La première fois qu'on arrive à Shenyang, dans le Nord-Est, on comprend qu'on ne va pas pouvoir raconter la ville chinoise avec nos mots à nous. Ce n'est ni le Shanghai des cartes postales, ni un village. C'est autre chose : une échelle, une densité, une logique qui nous échappent tant qu'on les regarde avec des yeux européens. C'est de ce vertige qu'est née la vidéo ci-dessus. L'envie de proposer une clé de lecture plutôt qu'un jugement.

Le point de départ tient dans un chiffre. En 1949, la Chine était rurale à plus de 80 %. Fin 2023, son taux d'urbanisation atteignait 66,16 %, et il a continué de grimper à environ 67 % en 2024 1. En deux générations, plusieurs centaines de millions de personnes ont quitté la campagne pour la ville.

C'est l'un des plus grands déplacements humains de l'histoire, et il ne s'est pas fait tout seul : il a été piloté.

La vidéo revient longuement sur le hukou, ce registre qui rattache chaque citoyen à un lieu et conditionne son accès à l'école, à la santé, au logement. Ce qui mérite d'être ajouté ici, c'est à quel point cet outil est aujourd'hui en train de bouger. Comme l'analyse la Direction générale du Trésor2, l'exode rural chinois a été permis par l'assouplissement progressif du hukou, en priorité dans les villes petites et moyennes. Depuis 2021, les seuils ont sauté presque partout sous les grandes métropoles : de 2021 à 2023, plus de 40 millions de ruraux ont obtenu un hukou urbain3. Pour ces familles, ce n'est pas une statistique : c'est la fin d'une vie en suspens.

Et puis il y a le tournant, que la vidéo place en 2025. Le 28 août, un texte du Comité central et du Conseil des affaires d'État a acté un changement de doctrine : l'urbanisation chinoise passe d'une croissance rapide à un développement plus stable, qui privilégie la qualité de l'existant plutôt que l'expansion4. Après quarante ans de « toujours plus grand », l'État parle désormais de contrôler la taille des géants et de renforcer les villes de deuxième rang, mieux reliées, plus abordables, souvent plus agréables à vivre.

C'est tout le paradoxe que la vidéo cherche à éclairer : la ville chinoise n'est pas un décor qui pousse tout seul, c'est un levier qu'on actionne, qu'on freine, qu'on réoriente. Un outil qui a sorti des centaines de millions de gens de la pauvreté, et qui bute aujourd'hui sur ses propres réussites (jusqu'à la question des naissances).

Références

10 clés pour comprendre la Chine
Oublier ce que l'on croit savoir.
La Chine fascine, inquiète, intrigue. Mais la comprenons-nous vraiment ? Réduite à des clichés, elle reste une énigme que l’on contemple de loin sans jamais vraiment la saisir.
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