour comprendre un paradoxe chinois : un peuple réputé fier et patriote, qui s'autorise pourtant, sur ce terrain précis, une auto-dérision qu'il s'interdit presque partout ailleurs.

La Chine regarde une Coupe du monde où elle n'est pas

Commençons par planter le décor. La Coupe du monde 2026, organisée par les États-Unis, le Mexique et le Canada, se joue du 11 juin au 19 juillet, et l'équipe masculine de Chine n'y est pas. Éliminée une fois de plus en qualifications asiatiques, elle manque le rendez-vous pour la sixième édition consécutive. Sa seule et unique participation remonte à 2002 ; nous y reviendrons, parce que ce souvenir compte.

Cette absence n'a pourtant rien retiré à l'engouement. Au printemps, l'inquiétude a même grimpé : faute d'accord sur les droits de diffusion, les Chinois ont craint de ne pas pouvoir regarder les matchs.

Leur diffuseur national tenait tête à la FIFA sur le prix, et les internautes l'ont soutenu, le surnommant avec tendresse 央妈 (yāng mā, « Maman CMG »), comme on défend une mère un peu sévère mais de son côté : 支持央妈硬刚到底 !(zhīchí yāng mā yìng gāng dàodǐ, « Soutenons Maman CMG, qu'elle tienne bon jusqu'au bout ! »). L'accord a fini par tomber à la mi-mai.

Voilà donc un public prêt à se battre pour payer le droit d'assister à un spectacle dont son équipe est absente. L'attachement, lui, n'a pas bougé. C'est le ton qui déroute ; car une fois rassurés sur la diffusion, ces mêmes spectateurs se sont remis à faire ce qu'ils font de mieux avec leur football : s'en moquer.

L'équipe nationale, souffre-douleur préféré d'un peuple fier

Ce ton, il faut le nommer pour le comprendre. En Chine, le terme 国足 (guózú, « l'équipe nationale » de foot, sous-entendu masculine) est devenu, au fil des déceptions, une sorte de souffre-douleur national. Pas un tabou, pas un sujet sensible : au contraire, un objet de moquerie partagée, que chacun se sent libre de railler. C'est là que se loge le paradoxe.

La fierté nationale chinoise, si vive sur tant d'autres terrains, ménage ici une zone franche où l'on a le droit de rire de soi.

Les vannes fusent, et elles sont bonnes. À ceux qui s'agaçaient de voir la Chine privée de Mondial, certains répondaient par cette image de réunion parents-professeurs :

孩子都没读书了,还开什么家长会啊?
Háizi dōu méi dúshū le, hái kāi shénme jiāzhǎnghuì a ?
« De toute façon le gamin a quitté l'école, alors à quoi bon convoquer une réunion parents-profs ? »

D'autres tournaient en dérision la perte des droits de diffusion avec un sens de l'auto-flagellation assez réjouissant :

中国失去世界杯转播权,就像数学界失去我,毫无损失。
Zhōngguó shīqù Shìjièbēi zhuǎnbōquán, jiù xiàng shùxuéjiè shīqù wǒ, háowú sǔnshī.
« La Chine qui perd les droits du Mondial, c'est comme le monde des mathématiques qui me perdrait : aucune perte. »

Il y a même un proverbe qui dit l'aplomb tranquille de qui n'a plus rien à perdre : 光脚的不怕穿鞋的 (guāng jiǎo de bú pà chuān xié de, « le va-nu-pieds ne craint pas celui qui porte des chaussures »).

Pour un lecteur français, l'instinct serait d'y lire du mépris, ou un renoncement. Ce serait passer à côté. Cette moquerie n'a rien de honteux pour ceux qui la pratiquent ; elle est une langue commune, une façon de rester ensemble autour d'une équipe qui déçoit, sans se fâcher avec elle.

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2002, la seule fois : la blessure sous la blague

Pour saisir ce que recouvre l'ironie, il faut remonter à l'unique fois où le rêve s'est réalisé. En 2002, la Chine se qualifie pour la Coupe du monde organisée en Corée du Sud et au Japon. Première et seule fois de son histoire. Dans les kiosques de Pékin, le quotidien sportif barré d'un 出线了!(Chūxiàn le !, « Qualifiés ! ») en énormes caractères rouges disparaît en quelques heures.

Les matchs tombent en pleine journée de travail : dans certaines écoles, des élèves sèchent les cours ou planquent une petite radio sous le pupitre ; des patrons libèrent leurs salariés pour l'après-midi, le temps d'une rencontre.

La suite est moins glorieuse : trois défaites, pas un seul but marqué, élimination dès le premier tour. Et pourtant, ce tournoi reste chéri. C'est tout l'enjeu. Derrière chaque blague d'aujourd'hui veille le souvenir de cette ferveur-là, et une déception que le chinois nomme joliment 恨铁不成钢 (hèn tiě bù chéng gāng, « enrager que le fer ne devienne pas acier »), cette frustration particulière qu'on éprouve seulement pour ce qu'on aime et dont on attend mieux.

On ne s'acharne pas sur ce qui nous est indifférent. Si les internautes raillent autant leur équipe nationale, c'est précisément parce qu'ils n'ont jamais cessé d'espérer.

Quand les enfants gagnent et que les adultes ne se qualifient pas

Et puis 2026 a offert à cette ironie son emblème parfait. Début juin, une équipe de jeunes Chinois remportait un tournoi international en Italie. Les « Chinese Football Boy » (中国足球小将, un programme de formation de jeunes devenu célèbre en Chine, à ne pas confondre avec une sélection nationale officielle) ont gagné la Sigismondi Cup chez les moins de 12 ans.

Sept victoires en sept matchs, vingt buts marqués, et une finale enlevée aux tirs au but face à Everton. Quarante-huit équipes de jeunes venues du monde entier, et ce sont des gamins chinois qui soulèvent le trophée.

Le contraste était trop beau pour échapper aux internautes. Les enfants triomphent à l'étranger, les pères ne se qualifient même pas. La blague de la réunion parents-profs prenait soudain un sens littéral. Et ce n'est pas un cas isolé : les garçons de moins de 17 ans ont récemment fini vice-champions d'Asie de leur catégorie, des ligues amateurs locales explosent en popularité (la « Suchao », 苏超, ce championnat entre villes du Jiangsu, est devenue un phénomène).

Et surtout l'équipe féminine, les « Roses d'acier » (铿锵玫瑰, kēngqiāng méiguī), reste l'une des meilleures d'Asie, neuf fois sacrée au championnat continental, la dernière en 2022.

D'où cette pirouette, devenue virale, qui résume tout en redéfinissant malicieusement le fameux guózú (国足) :

以后谁强谁就是国足。
yǐhòu shéi qiáng shéi jiù shì guózú.
« À l'avenir, le plus fort, ce sera ça, l'équipe nationale. »

Façon tendre de saluer les femmes et les jeunes, tout en taclant gentiment les hommes. À noter, pour la nuance : les médias officiels célèbrent volontiers ces victoires de jeunes au premier degré, y voyant « l'esprit de l'époque », pendant que les internautes les commentent au second.

Mais ce n'est pas un face-à-face entre le peuple et l'État, comme on l'imagine trop vite. Il arrive que les médias d'État reprennent eux aussi, à l'occasion, l'autodérision ambiante sur le guózú, parce qu'elle fait de l'audience. La frontière entre la blague populaire et le discours officiel est plus poreuse qu'on ne le croit ; les deux jouent parfois la même partition.

Une moquerie qui ressemble à de l'amour

Je repense à Haixia riant devant son téléphone. Quand je lui ai demandé ce qu'elle pensait de l'équipe de Chine, elle a haussé les épaules et lâché, dans un français sans appel : « ils sont nuls ». Au début de cet article, cette phrase aurait pu choquer. Maintenant, on l'entend pour ce qu'elle est. Pas du dédain. Une forme d'exigence déçue, le verdict de tout un pays qui charrie son équipe sans jamais la lâcher.

Voilà ce que ce Mondial 2026 nous tend. En Chine, se moquer de son foot n'est pas tourner le dos à la fierté nationale ; c'est l'autre visage de cette fierté, celui qu'on n'attend pas.

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15.24 x 22.86 cm
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