Vous montez avant l'aube un sentier des monts Wudang (武当山), dans le Hubei. La nuit n'a pas fini de se retirer. L'air est froid, humide, traversé de cette clarté laiteuse qu'on respire autant qu'on la voit. Rien ne bouge, sinon les bambous qui bruissent ; ce n'est pas vraiment un bruit, plutôt un souffle, comme si la montagne respirait. Sans y penser, vous calez votre pas sur ce rythme. Ici, semble-t-il, on ne domine pas la nature : on s'y accorde.
Gardez cette image. Et posez-vous une question toute simple : est-ce la montagne qui vous parle, ou vous qui lui prêtez les mots que vous aviez envie d'entendre ?
Car « taoïsme et écologie » est une association qui paraît évidente, et c'est précisément ce qui doit nous rendre attentifs. Nous, lecteurs occidentaux du 21e siècle, cherchons une sagesse ancienne capable de réparer notre rapport abîmé au vivant. Le taoïsme arrive à point nommé, avec ses montagnes, son eau qui contourne l'obstacle, son refus d'agir en force. Tout semble coller. Peut-être colle-t-il même un peu trop bien.
Ce que disent vraiment les textes
Le cœur du taoïsme philosophique tient dans un mince recueil, le Dao De Jing (道德经), attribué à un sage peut-être légendaire, Lao Tseu (老子), et prolongé par les récits du Zhuangzi. Deux notions y reviennent sans cesse. Le wu wei (无为), souvent traduit par « non-agir », qui ne désigne pas l'inaction mais l'art de ne pas forcer, d'épouser le mouvement des choses au lieu de le contraindre. Et le ziran (自然), le « de soi-même ainsi », la spontanéité du réel laissé à sa propre nature.
Arrêtons-nous sur ce mot. En chinois moderne, 自然 (ziran) désigne aussi la nature, l'environnement. La coïncidence est troublante, et c'est elle qui nourrit le malentendu. Mais dans le texte ancien, ziran ne parle ni des forêts ni des rivières à protéger ; il parle d'une manière d'être, d'un rapport au monde où l'on cesse d'imposer sa volonté.

Le Dao De Jing n'est pas un traité sur la nature. C'est, selon les lectures1, un manuel de gouvernement, une voie de cultivation de soi, une métaphysique. L'eau y sert de modèle, non pas parce qu'il faudrait sauver les rivières, mais parce qu'elle l'emporte par la souplesse.
Les concepts sont donc bien là, mais leur cible n'est pas la nôtre. Lire le wu wei comme un principe de sobriété énergétique, c'est plaquer une question contemporaine sur un texte qui ne se la posait pas. Ce n'est pas faux ; c'est anachronique. Et la nuance compte, parce que c'est elle qui sépare la lecture de la projection.
Le moment où l'Occident a eu besoin de cette sagesse
L'équation « taoïsme = écologie » n'a rien d'éternel. Elle a une date, ou presque. Elle se forme en Occident dans les années 1960 et 1970, au croisement de la contre-culture et d'une inquiétude neuve pour la planète. Des passeurs comme Alan Watts rendent le Dao familier au public américain ; un livre comme Le Tao de la physique de Fritjof Capra (1975) rapproche pensée orientale et physique moderne ; le mouvement de la deep ecology, autour du philosophe norvégien Arne Næss, cherche des fondements non occidentaux à une éthique du vivant. Le taoïsme devient une ressource, presque un recours.

Le mouvement gagne ensuite l'université. À la fin des années 1990, un cycle de colloques tenus à Harvard sur les religions et l'écologie débouche sur un volume entier, Daoism and Ecology (2001) 2. Les chercheurs eux-mêmes y posent le problème. Peut-on lire dans des textes vieux de deux millénaires une réponse à une crise née de l'industrie ? Plusieurs mettent en garde contre la tentation de fabriquer rétrospectivement une « écologie taoïste » qui dirait surtout nos attentes. La sagesse que nous croyons recevoir, nous l'avons en partie composée nous-mêmes.
Rien d'illégitime à cela : toute tradition se relit à la lumière des questions du présent, et c'est ainsi qu'elle reste vivante. Mais il faut le savoir. Ce que nous appelons « écologie taoïste » est moins une découverte qu'une rencontre, datée et située, entre un héritage chinois et une angoisse occidentale.
Quand la Chine se réapproprie ses propres concepts
Le plus intéressant vient peut-être de Chine même. Car ce vocabulaire ancien y connaît aujourd'hui une seconde vie, officielle cette fois. Depuis les années 2010, le pouvoir chinois a fait de la « civilisation écologique » (生态文明, shengtai wenming) un axe de discours affiché ; la notion a été inscrite dans la charte du Parti communiste en 2012, puis dans la Constitution en 2018. Le slogan associé, « des eaux claires et des montagnes verdoyantes sont des montagnes d'or et d'argent » (绿水青山就是金山银山), attribué à Xi Jinping, circule partout.
Ce discours puise volontiers dans le fonds traditionnel : l'« unité de l'homme et du Ciel » (天人合一), le respect du rythme des saisons, et oui, une part d'imaginaire taoïste. Il assemble en réalité un héritage composite (confucéen autant que taoïste) pour donner une profondeur culturelle à une politique environnementale contemporaine. Là encore, il s'agit d'une relecture : la tradition est convoquée pour parler du présent.
Certaines y voient une continuité sincère, d'autres un habillage commode ; chacun jugera. Ce qui est certain, et vérifiable, c'est le décalage qui saisit tout voyageur : le pays qui célèbre cette harmonie est aussi le premier émetteur mondial de CO₂ en volume, et, dans le même mouvement, le premier investisseur de la planète dans les énergies renouvelables. La Chine ne vit pas cette tension comme nous la formulons. Elle tient les deux bouts à la fois.
Je l'ai souvent ressenti dans ma propre famille. Quand nous partons, avec Haixia et les enfants, vers le Nord-Est où vivent ses proches, le rapport à la nature que j'y observe n'a rien de mystique ; il est concret, pragmatique, parfois rude. La montagne sereine des cartes postales et la mégapole où l'on habite cohabitent sans que personne y voie un drame. C'est peut-être là le véritable enseignement : nous projetons sur la Chine une spiritualité apaisée parce que nous en manquons, là où elle compose, au quotidien, avec ses propres contradictions.

Alors, le taoïsme est-il écologique ?
Posée ainsi, la question est sans doute mal posée. Elle attend de la Chine qu'elle réponde à nos angoisses.
Reformulons. Ce que notre lecture du taoïsme révèle, c'est d'abord un besoin : celui d'une sagesse venue d'ailleurs pour réparer un rapport au monde que nous sentons rompu. Et ce que la Chine fait aujourd'hui de ces mêmes concepts révèle autre chose : la manière dont une civilisation réécrit son passé pour dire son présent.
Le Dao ne nous expliquera pas comment sauver la planète. Mais il peut nous rendre attentifs à un geste, peut-être le plus difficile : cesser d'imposer nos catégories à ce que nous regardons. Y compris à la Chine. Comprendre la Chine, c'est d'abord renoncer à y chercher le miroir de nos propres attentes.
Et c'est sans doute, au fond, la seule leçon vraiment taoïste de toute cette histoire.
Références

