Aimer la Chine, pas son gouvernement : la ligne que l'on trace

J'aime la Chine, pas son gouvernement : la ligne que l'on croit tracer

Il suffit souvent de quelques minutes. On parle de la Chine entre gens qui la connaissent, qui y ont vécu, qui l'enseignent parfois. Et puis le mot tombe, presque toujours le même : le « régime ». Jamais « le gouvernement », encore moins « l'État ». Le « régime ».

Le choix n'est pas neutre. Un gouvernement administre ; un régime opprime. Le mot a déjà tranché avant que la discussion commence. Dans la foulée vient la formule jumelle : « De toute façon, là-bas, les gens n'ont aucune liberté. » Et me voilà prévenu : la conversation ne portera pas vraiment sur la Chine, mais sur l'idée qu'on s'en fait.

Ces personnes ne sont pas malveillantes. Elles manient un vocabulaire hérité sans toujours le voir, et beaucoup aiment sincèrement le pays. C'est même ce qui rend la formule si répandue, et si confortable : « j'aime la Chine, mais pas son gouvernement. »

D'un côté un peuple, une cuisine, des paysages, une langue, que l'on chérit. De l'autre un pouvoir, que l'on rejette en bloc. La phrase trace une ligne nette entre les deux.

Reste à savoir si cette ligne existe vraiment, ou si nous la dessinons pour notre propre confort.

Le mot qui tranche

Commençons par le vocabulaire, parce qu'il fait un travail discret mais décisif.

« Régime » n'est pas un synonyme parfaitement neutre de « gouvernement ». Dans l'usage courant, le mot porte souvent une distance, parfois une défiance. On parle rarement du régime français ou du régime canadien autour d'un dîner entre amis.

En accolant « régime » à la Chine, on a déjà rendu le verdict : ce pouvoir ne compte pas vraiment, il est imposé, comme s'il flottait au-dessus de la société sans en émaner.

Et c'est précisément ce que la formule a besoin de croire. Pour aimer la Chine tout en rejetant son pouvoir, il faut que les deux soient séparables : un peuple aimable d'un côté, un régime illégitime de l'autre, comme un occupant sur un territoire. La langue installe la séparation avant même qu'on l'argumente.

Le problème, c'est que cette image, séduisante, ne résiste pas longtemps à ce qu'on voit sur place.

La ligne ne tient pas

Demandez à un voyageur ce qui l'a marqué en Chine, et écoutez ce qu'il cite : les trains à grande vitesse silencieux qui filent à 300 km/h, les vieilles villes restaurées qu'il a photographiées, les métros immenses et propres, des quartiers entiers sortis de terre, une pauvreté de masse qui a presque disparu sous ses yeux par rapport aux récits d'il y a trente ans.

Or tout cela porte une signature, et c'est celle de l'État moderne. Le réseau ferré le plus étendu du monde n'a pas poussé tout seul. La rénovation du patrimoine est une politique publique. Et la sortie de la pauvreté, que beaucoup citent comme la grande réussite chinoise, est documentée : selon la Banque mondiale1, près de 800 millions de personnes sont sorties de l'extrême pauvreté depuis la fin des années 1970, soit l'essentiel du recul mondial de la pauvreté sur la période.

On ne peut donc pas porter les réussites au crédit « du peuple » et les griefs au débit « du régime », comme deux comptes séparés. Les mêmes institutions qui ont piloté ces transformations fixent également les règles du débat public, encadrent certains sujets sensibles et maintiennent un système politique où un seul parti gouverne. Les deux réalités coexistent. Elles procèdent du même ensemble.

C'est souvent ce point qui dérange. Nous préférons les récits simples. Un pays admirable ou un pays oppressif. Une réussite ou un échec. Un peuple sympathique prisonnier d'un pouvoir étranger à lui-même.

Pour beaucoup d'Occidentaux, ces contraintes évoquent immédiatement une société étouffée. Pourtant, lorsqu'on vit en Chine, ce qui frappe souvent d'abord n'est pas la peur mais la normalité : les gens travaillent, entreprennent, voyagent, se disputent, plaisantent, élèvent leurs enfants et se projettent dans l'avenir.

Cela ne fait pas disparaître les limites du système. Cela rappelle simplement qu'un pays ne se résume jamais à ses limites.

La Chine n'est ni le paradis technologique que certains admirateurs décrivent, ni la prison à ciel ouvert que certains critiques imaginent. Elle est un pays réel, avec ses contraintes, ses réussites, ses contradictions et ses compromis.

Tenir tout cela dans la même main est inconfortable. Pourtant, c'est sans doute plus honnête que de découper la Chine en deux pour n'en conserver que la moitié qui nous convient.

Le détail qui dérange

Lorsqu'on discute avec des voyageurs revenus de Chine, un constat revient souvent. Pas toujours les gratte-ciel ni la croissance. Quelque chose de plus banal.

La sensation que le pays fonctionne.

La sécurité dans les rues. Un téléphone oublié sur une table que l'on retrouve quelques heures plus tard. Une démarche administrative réglée en quelques minutes. Un train qui part à l'heure. Une ville de plusieurs millions d'habitants où l'on se déplace facilement. Des services publics qui répondent. Des infrastructures qui apparaissent là où elles ont été annoncées.

Bien sûr, aucun pays n'est parfait, et la Chine ne fait pas exception. Mais ces expériences ordinaires comptent. Elles façonnent le regard que les habitants portent sur leur propre système.

C'est souvent là que se crée un malentendu avec l'Occident.

Dans les débats occidentaux, l'attention se porte d'abord sur les principes de multipartisme et de séparation des pouvoirs. En Chine, beaucoup de citoyens jugent leur gouvernement sur des critères plus concrets : la sécurité, l'emploi, les transports, le logement, l'amélioration du niveau de vie ou la capacité à gérer les crises.

Cela ne signifie pas que les questions politiques soient absentes. Cela signifie simplement qu'elles ne sont pas toujours hiérarchisées de la même manière.

Cette différence de priorités aide à comprendre un chiffre qui surprend souvent les observateurs étrangers.

Les enquêtes menées pendant plus d'une décennie par l'Ash Center de l'université Harvard 2 ont mis en lumière ce décalage. Entre 2003 et 2016, elles ont enregistré des niveaux de satisfaction envers le gouvernement central dépassant régulièrement 90 %.

Ces résultats ont d'ailleurs surpris les chercheurs eux-mêmes, qui s'attendaient plutôt à mesurer les limites d'un système reposant largement sur la contrainte.

Ce soutien ne semble d'ailleurs pas avoir disparu avec les difficultés plus récentes. Les enquêtes internationales sur la confiance institutionnelle continuent de placer la Chine parmi les pays où la confiance déclarée envers le gouvernement reste la plus élevée. Dans l'édition 2026 du Edelman Trust Barometer3, la Chine arrive une nouvelle fois en tête du classement étudié (un baromètre dont la méthode a ses limites, mais qui pointe, année après année, dans la même direction).

Cela ne signifie pas que les Chinois forment un bloc unanime. Comme partout, ils débattent, critiquent, contestent certaines décisions et défendent des visions parfois opposées de leur société. Les réseaux sociaux chinois regorgent de polémiques, de mécontentements et de débats parfois vifs. Mais ces désaccords se déploient généralement à l'intérieur d'un cadre national que beaucoup d'observateurs étrangers peinent à percevoir.

Ces chiffres ne disent pas tout d'un pays. Aucun sondage ne le pourrait.

Ils compliquent en revanche une idée que beaucoup d'Occidentaux tiennent pour acquise : celle d'un pouvoir qui gouvernerait essentiellement contre sa population.

Car ce que montrent ces enquêtes, ce n'est pas une adhésion aveugle. C'est un décalage. Une grande partie des Chinois ne semble pas vivre son rapport au pouvoir de la manière dont nous l'imaginons depuis l'extérieur. Les chercheurs constatent d'ailleurs que la satisfaction progresse généralement lorsque les conditions de vie s'améliorent, lorsque les revenus augmentent, lorsque les infrastructures se développent ou que les services publics deviennent plus efficaces.

La question devient alors moins confortable.

Si une large majorité de citoyens juge son gouvernement efficace et le soutient, au nom de quel principe extérieur décidons-nous qu'elle se trompe ?

On peut d'ailleurs y répondre, et l'objection est juste : une élection n'est pas qu'un thermomètre de satisfaction, c'est le droit de retirer le pouvoir par les urnes, un garde-fou qui n'existe pas en Chine. C'est vrai, et c'est un risque réel. Mais on peut reprocher à un immeuble de ne pas avoir d'extincteur sans prétendre pour autant qu'il brûle. Ce que l'on juge ici, c'est l'absence d'un garde-fou qui, pour l'heure, n'aurait pas à servir.

Vouloir une Chine à notre image

Au fond, « j'aime la Chine, mais pas son gouvernement » veut souvent dire autre chose : « j'aimerais la Chine si elle devenait comme nous. »

Attendre qu'elle « se démocratise », au sens où nous l'entendons, c'est souvent attendre qu'elle confirme une conviction plus profonde : celle que notre modèle politique représente l'aboutissement naturel de toute société moderne. Comme si l'histoire suivait partout la même route, avec quelques retards à rattraper.

La Chine dérange précisément parce qu'elle ne suit pas ce scénario.

Depuis quarante ans, elle s'est transformée à une vitesse rarement observée dans l'histoire humaine. Pourtant, cette transformation ne l'a pas conduite vers le système que beaucoup d'Occidentaux considéraient comme sa destination logique. Plus la Chine se modernise, plus elle semble emprunter une trajectoire qui lui est propre.

C'est la version politique du miroir : comme le voyageur qui cherchait autrefois en Chine une sagesse perdue, le critique cherche dans son avenir la confirmation de ses propres certitudes.

Cela ne signifie pas que le système chinois soit le produit d'une mystérieuse essence culturelle. Aucune culture n'est un destin.

Mais aucun système politique n'apparaît non plus dans le vide.

La Chine porte derrière elle plus de deux millénaires d'État unifié, une tradition administrative ancienne, une mémoire profonde des périodes de fragmentation et une conception du pouvoir où la légitimité s'est longtemps mesurée à la capacité de maintenir l'ordre et d'améliorer les conditions de vie de la population.

Cette histoire n'explique pas tout. Elle aide simplement à comprendre pourquoi certaines attentes politiques ne se distribuent pas partout de la même manière.

C'est aussi ce qui rend trompeuse l'idée d'une convergence universelle. Les sociétés n'avancent pas toutes vers le même horizon. Elles héritent de trajectoires différentes, répondent à des contraintes différentes et construisent leurs propres compromis.

L'erreur n'est pas de préférer notre modèle politique. C'est de croire que toute société qui ne finit pas par lui ressembler se trompe nécessairement de chemin.

Et si la Chine que l’Occident regrette n’avait jamais vraiment existé ? Entre nostalgie de l'époque impériale et regard biaisé sur la Chine contemporaine.

Reposer la phrase

Si la formule « j'aime la Chine, mais pas son gouvernement » est si commode, c'est qu'elle rend deux services à la fois. Elle permet de profiter d'un pays, de sa beauté, de son énergie, de son sentiment de sécurité, tout en conservant une distance morale confortable. Et elle externalise ce qui dérange : tout ce qui ne nous plaît pas est renvoyé à un « régime » présenté comme étranger au pays réel.

Reposez la phrase, et quelque chose de plus difficile apparaît, mais de plus vrai. Des réussites spectaculaires et des limites réelles. Un État qui a profondément contribué à façonner le pays contemporain, sans pour autant l'épuiser à lui seul. Une population qui, dans sa grande majorité, ne vit pas son rapport au pouvoir de la manière dont nous l'imaginons souvent depuis l'extérieur, sans que cela fasse d'elle une foule manipulée.

On peut continuer de critiquer la Chine, bien sûr. Rien ici n'oblige à approuver ses choix politiques, ni à partager sa vision du pouvoir. Mais on gagne à la regarder telle qu'elle est plutôt qu'à travers la version que nous aimerions voir advenir.

Car au fond, la question n'est peut-être pas de savoir pourquoi la Chine ne devient pas comme nous.

La question est de savoir pourquoi nous sommes si souvent surpris qu'elle ne le veuille pas.

Références

Au-delà du Dragon
10 clés pour enfin comprendre la Chine
La Chine fascine, inquiète, intrigue. Mais la comprenons-nous vraiment ? Réduite à des clichés, elle reste une énigme que l’on contemple de loin sans jamais vraiment la saisir.
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