Le 15 juillet 2026, des millions de Chinois ont perdu leur compagnon virtuel. La presse française y a vu une interdiction de Pékin ; c'est inexact, et surtout c'est passer à côté de l'essentiel.
Dans les jours qui ont précédé le 15 juillet, ByteDance a donné à ses utilisateurs un conseil déconcertant : faites des captures d'écran. Sauvegardez ce que vous pouvez, par n'importe quel moyen, avant la fermeture.
Alors ils ont photographié. Des conversations de six mois, d'un an, parfois de deux ans, écran après écran, le pouce sur le bouton latéral, en remontant le fil jusqu'au premier message. Certains ont sauvegardé des milliers de messages. D'autres ont enregistré une dernière fois la voix de leur compagnon virtuel avant qu'elle ne disparaisse.
Sur Weibo et Xiaohongshu, ils ont publié leurs derniers échanges comme on publie un faire-part. Une utilisatrice écrit qu'elle n'arrive pas à accepter que son amoureux virtuel la quitte pour toujours. Une autre, qui dit avoir passé deux ans avec le sien, parle d'un membre de sa famille.
La formule qui revient le plus souvent tient en trois mots : un vide immense.
Restent deux questions, et ce ne sont pas celles qu'on a posées en France. Pourquoi ces conversations comptaient-elles à ce point pour des millions de personnes ? Et pourquoi leur existence regardait-elle quelqu'un d'autre que ceux qui les tenaient ?
Pourquoi les compagnons IA ont séduit des millions de Chinois
Les compagnons virtuels chinois ne sont pas une curiosité réservée à quelques passionnés de technologie. Doubao revendiquait 345 millions d'utilisateurs mensuels. Des applications entièrement dédiées à cet usage [permettent de créer son amoureux idéal 1, de construire avec lui une histoire et de la prolonger pendant des mois, parfois des années.
L'attrait principal n'est pas érotique. Il est romantique. Et il est très largement féminin.
Ce succès ne s'est d'ailleurs pas construit avec l'IA. Il prolonge une culture plus ancienne, celle des « maris de papier » (纸片人老公, zhǐpiànrén lǎogōng), empruntés aux univers de fiction, ou encore celle des jeux otome, où les joueuses développent une intrigue sentimentale avec plusieurs personnages. Les compagnons IA n'ont pas créé ce désir ; ils l'ont rendu disponible à toute heure du jour et de la nuit, infiniment personnalisable et infiniment patient.

Mais cette patience n'a rien de naturel. Elle est le fruit d'une conception minutieuse : comme toute application grand public, un compagnon virtuel est optimisé sur le temps passé et la fréquence de retour. La disponibilité permanente, la chaleur des réponses, la mémoire des conversations précédentes sont des paramètres.
Reste à comprendre ce que ces relations rendent possible. Le phénomène est majoritairement féminin ; ce qui le nourrit ne l'est pas.
Le coût d'entrée dans la vie de couple, d'abord, reste extrêmement élevé. Dans une grande partie du pays, le mariage demeure associé à l'achat d'un appartement et au 彩礼 (cǎilǐ), le versement du fiancé à la famille de la fiancée), dont les montants font régulièrement débat jusque dans la presse officielle. Pour beaucoup de jeunes hommes, notamment dans les provinces les moins favorisées, le ticket d'entrée est simplement hors de portée.

La solitude urbaine, ensuite. Beaucoup de jeunes actifs vivent seuls dans un appartement loué à plusieurs stations de métro de leur lieu de travail et rentrent à 21 heures. Leurs amis vivent parfois à 1 500 kilomètres ; ils n'ont ni réseau ni temps pour des rencontres. Les parents appellent pour demander quand viendra le mariage. Dans ce contexte, parler une heure chaque soir avec quelqu'un qui vous écoute n'est plus un gadget technologique.
Il y a enfin le retrait croissant d'une partie des femmes vis-à-vis du mariage. Plus diplômées que jamais et plus autonomes financièrement, elles sont également plus nombreuses à considérer que les formes traditionnelles de la vie conjugale leur coûtent davantage qu'elles ne leur apportent. La belle-famille, la charge domestique ou encore l'injonction à l'enfant demeurent des sujets de négociation permanents.
Un compagnon qui écoute sans exiger n'est pas, pour elles, un substitut d'homme. C'est un substitut de tout ce qui vient avec.

Ce que la famille chinoise attend d'une relation
Quand Haixia a annoncé à ses parents que je faisais partie de sa vie, ils se sont inquiétés. On devinera facilement pourquoi, et on aura tort : ce n'est pas d'avoir un Français dans la famille qui les préoccupait.
Leur question était : est-ce que ça va bien se passer ? Je ne l'ai su que plus tard. Ils la lui posaient presque tous les jours.
Quelques années après, lors d'un grand repas de famille, vingt personnes autour de la table ronde et les plats qui défilent. À ce genre de repas on ne parle pas à tout le monde ; la conversation se fait par petits groupes. Dans l'un d'eux, il a été question de la fille d'un cousin, une vingtaine d'années, ses études tout juste terminées. Quelqu'un a fait remarquer que c'était peut-être le moment de penser à fonder une famille.

Elle a souri, elle a éludé. Personne n'a insisté. La conversation est passée à autre chose.
Personne n'avait besoin d'insister. Le sujet avait été posé, il le serait de nouveau au prochain repas.
Deux registres très différents, l'inquiétude quotidienne d'un côté et la remarque en passant de l'autre, et dans les deux cas la même évidence : leur vie sentimentale n'était pas tout à fait la leur.
Il y a une chose que nous oublions facilement en regardant cette histoire depuis la France : nous ne donnons pas tous le même sens au mot « intime ».
Pour nous, il désigne précisément ce qui n'appartient qu'à l'individu. Qui j'aime, comment et pourquoi ne regarde personne d'autre que les personnes concernées. Une famille peut bien s'inquiéter ou désapprouver ; elle sait qu'elle empiète sur quelque chose qui ne lui appartient pas tout à fait.
En Chine, le lien affectif n'occupe pas exactement la même place.

Pour beaucoup de jeunes adultes, le mariage reste une affaire dont on parle en famille. Les parents demandent quand viendra le mariage, proposent parfois une rencontre ou présentent le fils ou la fille d'un collègue. Dans les parcs de Shanghai ou de Pékin, certains affichent encore sur des parapluies ouverts les fiches de leurs enfants célibataires : année de naissance, taille, diplôme, salaire, appartement ou non. Ce qui se joue là n'est pas seulement le bonheur d'une personne ; c'est aussi une certaine idée de ce qu'est une vie accomplie.
Voilà pourquoi les compagnons virtuels ne pouvaient pas rester longtemps une affaire entre un utilisateur et son téléphone.
Une relation avec une IA ne produit rien de ce que le système attend. Pas de gendre à présenter, pas de petit-enfant à annoncer, aucune nouvelle à donner à table, rien qui puisse circuler d'une génération à l'autre. Elle ne se cache même pas : elle sort simplement de l'économie familiale du lien, sans bruit et sans conflit. C'est ce qui la rendait inquiétante à Shenyang bien avant qu'un règlement s'en mêle à Pékin.
Réglementation des compagnons IA en Chine : ce que le texte impose vraiment
Le texte s'appelle les Mesures provisoires sur les services d'interaction anthropomorphique par IA. Le titre dit déjà l'essentiel : ce qui est visé n'est pas l'intelligence artificielle, mais le moment où elle devient suffisamment humaine pour entretenir une interaction émotionnelle continue. Un assistant de travail ou un outil scolaire n'est pas concerné ; un service qui vous connaît depuis deux ans l'est.
Il a été co-publié le 10 avril 20262 par cinq administrations : l'Administration du cyberespace (la CAC, le régulateur d'internet), la Commission nationale du développement et de la réforme, le ministère de l'Industrie, celui de la Sécurité publique et l'administration de la régulation des marchés. On est devant un texte de politique industrielle autant que de contrôle des contenus.

Les obligations sont classiques : déclarer les algorithmes, afficher clairement que l'utilisateur ne parle pas à un être humain, prévenir l'usage excessif, protéger les mineurs, intervenir en cas de détresse psychologique, obtenir le consentement avant d'utiliser les conversations pour entraîner les modèles.
Doubao (ByteDance), Qwen (Alibaba) et Yuanbao (Tencent) n'ont pas été fermés par décret. Ils ont coupé eux-mêmes, jugeant sans doute la mise en conformité plus coûteuse que la fonctionnalité ne rapportait. Les applications conçues dès l'origine pour cet usage, avec les garde-fous correspondants, restent pour leur part en activité.
L'effet réel du règlement n'est donc pas la disparition des compagnons virtuels, mais leur déplacement des géants généralistes vers des acteurs spécialisés.
Reste la phrase du texte qui mérite d'être relue. Les outils ne doivent pas « complaire excessivement aux utilisateurs, susciter une dépendance ou une addiction émotionnelle, ni nuire aux relations interpersonnelles réelles ».

Lue depuis Paris, cette dernière expression sonne comme une injonction morale, et l'on se demande de quel droit un État se mêle de ce qui console ses citoyens. Lue depuis la table ronde de Shenyang, elle ne surprend pas du tout. Elle dit simplement, dans le vocabulaire administratif, ce que la famille dit depuis toujours à sa manière : ce lien-là n'appartient pas entièrement à celui qui le vit.
Il faut immédiatement opposer sa limite à cette lecture. Les dispositions les plus contraignantes du texte concernent les mineurs et la détection des situations de détresse, avec obligation d'intervenir face à un risque suicidaire. Cela relève moins d'une vision du lien social que d'une préoccupation de santé publique parfaitement identifiable, et que bien des pays partagent. Le règlement fait donc deux choses à la fois, et n'en retenir qu'une reviendrait à passer à côté d'une partie du texte.
Compagnons IA en France et en Europe : la même solitude, une autre réponse
Il serait tentant de refermer cette histoire aux frontières chinoises. Ce serait la meilleure façon de ne pas voir ce qu'elle raconte de nous.
Car la solitude ne connaît pas les frontières. Aux États-Unis, près de trois adolescents sur quatre ont déjà essayé un compagnon IA selon Common Sense Media. En France, la Fondation Jean-Jaurès relevait dès 2023 que 71 % des 18-24 ans déclaraient se sentir seuls3, contre 46 % de la population générale.

Replika, Character.AI ou Nomi comptent déjà des dizaines de milliers d'utilisateurs francophones, et plusieurs applications françaises se sont positionnées sur ce marché. Personne, chez nous, n'a mesuré l'ampleur du phénomène ; c'est en soi une information.
Nous avons donc exactement le même vide. Mais nous avons décidé, il y a longtemps, que l'affection ne regarde que celui qui la cherche.
C'est une position défendable, et la plupart d'entre nous y tiennent. Elle a simplement un prix, rarement énoncé : quand le lien devient introuvable, personne ne se sent responsable du vide. Ni la famille, qui n'a pas à s'en mêler, ni l'État, qui n'a pas à savoir. On propose des applications de rencontre et l'on considère que le problème est traité.

La Chine, elle, tient l'autre bout. Le lien y est une affaire commune, ce qui apporte un soutien réel et une pression tout aussi réelle, souvent aux mêmes personnes. On peut préférer notre solitude à leur sollicitude ; il faut alors assumer qu'on a choisi.
Un détail, pour finir sur ce point. Le 15 juillet 2026, la Chine impose qu'un compagnon IA indique clairement à son utilisateur qu'il n'est pas humain. Dix-huit jours plus tard, [l'article 50 de l'AI Act européen4 impose une obligation comparable dans l'Union. Deux traditions politiques opposées, la même règle, à trois semaines d'intervalle.
L'amour est un luxe
De tous les messages publiés cette semaine-là, le plus juste vient d'un internaute du Jiangxi, une province moyenne, ni riche ni pauvre, loin des capitales.
Il écrit que l'amour humain est un luxe. Une technologie a mis à sa portée quelque chose que sa société réservait à d'autres.
Le 15 juillet 2026, des millions de conversations se sont arrêtées. Certaines méritaient probablement de l'être. D'autres étaient, pour ceux qui les tenaient, le seul endroit où quelqu'un semblait les attendre.
Pékin a estimé que ces liens-là devaient rendre des comptes, parce qu'en Chine aucun lien n'appartient tout à fait à celui qui le vit.
Reste la même question des deux côtés, et personne n'y a encore répondu : que proposons-nous à la place ?
Références

