En Chine, une bouteille de grand cru peut passer de main en main pendant des mois sans jamais être ouverte. On l’offre, on la reçoit, on la ré-offre. Son prix compte, son étiquette aussi ; son contenu, parfois, beaucoup moins.
Car ici, une bouteille n’est presque jamais seulement une boisson. C’est un signe.
On se représente volontiers le Chinois qui enchaîne les verres pour conclure une affaire. Pourtant, à l’échelle du pays, on boit plutôt peu : de l’ordre de deux fois moins qu’en France, et moins qu’il y a dix ans. Le cliché se trompe de cible. L’essentiel ne tient pas dans la quantité, mais dans ce que le verre raconte : le respect que l’on témoigne, le rang que l’on occupe, le lien que l’on cherche à nouer.
C’est tout le principe du guanxi, ce tissu de relations et d’obligations réciproques qui irrigue la vie sociale chinoise. Lever son verre à la santé d’un convive, servir d’abord le plus ancien, accepter un toast qu’on ne peut pas refuser ; à table se rejoue, en miniature, toute une grammaire du collectif. Longtemps, l’alcool roi de ces banquets fut le baijiu, l’eau-de-vie de sorgho que l’on servait cul sec. Puis les vins français y ont pris une place à part, et certains noms de Bordeaux sont devenus des marqueurs de statut, presque des mots de passe.
Ce monde-là s’est déplacé. Une génération d’urbains boit désormais autrement : moins, et plus souvent pour son propre plaisir que par obligation. La bouteille cesse peu à peu d’être une monnaie entre convives pour redevenir, simplement, quelque chose que l’on aime.
Raconter l’alcool en Chine, c’est donc suivre un pays qui passe du verre partagé par devoir au verre choisi pour soi.
C’est ce fil que nous déroulons dans ce nouvel épisode, avec Jean-Charles Letellier, fondateur de Vinifield, qui observe ces marchés depuis une quinzaine d’années entre la France et l’Asie. Des banquets d’autrefois aux tensions récentes autour du cognac, il raconte ce que des années de terrain lui ont appris : derrière chaque verre, c’est un peu de la société chinoise qui se donne à lire.


