En Chine, on ne dit pas vraiment « ma vie m’appartient ». L’expression qui s’en approche raconte une autre idée de la liberté ; et elle passe, comme souvent, par la maison.

Sur les réseaux sociaux chinois, une phrase revient souvent sous les photos de départs en voyage, de démissions ou de célibats assumés : 我的人生我做主 (wǒ de rénshēng wǒ zuòzhǔ). Si la traduit par « ma vie m’appartient », la traduction est commode, elle est aussi un peu trompeuse, et il suffit de regarder les mots de plus près pour s’en apercevoir.

Le premier, 人生 (rénshēng), ne désigne pas n’importe quelle vie. Le chinois distingue 生命 (shēngmìng), la vie biologique, celle qu’on a reçue, et 人生, la vie qu’on mène, le chemin qu’on parcourt. La première vient des parents ; un vieux texte confucéen rappelle d’ailleurs qu’on ne doit pas abîmer ce corps reçu. La seconde se construit. Et c’est d’elle seule que parle le slogan.

Reste le second terme, le plus révélateur. 做主 (zuòzhǔ) ne revendique pas une propriété ; il désigne celui qui tranche. La phrase dit donc : « ma vie, c’est moi qui en décide ». Or on ne revendique la décision que là où d’autres ont, ou ont eu, leur mot à dire.

Le Français proclame que sa vie est à lui ; le jeune Chinois réclame d’avoir le dernier mot. Ce n’est pas tout à fait le même combat.

Et ce mot a une histoire. Il vient d’une expression plus ancienne, 当家做主 (dāngjiā zuòzhǔ), littéralement « tenir la maison et en être le maître ». Même pour affirmer son autonomie, la langue passe donc par la famille. On ne quitte pas la maison ; on y prend une autre place.

L’image ne s’arrête pas au seuil du foyer. Elle traverse aussi le discours officiel, qui parle du peuple « maître de la maison » (人民当家作主, rénmín dāngjiā zuòzhǔ), la maison étant ici le pays. Rien d’étonnant, au fond : le mot « pays » lui-même, 国家 (guójiā), contient le caractère de la famille.

Soi, la famille, le pays : en une poignée de mots, on retrouve les trois cercles qui organisent une vie chinoise. La liberté n’y disparaît pas. Elle se pense moins comme un bien qu’on possède que comme une place qu’on occupe parmi d’autres, et qu’on peut, avec le temps, renégocier.

Ces cercles, je les raconte dans cette vidéo : ce qu’ils donnent, ce qu’ils demandent, et la manière dont une partie de la jeunesse chinoise apprend aujourd’hui à en régler la distance.

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